La porte du ciel de Dominique Fortier

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Dominique Fortier, La Porte du Ciel, Les Escales, Paris, 2017

la-porte-du-cielVoici un roman sur un sujet qui m’émeut toujours : la Guerre de Sécession, l’esclavage, les plantations de cotons, et les destins de personnages atypiques se débattant au milieu des événements historiques. L’émotion a été au rendez-vous, bien que j’ai été légèrement déçue par le traitement du sujet, alors même que c’est ce qui en fait la beauté… J’y reviens tout de suite !

Nous sommes en Louisiane à la veille d’une Guerre civile. Le destin de deux fillettes se percutent un beau jour sur une plantation. La petite fille blanche du médecin qui n’a pas d’esclave demande à son père d’acheter – ou libérer ? – une jeune esclave noire qui paraît bien peu docile. Eleanor prend dès lors Eve sous son aile d’enfant : elle considère la jeune mulâtre comme son jouet, son passe-temps. Mais les fillettes grandissent dans une Amérique en construction, où les Etats sont désunis comme peut l’être une courtepointe avant que les morceaux de tissus ne soient cousus entre eux… D’ailleurs de nombreuses femmes attendent le retour de leurs hommes – pères, frères, maris, fils – partis combattre, en cousant ces courtepointes qui ne tiennent que par un fil… Les jeunes filles vont voir leurs destinées qu’aucune n’a choisies croiser guerre, premiers émois, fatalité, espoirs.

Ce qui est troublant avec ce roman, c’est que je ne saurais avoir un avis vraiment tranché dessus. Parce que ce qui m’a plu est aussi ce qui m’a déplu… Sensation bizarre s’il en est ! Dès les premières pages, on est embarqué dans un drôle de récit, qui se présenterait presque comme un conte ou une légende. Le narrateur de cette histoire est un personnage atypique, le Roi Coton, qui pourrait s’apparenter à la voix de l’Amérique éternelle. Il nous conduit de page en page à la découverte de ces deux gamines qui grandissent dans cette époque troublée, où l’on découvre encore une fois de quelle manière étaient traités les esclaves, dont les femmes étaient violées, séparées de leurs enfants, et comptés comme la moitié d’une personne dans le recensement de l’époque, mais aussi à la suite de femmes tissant leurs courtepointes avec les restes des habits de leurs enfants morts ou partis, et même à la suite d’un homme noir innocent condamné à mort de nos jours, ce qui montre que toutes ces aberrations sont loin d’être finis. Ce qui est d’autant plus puissant au vu de l’actualité.

On ne fait que passer dans l’histoire de ces personnages, on survole un instant de leurs vies. De fait, la fin peut paraître abrupte. Mais assez logique. Ce qui m’a peut-être le plus contrarié, c’est cette impression de survol de l’histoire. On est comme un observateur juste au dessus des personnages. Il est difficile de s’attacher à eux, puisque, et c’est une volonté de l’auteur, ils ne sont pas approfondis et fouillés. De fait, comme dans la vie, on rencontre des personnes dont on ne fait qu’apercevoir certaines facettes, et c’est ainsi qu’on perçoit Eleanor et Eve. On comprend certaines choses sur elles, on devine leurs caractères, leurs intentions, leurs désirs, mais rien n’est fouillé. Et c’est assez frustrant ! Tout en étant très beau, puisque l’auteur reste dans une nuance poétique. Avec ce narrateur très fort et ces personnages qui ne font que passer dans une histoire américaine bien plus vaste, se dégage un sentiment d’irréalité et de lyrisme.

Ce qui est aussi très beau et assez dérangeant, c’est le découpage du roman. Les chapitres sont entrecoupés de descriptions de courtepointes. Le roman est ainsi construit qu’il ressemble à une courtepointe, avec ces chapitres reliés entre eux par un fil. Mais un fil solide, amené à tenir et à se renforcer. Histoire, courtepointe, construction du roman, tout reflète ces Etats-Unis en construction. Et pourtant, ces chapitres sont aussi assez déstabilisants, nous extrayant de l’histoire esquissée des jeunes filles pour nous emmener à notre époque, ou à la suite d’un motif de couture, dans les confins du paysage du Sud des Etats-Unis, ou encore sur le chantier d’une église faite de bric et de broc.

Mais surtout, il me faut noter la très belle plume de l’auteur qui nous offre un roman au style maîtrisé, plein de poésie et de légèreté. Certains passages sont marquants et restent en tête longtemps après avoir refermé le roman, à l’image de ces premières lignes, où le Roi Coton se présente, ou encore quand il est question de la fin de la guerre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ? p.219. C’est percutant, les mots sont justes et les tournures de phrases recherchées sans être pédantes.

En somme, un beau roman dont les forces et les beautés m’ont tout à la fois dérangée et émerveillée.

Ma note : 4/5

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