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La ferme du bout du monde de Sarah Vaughan

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Sarah Vaughan, La ferme du bout du monde, Editions Préludes, Paris, 2017

la ferme du bout du mondeVoici un roman fort, beau, qui nous entraîne dans une Cornouilles sauvage et magnifique, à la rencontre de personnages incroyables. Une très belle réussite que ce roman de Sarah Vaughan, de laquelle nous avions déjà lu La meilleure d’entre nous. Un roman bien différent, bien plus fort, bien plus élaboré que son premier. Encore un coup de cœur chez Préludes !

Nous sommes en 1939. Deux enfants londoniens viennent trouver refuge dans la campagne anglaise, dans une ferme située au milieu de nulle part, en Cornouailles. Ils y rencontrent notamment Maggie, la fille du fermier, dont ils deviennent amis. Ils sont protégés des turpitudes de la guerre qui se déroule bien loin de la réalité paysanne. Mais l’été 1943 va marquer un tournant dans leurs vies à tous les trois et les bouleverser.

Nous sommes en 2014. Lucy travaille dans un hôpital auprès d’enfants et elle est mariée. Mais elle découvre l’infidélité de son mari et commet une erreur médicale qui aurait pu coûter la vie d’un jeune patient. Bouleversée, elle s’en va soigner ses plaies auprès de sa grand-mère Maggie, de sa mère et de son frère. La voilà de retour en Cornouailles où elle s’aperçois que la ferme ne va pas aussi bien qu’elle l’espérait. Hantée par la disparition tragique de son père quelques années plus tôt, elle cherche à aider son frère et à réinventer l’activité de cet édifice familial. Mais les découvertes qu’elle va faire vont tout chambouler.

Quand passé et présent se mêlent, qu’un drame vient bouleverser des vies et les marquer à jamais, comment tout réparer tant d’années après ?

Ce livre est tout simplement magique ! Si le thème de la Seconde Guerre mondiale, comme la construction passé / présent, sont beaucoup utilisés par les romanciers, Sarah Vaughan parvient à créer une tension narrative autour de personnages bien construits, blessés mais jamais pathétiques, et à faire naître l’espoir là où il n’y en avait plus beaucoup. Et cette Cornouailles ! Qu’en dire ! Cette terre qui peut être à la fois si riche et si rude, si belle et si inhospitalière, battue par les vents et envahie par les embruns, elle fascine le lecteur qui ne souhaite plus qu’une chose : aller visiter cette Cornouilles enchanteresse.

Si la structure narrative aide à créer une tension dramatique, elle est appuyée par les situations et personnages que dépeint l’auteur. Le rythme est assez lent, rien dans la précipitation, et chaque élément se met en place doucement. Mais ce n’est pas pour autant qu’on s’y ennuie, au contraire ! On s’empare de chaque mot de l’auteur et de ceux bien choisis par sa traductrice, on s’en délecte, on les fait rouler sous sa langue pour en sentir chaque nuance. C’est un roman très poétique, porté par un décor qui prête à la méditation, aux sensations et qui transcende les émotions. Et chaque personnage est à l’image de cette lande battue par les vents, de cette ferme encore debout malgré les événements qui les ont ébranlés.

Si l’auteur s’intéresse dans ce roman à l’Histoire, plus particulièrement à cette Seconde Guerre mondiale qui bouleverse toujours autant, elle préfère se concentrer sur les petites gens, celles qui n’ont peut-être pas changé la face du monde ou influé sur le conflit, mais qui ont dû intégrer cette variante dans leur quotidien et s’accommoder de la situation. Ce qu’ont finalement vécu la majorité des contemporains de ce conflit. Et si ce dernier n’est pas l’objet central du roman, il influe sur le destin des personnages de Sarah Vaughan, Maggie, Will, Alice et par ricochet Lucy, sa mère et son frère. Comme ces bourrasques qui frappent la lande, par vagues, parfois pas de manière frontale. Mais c’est une donnée avec laquelle il faut composer.

Toute la finesse de l’auteur réside dans la tension et le suspens qu’elle parvient à insuffler dans son roman : si on sait qu’un terrible secret se cache dans le passé de la grand-mère de Lucy, il ne nous est pas révélé avant les derniers chapitres. Et si, page après page, l’histoire d’Alice, Will et Maggie prend forme, si on commence à entrevoir ce qui va se jouer, on reste bouleversé par la révélation, étant bien loin de la vérité. Ce que défend aussi Sarah Vaughan dans ce beau roman, c’est qu’une action partant d’une bonne intention, d’un désir fou de rattraper ses erreurs et de protéger ceux qu’on aime, peut se transformer en véritable tragédie. Ce qui nous montre que rien n’est jamais acquis, qu’il ne faut pas juger hâtivement, et surtout apprendre à pardonner. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais cela reste une belle leçon de vie.

Quant aux événements de cet été 2014 qui voient Lucy revenir dans cette ferme du bout du monde, ils ne tournent pas autour de ce secret enfoui, mais s’intéressent à la reconstruction de cette jeune femme qui remet en doute sa vocation pour une erreur qu’elle ne peut se pardonner, ainsi que sa capacité à faire confiance après la trahison de son conjoint. Une reconstruction qui passera par un travail sur soi et un affrontement de son passé et de ses peurs, mais aussi par un travail bienvenue dans cette ferme qu’elle croyait inébranlable mais que finalement elle connaît peu. Lucy est aussi inspirante que peuvent l’être Maggie et Alice. Trois personnages forts, humains, complexes et beaux.

La ferme au bout du monde est un roman vibrant, bouleversant, aux personnages dont il est difficile de se défaire, dans un paysage enchanteur, sauvage, plein de magie. Une histoire de destins, de secrets, de vies fêlées mais jamais complètement brisées. Un beau coup de cœur.

Ma note : 5/5

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Le souffle des feuilles et des promesses de Sarah McCoy

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Sarah McCoy, Le souffle des feuilles et des promesses, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

LE_SOUFFLE_DES_FEUILLES_ET_DES_PROMESSES_hdChaque nouvelle publication de Sarah McCoy est un moment important pour moi. Son premier roman, Un goût de cannelle et d’espoir, résonne encore en moi. Ce nouveau roman n’a pas dérogé à la règle, ce fut encore une très belle lecture, un coup de cœur !

Hallie Erminie vit dans une plantation du Kentucky. Elle a toujours voulu devenir écrivain et écrit depuis toujours. Sa seule ambition est d’être publié, et cette idée devient fixe dès lors qu’elle termine son premier roman. En quête d’un éditeur, la voilà partie pour New-York où elle se bat comme une lionne pour arriver à ses fins. C’est lors d’un de ses passages newyorkais qu’elle croise la route de Post Wheeler, un journaliste fier de son célibat qui a décidé de ne pas prêter attention à l’ouvrage de Hallie Erminie. Sous de premiers abords peu avenants, la jeune femme découvre qu’il a des qualités inespérées et qu’il est en somme plutôt intéressant. Mais très vite, alors qu’une amitié profonde commence à lier les deux jeunes gens, le voilà qui part pour l’Alaska, la laissant seule dans ce New-York plein d’effervescence de la fin du XIXe siècle. Dès lors, leurs chemins vont se croiser durant des années, entre Etats-Unis et Europe, où Hallie Erminie ne tarde pas à se faire des amis. Cette proximité intellectuelle, doublée d’une attirance physique indubitable, vont être pendant tout ce temps réfrénés pour de multiples raisons qu’ils s’inventent l’un et l’autre. Parviendront-ils enfin à se trouver ?

Sarah McCoy s’attaque à une nouvelle période historique, après la Seconde Guerre mondiale et les prémices de la Guerre de Sécession, la fin du XIXe siècle où l’on sent les prémices de changements, une ébullition intellectuelle, l’essor de quelques femmes fortes. Ici, contrairement à ces deux précédents romans, l’auteur ne mêle pas passé et présent, ce qui créait automatiquement une tension narrative. Elle s’en affranchit et montre réellement son grand talent de conteuse, nous entraînant à la suite de Hallie Erminie et de Post avec délectation et frénésie.

La plume de l’auteur, et celle de sa traductrice, nous emportent avec délice dans cette histoire et derrière ces deux protagonistes principaux, ivres de liberté. C’est cette dernière qui les emmène toujours plus loin dans leur quête de vérité. Si le personnage de Hallie Erminie m’a profondément touchée et impressionnée, par son entêtement à réussir et son indépendance, sa force de caractère et son intelligence, Post est peut-être encore plus fascinant. Cet homme qui prône son célibat, qui part dans une mission insensée pour fuir ceux qui l’ont rejeté et leur prouver quelque chose, a une tête peut-être encore plus dure que celle d’Hallie et a des convictions auxquelles on est forcé d’adhérer. Et plus que tout, il croit en Hallie Erminie, persuadée de son talent, alors que le simple fait qu’elle soit une femme, sudiste qui plus est, aurait pu le retenir. Au contraire, il la considère comme son égal, et c’est presque rafraîchissant de découvrir un tel personnage, presque anachronique à une telle époque.

Quelque part, ce livre nous parle presque de l’émancipation féminine, Hallie Erminie ne cherchant pas un mari, se contentant pour exister pleinement d’écrire les histoires qui la traverse, usant de ses déboires et frustrations pour alimenter son inspiration. Les personnages féminins que nous rencontrons dans cet ouvrage sont presque plus forts que les masculins, plus volontaires et têtus.

Vous aurez compris que ces personnages et cette époque m’ont emballée. Mais les différentes aventures vécues par les personnages sont tout aussi passionnantes, à commencer par le périple de Post Wheeler en Alaska, où il se frottera au commerce, mais aussi à la quête de l’or. C’est peut-être le passage qui finalement m’a le plus marquée, alors même que son départ dans le nord m’a vivement contrariée, à l’instar d’Hallie. Les voyages de cette dernière, fuites en avant inspirants ses écrits, nous fascinent tout autant. Mais c’est sûrement ce New-York de la fin du XIXe siècle qui restera le plus présent dans mon esprit. On y sent un changement, un frémissement, une nouvelle Histoire qui est en train de s’écrire. Et je ne saurais dire en quoi cela tient, tout simplement en la magie de Sarah McCoy !

Ce roman, c’est donc deux personnages fascinants, leur histoire dont on espère la fin heureuse, leurs histoires à chacun qui les construisent petit à petit et leur font prendre des chemins parfois inattendus dans un pays prêt à entrer dans un nouveau siècle, une nouvelle ère, dont on ressent les premiers frémissements de changement. C’est un roman magnifique qu’il vous faut à tout prix lire. C’est un vrai coup de cœur.

Ma note : 5/5

La porte du ciel de Dominique Fortier

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Dominique Fortier, La Porte du Ciel, Les Escales, Paris, 2017

la-porte-du-cielVoici un roman sur un sujet qui m’émeut toujours : la Guerre de Sécession, l’esclavage, les plantations de cotons, et les destins de personnages atypiques se débattant au milieu des événements historiques. L’émotion a été au rendez-vous, bien que j’ai été légèrement déçue par le traitement du sujet, alors même que c’est ce qui en fait la beauté… J’y reviens tout de suite !

Nous sommes en Louisiane à la veille d’une Guerre civile. Le destin de deux fillettes se percutent un beau jour sur une plantation. La petite fille blanche du médecin qui n’a pas d’esclave demande à son père d’acheter – ou libérer ? – une jeune esclave noire qui paraît bien peu docile. Eleanor prend dès lors Eve sous son aile d’enfant : elle considère la jeune mulâtre comme son jouet, son passe-temps. Mais les fillettes grandissent dans une Amérique en construction, où les Etats sont désunis comme peut l’être une courtepointe avant que les morceaux de tissus ne soient cousus entre eux… D’ailleurs de nombreuses femmes attendent le retour de leurs hommes – pères, frères, maris, fils – partis combattre, en cousant ces courtepointes qui ne tiennent que par un fil… Les jeunes filles vont voir leurs destinées qu’aucune n’a choisies croiser guerre, premiers émois, fatalité, espoirs.

Ce qui est troublant avec ce roman, c’est que je ne saurais avoir un avis vraiment tranché dessus. Parce que ce qui m’a plu est aussi ce qui m’a déplu… Sensation bizarre s’il en est ! Dès les premières pages, on est embarqué dans un drôle de récit, qui se présenterait presque comme un conte ou une légende. Le narrateur de cette histoire est un personnage atypique, le Roi Coton, qui pourrait s’apparenter à la voix de l’Amérique éternelle. Il nous conduit de page en page à la découverte de ces deux gamines qui grandissent dans cette époque troublée, où l’on découvre encore une fois de quelle manière étaient traités les esclaves, dont les femmes étaient violées, séparées de leurs enfants, et comptés comme la moitié d’une personne dans le recensement de l’époque, mais aussi à la suite de femmes tissant leurs courtepointes avec les restes des habits de leurs enfants morts ou partis, et même à la suite d’un homme noir innocent condamné à mort de nos jours, ce qui montre que toutes ces aberrations sont loin d’être finis. Ce qui est d’autant plus puissant au vu de l’actualité.

On ne fait que passer dans l’histoire de ces personnages, on survole un instant de leurs vies. De fait, la fin peut paraître abrupte. Mais assez logique. Ce qui m’a peut-être le plus contrarié, c’est cette impression de survol de l’histoire. On est comme un observateur juste au dessus des personnages. Il est difficile de s’attacher à eux, puisque, et c’est une volonté de l’auteur, ils ne sont pas approfondis et fouillés. De fait, comme dans la vie, on rencontre des personnes dont on ne fait qu’apercevoir certaines facettes, et c’est ainsi qu’on perçoit Eleanor et Eve. On comprend certaines choses sur elles, on devine leurs caractères, leurs intentions, leurs désirs, mais rien n’est fouillé. Et c’est assez frustrant ! Tout en étant très beau, puisque l’auteur reste dans une nuance poétique. Avec ce narrateur très fort et ces personnages qui ne font que passer dans une histoire américaine bien plus vaste, se dégage un sentiment d’irréalité et de lyrisme.

Ce qui est aussi très beau et assez dérangeant, c’est le découpage du roman. Les chapitres sont entrecoupés de descriptions de courtepointes. Le roman est ainsi construit qu’il ressemble à une courtepointe, avec ces chapitres reliés entre eux par un fil. Mais un fil solide, amené à tenir et à se renforcer. Histoire, courtepointe, construction du roman, tout reflète ces Etats-Unis en construction. Et pourtant, ces chapitres sont aussi assez déstabilisants, nous extrayant de l’histoire esquissée des jeunes filles pour nous emmener à notre époque, ou à la suite d’un motif de couture, dans les confins du paysage du Sud des Etats-Unis, ou encore sur le chantier d’une église faite de bric et de broc.

Mais surtout, il me faut noter la très belle plume de l’auteur qui nous offre un roman au style maîtrisé, plein de poésie et de légèreté. Certains passages sont marquants et restent en tête longtemps après avoir refermé le roman, à l’image de ces premières lignes, où le Roi Coton se présente, ou encore quand il est question de la fin de la guerre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ? p.219. C’est percutant, les mots sont justes et les tournures de phrases recherchées sans être pédantes.

En somme, un beau roman dont les forces et les beautés m’ont tout à la fois dérangée et émerveillée.

Ma note : 4/5

La sonate oubliée de Christiana Moreau

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Christiana Moreau, La sonate oubliée, Editions Préludes, Paris, 2017

la-sonate-oublieeEncore un très bon roman publié par les éditions Préludes qui confirme de publication en publication ses bons choix éditoriaux. Ici, une histoire qui fait un échos à une des précédentes publications de la maison d’édition, contant la rencontre d’un personnage historique célèbre avec une jeune fille de peu de condition mais très intelligente. Grosse différence ici : l’histoire est intrinsèquement mêlée au destin d’une jeune fille du XXIe siècle qui partage sa passion de la musique et du violoncelle avec sa mystérieuse comparse du XVIIIe siècle. Une très belle histoire !

Lionella vit à Seraing, une ville très grise de Belgique, dans un quartier pauvre en pleine mutation. Sa famille, immigrée italienne, a une passion pour la musique, qui lui a été très naturellement transmise. Délaissant le violon familial, elle se tourne vers le violoncelle, où elle excelle. Son professeur décide de l’inscrire au concours Arpèges, où sont confrontés tous les meilleurs musiciens du monde. Si elle paraît peu motivée, c’est surtout parce qu’elle veut marquer les esprits et ne trouve donc aucune partition à son goût. Jusqu’au jour où son meilleur ami, amoureux d’elle secrètement, chine une étrange boîte sur une brocante, boîte remplie d’une étrange partition, d’un médaillon coupée en deux et d’un carnet avec un texte manuscrit en italien. Lionella découvre avec surprise une sonate pour violoncelle qui semble écrite par Vivaldi… Ce que semble confirmer l’histoire écrite dans le carnet. En effet, Lionella se plonge avec passion dans le récit de la vie d’Ada, jeune orpheline du XVIIIe siècle, pensionnaire de l’Ospedale della Pietà de Venise, où le très célèbre Antonio Vivaldi enseignait la musique à ces jeunes filles très doués. Dès lors, le destin des deux jeunes filles semble imbriqué, entre musique, passion, amour.

L’auteur nous propose un récit tout en nuances et poésie. Ces deux héroïnes, de deux époques différentes mais à la passion de la musique et du violoncelle commune, sont étrangement semblables, dans leur caractère et leur manière d’envisager la vie. Inoubliable chacune à sa manière, elles se font une place dans le cœur du lecteur qui espère de page en page un dénouement heureux pour chacune d’elle, tout en sachant que le destin d’une orpheline dans la Venise du XVIIIe siècle sera loin d’être aisé.

Les chapitres concernant Lionella nous plongent dans une ville belge assez triste, et dont la jeunesse semble désoeuvrée, à l’instar du frère de Kevin, le meilleur ami de Lionella. Pour ce quartier anciennement industriel, cependant, une nouvelle page se tourne, et si Kevin recherche avant tout l’indépendance, sa droiture et sa générosité lui viennent de Lionella, et de sa musique. Elle a su le sortir de sa relation délétère avec sa mère et son frère, et l’ouvrir à une autre forme de beauté, sans qu’elle ne s’en soit même aperçue, trop concentrée qu’elle est sur sa musique. Parce que Lionella ne pense que bien peu à lui, c’est même parfois à se demander si elle connaît la situation familiale difficile de son ami. Parce que la musique peut enfermer, comme a pu l’être Ada des siècles auparavant au sein de l’Ospedale. C’est quand un jeune homme va commencer à la séduire qu’elle parviendra à mettre tout son cœur dans sa musique. Et c’est aussi après s’être ouverte au destin d’Ada que Lionella excellera dans sa maîtrise de son instrument.

Si cette ville belge nous paraît grise et terne, Venise nous semble pleine de magie et d’euphorie, une fois sorti de l’Ospedale della Pietà. Ada va découvrir une ville qu’elle ne pouvait qu’imaginer derrière ses murs épais, une ville faite de carnavals, de mystères, de beauté , de douceurs à l’instar du chocolat chaud q’elle découvrira, mais aussi de désillusions, de trahisons et de dureté. Entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle, entre Seraing et Venise, finalement peu de différence de ces points de vue là…

L’entrelacement de ces deux histoires, la force d’Ada, la détermination de Lionella à jouer cette sonate oubliée, et à faire découvrir Ada, cette jeune fille forte à laquelle elle s’attache de plus en plus à chaque page tournée, fait toute la beauté de ce roman à double voix.

Nous découvrons dans ce roman bien plus que ces deux jeunes femmes, leur musique et leurs destins. En effet, nous découvrons aussi Antonio Vivaldi, ce grand compositeur qui fut oublié et redécouvert au milieu du XXe siècle, dont tout un chacun a déjà entendu une sonate. Reconnu en son temps, il travaillait d’arrache pied, composait tout le temps, donnait de nombreux concerts dans de nombreux pays. Mais surtout, il a éduqué musicalement ces jeunes orphelines de l’Ospedale, les a guidé, a écrit pour chacune d’elle, a révélé leur talent et a été un guide pour elles. Ce roman nous révèle également le destin de ces jeunes femmes, réelles virtuoses que tout le monde venait écouter alors qu’elles étaient protégées derrière une grille, enfermées à tout jamais dans l’anonymat.

Ce roman est une vraie ode à la musique classique. L’auteur écrit son roman comme elle écrirait une sonate : ses mots nous portent de page en page, et nous font comprendre comment est composée une sonate, quels en sont les moments forts, la rythmique, et nous initie à cette musique classique moins écoutée de nos jours.

Une histoire mêlant les époques, les personnages historiques avérés et de fiction passionnants, la musique, romanesque et réalité contemporaine, nous faisant voyager à travers les siècles et les pays. Un très beau roman, plein de finesse et de beauté. A découvrir.

Ma note : 5/5

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Jami Attenberg, Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Les Escales, Paris, 2016

mazie-sainte-patronne-des-fauches-et-des-assoiffes_9621Quelle belle découverte que ce roman ! Autant original dans la forme que dans le fond, il ravira les amateurs de romans du début du XXe siècle, mais aussi ceux qui aiment les belles histoires de vie, pleines d’humanité et de tendresse, mais aussi de détresse et de coups durs. Un magnifique roman, poignant et bien écrit !

Mazie vit à New York. Alors qu’elle est encore une fillette, elle se voit offrir un journal intime. Par touches espacées dans ses jeunes années, nous commençons à suivre cette fillette qui grandit bien vite dans une famille pas comme les autres. En effet, ce sont sa sœur et son beau-frère qui l’élèvent, ainsi que sa petite sœur, son père étant alcoolique et violent et sa mère bien trop soumise. Dans le quartier populaire de Manhattan, Bowery, la voilà qui expérimente la vie. La vraie histoire commence à la fin des années 10, alors qu’elle a 19 ans. La vie s’accélère, et la voilà qui tient la billetterie du Venice, cinéma appartenant à son beau-frère qu’elle aime comme un père. De sa cage de verre, elle voit la vie défiler, avec son lot de misère et d’événements tragiques, mais aussi de belles choses et de belles personnes, à l’image Sœur Ti. Mais elle ne se contente pas de la regarder défiler, elle la vit également : elle aime faire la fête, avoir de bons amis, boire un coup de temps à autre, plaire aux hommes, et ce n’est pas la Prohibition qui l’en empêchera ! Femme de caractère, elle verra son quartier changer du tout au tout lors de la Grande Depression, envahi dès lors par une myriade de sans-abris qui étaient il y a peu de temps ses prétendants bien mis et fortunés. Elle ne pourra laisser le monde s’écrouler sans ne rien faire, et Mazie n’a pas peur de mettre la main à la patte, ça non !

Incroyable Mazie ! Il y a peu de personnages qui restent longtemps dans mes pensées après avoir refermé un roman. Je commence un nouveau roman, et j’en lis encore un autre, je rencontre des dizaines de personnages dont le souvenir s’estompe peu à peu. Mais avec Mazie, c’est différent. Son caractère fort, qui ne s’en laisse pas compter, à une époque où les femmes n’avaient pas les mêmes droits qu’aujourd’hui, son altruisme et sa bonté, en font un personnage qu’on aimerait avoir pour amie. Son souvenir me restera longtemps !

L’histoire en elle-même est sidérante puisqu’elle marque l’histoire même du New York du début du XXe siècle. Est-ce de par sa construction, dont je vous parlerai un peu plus tard, ou de par la justesse de son propos, je ne saurais le dire, mais l’auteur parvient à ancrer son histoire dans la grande Histoire, elle tend à une véracité étonnante, alors même que je connais mal les événements qu’elle nous présente. C’est peut-être parce que le personnage de Mazie est inspiré d’un portrait publié dans le New Yorker et écrit par Joseph Mitchell, mais Jami Attenberg fait revivre une époque, une ville, une pulsation, une histoire de manière fabuleuse et passionnante.

Par sa construction polyphonique, l’auteur appuie donc encore plus l’ancrage de son roman dans l’Histoire de New York. En effet, le roman laisse la part belle au journal intime de Mazie, mais aussi laisse entrevoir des extraits d’interviews de personnes ayant connu Mazie, ou ayant trouvé le journal intime, ou encore professeur d’histoire avec une grande connaissance de l’histoire de la ville. Laissant supposer qu’une personne a créé ce livre à partir de tous ces éléments, l’auteur donne l’impression qu’il s’agit d’un vrai travail biographique. Il donne une autre dimension à son écrit, et surtout tend à l’originalité et se détache des autres romans. C’est de plus parfaitement maîtrisé, sans aucune incohérence, ni dans les dates, ni dans les faits, et écrit avec beaucoup de sensibilité. Elle parvient à changer de ton selon qu’on est à l’écrit avec le journal de Mazie, ou que l’on est plus dans un langage oral d’interview avec les autres témoignages. C’est finement vu, et parfaitement découpé et agencé, c’est réussi.

Les personnages rencontrés témoignent d’une époque complètement folle. J’ai déjà parlé de l’incroyable Mazie, mais ses sœurs, et particulièrement Rosie, valent le détour, sans parler de son beau-frère, de son voisin, de Sœur Ti, et j’en passe ! Les personnages sont tellement bien construits qu’ils donnent l’impression d’avoir tous vécu, ce qui donne encore plus de poids au caractère témoignages et biographie au roman.

Que dire de plus si ce n’est que ce roman est une petite pépite, plein d’émotion, d’humanité et de tendresse, mais aussi de violence, celle de cette époque difficile, entre Prohibition et Grande Dépression. Une lecture passionnante à la rencontre d’un New-York bien différent de celui qui nous est habituellement présenté et de ces années de douce folie. Un roman de vies, un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Les mots entre mes mains de Guinevere Glasfurd

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Guinevere Glasfurd, Les mots entre ses mains, Editions Préludes, Paris, 2016

les mots entre mes mainsVoilà un roman comme je les aime, qui mêle petite histoire dans la grande Histoire, personnages historiques, faits avérés et inventés, histoires d’amour et de vies. Une très belle surprise de la rentrée littéraire, qui confirme la qualité des publications des éditions Préludes !

Helena travaille comme servante chez un libraire anglais vivant à Amsterdam, M. Sergeant. Contrairement à ses semblables, elle a appris les rudiments de la lecture et de l’écriture : avec une volonté de fer, elle veut comprendre le monde qui l’entoure. Le jour où un illustre invité vient prendre ses quartiers chez son employeur, sa vie change du tout au tout. Cet homme n’est autre que René Descartes, qui, jour après jour, décide de prendre Helena sous son aile, et l’élève intellectuellement toujours un peu plus. Rapidement, l’élévation des sens s’ajoute au reste. Mais leur liaison peut-elle rester secrète ? Dans un siècle rigide et obscur, où on a bien peu de considération pour les femmes et où elles-mêmes se considèrent bien mal, où la religion est une affaire très sérieuse qui dicte les mœurs de la société, Helena va devoir faire preuve de force et de détermination pour mener la vie qu’elle entend.

Par où commencer ? Peut-être par Helena, ce personnage fort, d’une détermination à toute épreuve, en avance sur son temps, éprise de liberté et de savoirs. Savoir qu’elle a vraiment existé ne la rend que plus envoûtante, car vivre comme elle a vécu dans ce siècle d’or est stupéfiant. Elle est féministe avant l’heure, et si elle ne s’exprime pas toujours à haute voix, elle n’en pense pas moins. Si elle est attachée aux personnes qui l’entourent, que ce soit son employeur ou Descartes et ses amis, elle sait analyser leurs comportements et faire la part des choses. C’est le destin d’une femme stupéfiante qui nous est conté là, une femme qu’on aimerait être, même aujourd’hui. Elle est indépendante, lucide, assume chacun de ses actes. Si dans les premiers temps, elle est encore un peu innocente, rapidement l’influence du « monsieur » comme elle le nomme et ses propres efforts dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, puis du dessin, la rendent de plus en plus avertie. Nous comprenons aisément pourquoi une personne telle que Descartes, si érudit, ait pu s’éprendre d’une telle femme.

Parlons maintenant de Descartes. Si on sait tous quelque chose sur ce philosophe notamment la controverse qu’ont suscitée ses écrits en plein XVIIe siècle, l’homme que nous présente Guinevere Glasfurd est tout autre. On le perçoit comme tendre et romantique, avide d’instruire les autres, prêt à croire que tout le monde peut apprendre, même une femme, servante de surcroît. Un peu obsessionnel, travailleur acharné, expérimentant tout et son contraire, certes, mais profondément humain. Si on n’adhère pas toujours à ses actions et réactions, si son valet Limousin nous insupporte la plupart du temps, on s’attache à cet être hors du commun et vrai.

Amsterdam, puis les villes où séjournent Helena, Deventer, Leyde, Santpoort ou encore Amersfoort, sont au centre du récit et participent à l’ambiance de ce siècle d’or qui nous est admirablement conté par l’auteur. Comme l’héroïne, on déambule dans le rue, sur le port, sur les marchés ou sur les chemins, on touche du doigt des lieux à des époques reculées, on prend le pouls d’un monde qui nous est inconnu et on s’en délecte. Sans description à n’en plus finir, Guinevere Glasfurd nous dessine une fresque saisissante d’un pays en plein bouleversement intellectuel, au sommet de sa puissance et de son influence.

Pour finir, parlons de la plume de l’auteur. Justes, fins, sensibles, les mots de l’auteur nous font passer par mille émotions. Et quoi de plus remarquable pour un roman qui parle de mots, de livres et d’écrits, de leur importance, de l’apprentissage nécessaire de la lecture pour appréhender le monde environnant ? Et tout est parfaitement dosé, on ne tombe jamais dans l’excès, en adéquation complète avec le caractère d’Helena tel qu’il nous est dépeint.

En somme, un livre envoûtant, à l’héroïne inoubliable, qui nous parle de liberté, de passion et de féminisme, au beau milieu du siècle d’or. Un roman qui reste longtemps après l’avoir refermé. Un tour de force, un vrai coup de cœur.

Ma note : 5/5

Les égarements du coeurs de Marie-José Aubrycoin

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Marie-José Aubrycoin, Les égarements du cœur, Librinova, Paris, 2016

Les-egarements-du-coeurQuand les éditions Librinova, qui n’éditent qu’en format numérique, m’ont contactée pour que je découvre ce roman, j’ai accepté avec empressement, tant le résumé me plaisait. Et grand bien m’en a pris ! Roman épistolaire, nous suivons les pérégrinations d’une jeune femme à la sortie du couvent au XVIIIe siècle. Une belle surprise !

Marie a seize ans quand elle sort du couvent. Elle y a vécu dix années, à l’abri derrière ses murs épais, et loin de l’affection distante et douloureuse d’un père veuf après la naissance de sa fille. Cette sortie a pour dessein de l’établir par le mariage. Mais dès la première nuit qu’elle passe à Paris, elle rencontre un fort galant gentilhomme qui lui fait tourner la tête. Quand son père décide de la marier au fils d’un conte breton, elle se rebiffe. Mais que peut une jeune fille contre la volonté d’un père ? Cependant, ses aventures ne font que commencer. De Paris à la Corse, en passant par la Bretagne, Marie va connaître tout une flopée de changements de situations, de douleurs et de joies, va devoir choisir entre le pire et le moins pire et s’accommoder des cartes qu’on lui mettra entre les mains.

Ne vous détrompez pas, ce qui va arriver à cette jeune fille est digne d’un roman de Juliette Benzoni ou d’une Angélique. Mais c’est aussi pour cela que ce roman est très agréable à lire, voire à dévorer, n’ayons pas peur des mots. Les pérégrinations de Marie, de son chevalier servant, de son frère ou encore de son beau-père nous emportent, et à coup de lettres de quelques pages – rappelons qu’il s’agit d’un roman épistolaire – on arrive à la fin de ce roman de moins de 300 pages à une vitesse record !

Si le roman épistolaire commence à revenir à la mode depuis quelques années, ce roman nous rappelle qu’il est parfaitement adapté à ce XVIIIe siècle, où chacun correspondait par lettres interposées. Il permet au lecteur de retracer par leur truchement les trajectoires de chaque protagoniste, et rappelle qu’une lettre est sujette à interprétation, voire à vérification… On assiste ainsi à une belle duplicité de certains personnages, qui rebiffe le lecteur qui attend impatiemment de savoir quand notre héroïne – ou certains de ses amis de confiance – découvrira la vérité. Le jeu de ce type d’écrit est bien entendu de lire entre les lignes et entre les lettres, et il est très plaisant de découvrir les réponses à cette correspondance tout à fait fascinante.

Les personnages sont bien dessinés, l’auteur s’étant aidé en cela d’extraits de journaux intimes de Marie ou de son beau-père qui viennent parfois s’intercaler entre la correspondance classique. Ainsi, nous pouvons réellement bien cerner le personnage de Marie, son enfance assez particulière, les blessures qui l’ont marqué et le manque d’amour qui la font le rechercher avec fougue à sa sortie du couvent. Tous les hommes qu’elle rencontre ne sont pas des malotrus, mais sa relation avec eux permet d’entrevoir une époque, une morale, un catholicisme prégnant qui influent sur la vie des femmes. D’ailleurs, on sent poindre les prémices d’une émancipation de ces dernières, qui cherchent à gagner en liberté et à s’affranchir de maris pesants. La meilleure amie de Marie, Blanche, en est un bon exemple, laissant son vieil époux en Bretagne pour vivre une vie mondaine auprès de ses sœurs à Paris. Mais n’oublions pas que la mariage, aussi imposé et pesant soit-il, était aussi synonyme d’une plus grande liberté pour les femmes à cette époque, toutes proportions gardées. L’exemple de Marie est aussi significatif, mais je n’en dirai pas plus pour ne rien révéler de l’intrigue qui la mène bien plus loin que je ne l’aurais cru.

Plusieurs petits éléments m’ont tout de même contrariée. D’une part, l’auteur a pris le parti de ne pas dater les lettres des personnages. On y trouve l’auteur et le destinataire en haut de la lettre, ainsi que le lieu où elle a été écrite. A côté de ce dernier, on trouve un « le… », qui nous prive de date. Je vous accorde que l’importance est toute relative puisqu’on se laisse happer par l’histoire sans cette précision, cependant situer précisément dans le siècle ou se rendre compte de la durée qui sépare deux lettres auraient servi le récit et permis de mieux ancrer l’histoire dans un contexte précis. C’est peut-être d’ailleurs pour cela qu’elle l’a évité, afin de s’affranchir des faits historiques de l’époque qui pouvaient rendre impossibles certains événements inventés.

D’autre part, s’il n’y a rien à redire au style de l’auteur, qui se conforme à celui du XVIIIe siècle, rendant ainsi le récit agréable à lire et donnant une impression de véracité, de nombreuses coquilles orthographiques ou de mise en page égrènent le roman. Un « et » à la place d’un « est », un mot manquant, des virgules mal placées m’ont souvent dérangée dans ma lecture. Je comprends cependant qu’il s’agisse d’une première publication en numérique, avec l’intention de faire connaître le roman et le faire remarquer par un éditeur traditionnel, et qu’il sera dès lors retravaillé et corrigé, mais ceci ne sert pas à inciter les lecteurs à lire des romans natifs numériques. Espérons que tout cela sera vite corrigé !

Ce roman est donc une très belle surprise, bien écrit dans une langue maîtrisée, parfait pour les amateurs de romans historiques, romanesques et romantiques. A vos liseuses !

 

Ma note : 4/5