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La ferme du bout du monde de Sarah Vaughan

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Sarah Vaughan, La ferme du bout du monde, Editions Préludes, Paris, 2017

la ferme du bout du mondeVoici un roman fort, beau, qui nous entraîne dans une Cornouilles sauvage et magnifique, à la rencontre de personnages incroyables. Une très belle réussite que ce roman de Sarah Vaughan, de laquelle nous avions déjà lu La meilleure d’entre nous. Un roman bien différent, bien plus fort, bien plus élaboré que son premier. Encore un coup de cœur chez Préludes !

Nous sommes en 1939. Deux enfants londoniens viennent trouver refuge dans la campagne anglaise, dans une ferme située au milieu de nulle part, en Cornouailles. Ils y rencontrent notamment Maggie, la fille du fermier, dont ils deviennent amis. Ils sont protégés des turpitudes de la guerre qui se déroule bien loin de la réalité paysanne. Mais l’été 1943 va marquer un tournant dans leurs vies à tous les trois et les bouleverser.

Nous sommes en 2014. Lucy travaille dans un hôpital auprès d’enfants et elle est mariée. Mais elle découvre l’infidélité de son mari et commet une erreur médicale qui aurait pu coûter la vie d’un jeune patient. Bouleversée, elle s’en va soigner ses plaies auprès de sa grand-mère Maggie, de sa mère et de son frère. La voilà de retour en Cornouailles où elle s’aperçois que la ferme ne va pas aussi bien qu’elle l’espérait. Hantée par la disparition tragique de son père quelques années plus tôt, elle cherche à aider son frère et à réinventer l’activité de cet édifice familial. Mais les découvertes qu’elle va faire vont tout chambouler.

Quand passé et présent se mêlent, qu’un drame vient bouleverser des vies et les marquer à jamais, comment tout réparer tant d’années après ?

Ce livre est tout simplement magique ! Si le thème de la Seconde Guerre mondiale, comme la construction passé / présent, sont beaucoup utilisés par les romanciers, Sarah Vaughan parvient à créer une tension narrative autour de personnages bien construits, blessés mais jamais pathétiques, et à faire naître l’espoir là où il n’y en avait plus beaucoup. Et cette Cornouailles ! Qu’en dire ! Cette terre qui peut être à la fois si riche et si rude, si belle et si inhospitalière, battue par les vents et envahie par les embruns, elle fascine le lecteur qui ne souhaite plus qu’une chose : aller visiter cette Cornouilles enchanteresse.

Si la structure narrative aide à créer une tension dramatique, elle est appuyée par les situations et personnages que dépeint l’auteur. Le rythme est assez lent, rien dans la précipitation, et chaque élément se met en place doucement. Mais ce n’est pas pour autant qu’on s’y ennuie, au contraire ! On s’empare de chaque mot de l’auteur et de ceux bien choisis par sa traductrice, on s’en délecte, on les fait rouler sous sa langue pour en sentir chaque nuance. C’est un roman très poétique, porté par un décor qui prête à la méditation, aux sensations et qui transcende les émotions. Et chaque personnage est à l’image de cette lande battue par les vents, de cette ferme encore debout malgré les événements qui les ont ébranlés.

Si l’auteur s’intéresse dans ce roman à l’Histoire, plus particulièrement à cette Seconde Guerre mondiale qui bouleverse toujours autant, elle préfère se concentrer sur les petites gens, celles qui n’ont peut-être pas changé la face du monde ou influé sur le conflit, mais qui ont dû intégrer cette variante dans leur quotidien et s’accommoder de la situation. Ce qu’ont finalement vécu la majorité des contemporains de ce conflit. Et si ce dernier n’est pas l’objet central du roman, il influe sur le destin des personnages de Sarah Vaughan, Maggie, Will, Alice et par ricochet Lucy, sa mère et son frère. Comme ces bourrasques qui frappent la lande, par vagues, parfois pas de manière frontale. Mais c’est une donnée avec laquelle il faut composer.

Toute la finesse de l’auteur réside dans la tension et le suspens qu’elle parvient à insuffler dans son roman : si on sait qu’un terrible secret se cache dans le passé de la grand-mère de Lucy, il ne nous est pas révélé avant les derniers chapitres. Et si, page après page, l’histoire d’Alice, Will et Maggie prend forme, si on commence à entrevoir ce qui va se jouer, on reste bouleversé par la révélation, étant bien loin de la vérité. Ce que défend aussi Sarah Vaughan dans ce beau roman, c’est qu’une action partant d’une bonne intention, d’un désir fou de rattraper ses erreurs et de protéger ceux qu’on aime, peut se transformer en véritable tragédie. Ce qui nous montre que rien n’est jamais acquis, qu’il ne faut pas juger hâtivement, et surtout apprendre à pardonner. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais cela reste une belle leçon de vie.

Quant aux événements de cet été 2014 qui voient Lucy revenir dans cette ferme du bout du monde, ils ne tournent pas autour de ce secret enfoui, mais s’intéressent à la reconstruction de cette jeune femme qui remet en doute sa vocation pour une erreur qu’elle ne peut se pardonner, ainsi que sa capacité à faire confiance après la trahison de son conjoint. Une reconstruction qui passera par un travail sur soi et un affrontement de son passé et de ses peurs, mais aussi par un travail bienvenue dans cette ferme qu’elle croyait inébranlable mais que finalement elle connaît peu. Lucy est aussi inspirante que peuvent l’être Maggie et Alice. Trois personnages forts, humains, complexes et beaux.

La ferme au bout du monde est un roman vibrant, bouleversant, aux personnages dont il est difficile de se défaire, dans un paysage enchanteur, sauvage, plein de magie. Une histoire de destins, de secrets, de vies fêlées mais jamais complètement brisées. Un beau coup de cœur.

Ma note : 5/5

Les gentilles filles vont au paradis, les autres là où elles veulent de Elie Grimes

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Elie Grimes, Les gentilles filles vont au paradis, les autres là où elles veulent, Editions Préludes, 2017

les gentilles filles.jpgQuel plaisir de lire ce roman ! Les éditions Préludes nous proposent un roman frais, percutant, drôle et émouvant. Un combo parfait pour l’été ! Une héroïne touchante, imparfaite et compliquée, un Dom Juan énervant mais attirant, une flopée d’amis inoubliables, une famille pas toujours commode, des quiproquos, des embrouilles, des réconciliations, l’analogie à Orgueil et Préjugés de Jane Austen est presque trop facile mais au combien justifiée !

Zoey est un traiteur qui commence à percer à New-York. Elle s’est faite toute seule, mais avec le soutien de son frère Dalton, de ses amis, Adrian, son meilleur depuis toujours, et Sally, son assistante qui est devenue bien plus que cela et qui semble être amoureuse de Dalton, coureur de jupons invétéré. Si elle a choisi ses amis, il n’en est pas de même avec sa famille. Ses rapports avec sa mère sont pour le moins conflictuels, quand elle adore sa grand-mère à qui elle doit tout. A part le fait que son ex l’a quittée pour son ennemie d’enfance qu’elle revoie régulièrement aux banquets familiaux, tout va plutôt bien dans la vie de Zoey. Mais tout est sur le point de se compliquer lors du banquet d’anniversaire de mariage de ses parents : elle oublie de mettre ses chaussures, renverse de la sauce sur la robe de la fiancée de son ex, elle boit trop, passe la nuit avec Adrian. Et, cerise sur le gâteau, elle envoie paître Matthew Ziegler, critique culinaire le plus en vue de New-York qui peut faire ou défaire une carrière en quelques mots. Quand celui-ci, loin d’être dénué de charmes bien que peu avenant, reprend contact avec elle pour découvrir son travail et mettre à l’épreuve sa cuisine, la situation devient explosive et tout un tas de secrets, de préjugés et de non-dits risquent bien d’exploser à la figure de Zoey !

Ce roman est une comédie fraîche, sensible, qu’il est très plaisant de découvrir. On pourrait croire que le thème du chassé-croisé amoureux a été vu et revu, Elie Grimes nous prouve le contraire. Je ne saurais expliquer en quoi son roman est différent, et c’est sûrement ça qui réussit à cet ouvrage : tout est fluide, naturel, jamais caricatural. Si certaines situations sont cocasses, elles en restent vraisemblables. On se figure très facilement l’univers dans lequel Zoey évolue, parce qu’il est simple, c’est celui des femmes approchant la trentaine ou déjà dedans, qu’elles vivent à NYC ou ailleurs.

Cette fraîcheur se retrouve dans les personnages et leurs relations. Cette bande d’amis constituée au fil du temps, tellement proche mais se cachant tellement de choses de peur de blesser, cette famille maladroite dans ses rapports mais qui n’en reste pas moins soudée. Et la relation amoureuse qui se crée très vite avec Matthew, qui pourrait être très simple mais ce serait sans compter sur le caractère bien trempée de Zoey qui a bien du mal à faire confiance en un homme depuis la trahison de son ex. Les renversements de situations et autres rebondissements / révélations ponctuent le récit et nous entraînent à la suite des personnages.

Parce que ce qui ne gâche rien, c’est la qualité d’écriture de ce roman. Ne nous le cachons pas, il arrive que ce type de comédies romantiques soit pauvre et simple dans le style. Mais ce n’est pas le cas ici, on y décèle une richesse, un travail sur les mots, qui nous permet d’entrer avec délectation dans l’histoire de Zoey. Si on ajoute à cela le rythme insufflé par l’auteur, on comprend rapidement en quoi il est un page turner.

Ce roman, à la belle couverture, au titre à rallonge qui interroge et attire, dont la quatrième de couverture le compare très ouvertement à Orgueil et Préjugés, tient ses promesses. J’ai eu peur de cette comparaison, me disant qu’elle n’était utilisée que pour attirer les lectrices. Mais c’était mal connaître les Editions Préludes ! Il est vrai qu’on retrouve du Elizabeth Bennet dans Zoey, deux personnages au caractère fort, à la langue acérée, aux jugements parfois hâtifs et aux idées préconçues pas toujours vraies. Matthew Ziegler, c’est un peu Darcy, un peu dédaigneux, aux nombreux secrets, discret et hautain. Mais ce n’en est pas une pâle copie, loin de là. On y trouve une fraîcheur et une légèreté, une liberté de possibles peu présents dans la société d’Elizabeth Bennet. Il y a quelque chose d’incroyablement sexy, de percutants, une consonance très actuelle dans le roman d’Elie Grimes (ce qui était aussi le cas du roman de Jane Austen, roman moderne au possible).

C’est un roman où il fait bon être. Un roman dont on dévore les pages, tant pour l’intrigue que pour le phrasé et les répliques percutantes. Un beau roman Préludes qui nous prouve que la comédie romantique peut être une sacrée bouffée d’oxygène. Un beau coup de cœur, un roman que je relirai très certainement.

Ma note : 5/5

Venise n’est pas en Italie d’Ivan Calbérac

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Ivan Calbérac, Venise n’est pas en Italie, Flammarion / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

Voici un roman incroyablement drôle et sensible que je ne suis pas prête d’oublier ! Vous êtes prévenu, c’est un vrai gros coup de cœur que ce roman bien écrit qui nous emporte avec lui avec une simplicité désarmante.

Emile a quinze et va au lycée à Montargis. Son père est VRP, sa mère femme au foyer. Enfin, pour tout foyer, il y a la caravane qui prend place sur le terrain où leur maison devrait bientôt être construite. Ses parents sont inclassables : ils sont aimants, ils sont vrais mais aussi envahissants et trop. Trop tout. Sa mère lui teint les cheveux en blond depuis son enfance parce qu’il est plus beau comme cela. Son père est fier d’être ce qu’il est et peut être embarrassant. Et puis Emile rencontre Pauline au lycée : il tombe sous le charme, il est amoureux. Mais Pauline est belle, riche, joue du violon. Et lui a les cheveux teints et vit dans une caravane. Pas facile. Alors quand elle l’invite à la voir jouer à Venise, il est tout excité : il va partir seul la voir, dormir chez elle et partager un grand moment. Mais ses parents décident que finalement ils iront tous en caravane. Emile pensait que le pire était arrivé. Jusqu’à ce que son frère, militaire, ait une permission exceptionnelle et débarque la veille du départ… Voilà un voyage qu’Emile n’est pas prêt d’oublier !

L’histoire est décapante parce qu’elle est pleine de drôlerie et de sensibilité. On part dans un road trip familial déjanté, où ce ne sont pas les éléments qui se liguent contre Emile mais plutôt sa famille, à la recherche d’un premier amour fragile mais très beau. Et si cette famille est hors norme, on aimerait presque avoir la même. Parce qu’on ressent leurs liens, leur amour, parfois embarrassant, souvent hors limite, mais toujours présent.

Mais ce qui rend ce roman si génial, c’est le ton employé. Parce que c’est Emile que nous suivons, qui nous explique toute son aventure au travers d’un journal qu’il écrit. On sent son désarroi face à ses parents, son émotion face à Pauline, tout ce qui peut se passer dans la tête d’un adolescent à la poursuite de son premier amour, accompagné d’une famille rocambolesque. Ce roman a été mis en scène et joué au théâtre, j’ai eu la chance de voir la pièce, l’acteur était juste parfait, à tel point que j’entendais sa voix quand je lisais le livre. L’incertitude, le doute face à tout ce qui lui arrive, ses premiers émois, tout est tellement bien écrit, avec une grande délicatesse qu’on ressent à chaque instant. On vit les moments d’embarras, de joie, de désespoir, d’attente avec une grande intensité.

Les personnages sont tous très bien écrits, chacun a son caractère unique. Pendant toute la lecture du roman, on les côtoie au quotidien, on les imagine dans notre vie de tous les jours. Et on se demande : que dirait le père d’Emile dans cette situation ? Sûrement « Impossible n’est pas Chamodot » ! Que ce soit la mère, le frère et même Emile, chacun a son petit truc qui les rend attachants – un peu fous mais attachants. On se délecte des colères de la mère et du comportement excentrique du père. On s’extasie devant ce frère un peu à côté de ses pompes, sans aucune gêne, souvent lourd, mais avec un grand cœur. Rien que pour avoir l’occasion de rencontrer cette famille, d’en faire partie le temps de cette lecture qui sera de toute manière bien trop courte, il faut lire ce roman.

Ivan Calbérac nous propose un roman pas comme les autres, un road trip incroyable d’une famille excentrique et fantasque, mais accueillante et bienveillante, sur le chemin d’un rêve d’adolescent, celui de retrouver le béguin d’un jeune garçon dans une des villes les plus romantiques du monde, Venise. C’est enlevé, drôle, prenant. C’est une parenthèse qui fait du bien. Un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Ahlam de Marc Trévidic

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Marc Trévidic, Ahlam, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

ahlamCe petit roman est une incroyable surprise ! Je ne pensais pas, au vu du sujet traité, qu’il serait pour moi. Et bien il en fut tout autrement !

Ce roman, c’est d’abord l’histoire de Paul, peintre à succès en mal d’inspiration, qui se rend en Tunisie pour se ressourcer et qui va trouver sur l’île de Kerkennah un havre de paix, doublé d’une source d’inspiration. Il y trouvera également une famille, puisque se liant d’amitié avec un pêcheur nommé Fahrat, il entrera dans son foyer aux idées très libres, anti Ben Ali sans pour autant être salafiste, bien au contraire. Il découvrira et développera deux talents artistiques, détenus par le fils de Fahrat, Issam, et par sa fille, Ahlam. Mais le temps passe, les amis d’enfance d’Issam ont une drôle d’influence sur lui, les rêves de peinture et de gloire s’éloignent, le régime de Ben Ali tombe, Ahlam est prise d’un élan de liberté désormais contraire aux croyances de son frère. C’est tout un monde qui s’écroule. Ce roman, c’est donc surtout l’histoire d’un pays, la Tunisie, et d’une religion que certains radicalisent à l’extrême et sont prêts à tout pour imposer leurs préceptes fanatiques à tous.

Sans fioritures, de manière simple et belle, Marc Tévidic nous propose une plongée dans l’histoire récente d’un pays en pleine construction. Si tout est possible, l’inimaginable l’est tout autant et l’avenir demeure incertain. Cet espoir qui a étreint la population au lendemain de la Révolution de jasmin a très largement été récupéré par les islamistes. Si certains rêvent de démocratie, d’autres veulent imposer la charia. Ce roman est extrêmement puissant nous montrant les limites d’une révolution qui va certes faire place nette, et donc laisser la place vide à toute une horde de récupérateurs.

Il nous montre aussi le processus de radicalisation lent et insidieux d’un jeune homme ayant vécu dans une famille aimante et libre, musulmane mais non intégriste, avec des idées et envies de démocratie, de femme libre. Et malgré cela, malgré une ouverture à l’art et la culture, Issam se retrouvera de l’autre côté sans que personne n’ait rien vu venir.

A la lecture de ce court roman, on comprend mieux la situation de la Tunisie, mais aussi de ces mouvements extrémistes qui ébranlent aujourd’hui notre monde. Et c’est loin d’être inintéressant. Mais si ça n’avait été que cela, je ne suis pas sûre que j’aurais été prise dans cette lecture. On y trouve aussi une ambiance particulière, celle de cette île qu’on a envie de visiter, celle de la petite maison de Fahrat, mais aussi celle de sa felouque et des bouées où le rosé est attaché dans l’eau bien au frais. On est également happé par l’art de Paul, ses réflexions sur une unicité des arts, sa quête de l’esthétisme, ses couleurs, ses impressions, sa poésie. C’est à la fois d’une exigence extrême, qui va incommoder Issam, peintre virtuose en devenir, et d’une liberté salvatrice, qui émeut Ahlam. Comme quoi, ces deux contraires peuvent coexister…

Les personnages sont attachants, même Issam, jeune homme en mal de repère et tiraillé entre plusieurs visions et désirs qu’il ne comprend plus. Mais c’est surtout Ahlam qui m’a touchée, cette jeune femme qui restera pour toujours éprise de liberté, et qui se battra contre le fanatisme religieux et la folie, pour un monde plus juste et des droits pour les femmes.

Un roman important qui nous montre toute la folie des hommes et le combat entre art et culture, et fanatisme religieux. Un électrochoc.

Ma note : 5/5

La malédiction d’Oxford d’Ann M. McDonald

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Ann A. McDonald, La Malédiction d’Oxford, Michel Lafon, Paris, 2017

la_malediction_d_oxford_hdVous avez toujours rêvé de vous rendre à Oxford et explorer les secrets de cette Université mondialement célèbre ? Infiltrer leurs sociétés secrètes et comprendre d’où vient le pouvoir de tous ceux qui sortent de cette université ? Alors ce roman est fait pour vous ! Très attirée par le pitch, j’avoue avoir un sentiment partagé quant à cette lecture. Je vous en dis plus tout de suite !

Cassandra Blackwell est une jeune américaine qui a l’immense chance d’avoir été acceptée pour une année à l’Université d’Oxford. Une grande opportunité pour Cassie qui espère bien plus qu’une année de cours prestigieux. En effet, trois ans plus tôt, elle a reçu un message destiné à sa mère, disparue depuis des années, qui laissait entendre qu’elle avait étudié à Oxford. Or, sa fille n’en a jamais rien su. Son enfance et son adolescence ont été bien particulières, entre les hommes paumés que sa mère ramenait à la maison, les crises de sa mère et les déménagements incessants. Et si tout ceci trouvait son explication à Oxford ? Déterminée à le découvrir, Cassie se fait accepter à Oxford, et se lie avec l’élite anglaise. Elle commence à fouiller, et rapidement, elle croise le nom d’une société secrète, L’Ecole de la Nuit, qui pourrait être encore en activité et être liée aux étranges événements qui se produisent sur la campus, ainsi qu’au comportement de sa mère, et à l’étrange note qu’elle a reçu aux Etats-Unis. Mais ses recherches sont bien plus dangereuses qu’elle ne l’avait prévu et elle devient gênante. Avec l’aide de Charlie, flic local qui s’interroge aussi sur les étranges coutumes de cette université, elle va s’approcher de la vérité…

Voici un résumé assez prometteur, qui laisse présager un bon suspens, une intrigue qui happe et qui entraîne de page en page vers un dénouement qu’on imagine original, déstabilisant et pour autant tenant la route, possible. Et c’est presque ça ! L’auteur parvient à nous entraîner à la suite de son héroïne, pas toujours très attachante, souvent froide et calculatrice, mais qu’on comprend et qu’on finit par accepter. La fin par contre… Mais j’y reviens !

Ce que je voudrais souligner avant toute chose, c’est l’ambiance, l’atmosphère qui se dégage du roman. On est plongé dans une ambiance gothique, derrière les murs centenaires d’Oxford qui captivent et titillent l’imagination. On a l’impression de plonger en plein cœur de cette université, d’en découvrir les spécificités. Pour moi qui adore cette ambiance, qui a une sorte de fascination pour l’Angleterre, j’avoue avoir été comblée ! Les personnages très british, parfois bien trop guindés et légèrement déplaisants, sont bien dépeints. Comme Cassie, on s’attache tout de suite à Evie, la colocataire de Cassie, qui est subjuguée par cette élite qui la prend sous son aile et la fait valser de soirée en dîner. C’est aussi grâce à elle et son sujet d’étude, à savoir le cercle d’érudits qui se réunissait à la fin du XVIe siècle, comprenant notamment Christopher Marlowe, Henry Percy, ou encore Walter Raleigh (qui dans l’histoire est à l’origine de la création du college qui porte son nom où Cassie étudie) sous le nom d’Ecole de la Nuit et serait donc à l’origine de la société secrète, que notre héroïne en apprend plus sur les secrets de l’Université. Tout ceci est d’ailleurs très intéressant d’un point de vue historique, car avéré ou non, plus ou moins romancé, on en apprend tout de même un peu plus sur l’histoire de l’Université et certaines hypothèses ayant marquées son histoire.

L’histoire en soi est donc plutôt bien ficelée, et ne manque pas de rebondissements, complètement inattendus, qui apporte tension et suspens, et amène le lecteur à se méfier de chacun, et même de Cassie qui elle-même ressent de drôles de sensations qui semblent liées à l’affaire qui l’occupe.

Et c’est à partir de ce moment-là que l’affaire se gâte pour moi. Je vais essayer d’éviter les spoilers, mais il est possible qu’il y ait quelques allusions qui donnent une idée de la nature de la fin du roman, donc si vous ne voulez rien savoir, arrêtez votre lecture ici ! J’imaginais un espèce de complot qui expliquerait les suicides survenus sur le campus, l’histoire de la mère de Cassie, quelque chose d’un peu tiré par les cheveux mais qui se tiendrait parfaitement sans avoir recours à du paranormal. Ah bah non. On est en plein dans le paranormal, et même dans ce registre, et même si l’histoire se tient malgré tout, j’ai trouvé ça tiré par les cheveux. Je n’ai rien contre les histoires non « réalistes », mais en commençant ce roman, je ne m’attendais pas du tout à ce type de dénouement. J’ai peut-être été trop surprise. Si j’avais su dès le départ qu’on était dans ce registre, peut-être n’aurais-je pas été légèrement déçue de la fin. Pour moi, c’est une manière de trouver une solution facile à tous les éléments d’intrigues développés par l’auteur. Et je trouve ça dommage.

Le plus, malgré tout, c’est le personnage de Cassie qui parvient à nous surprendre jusqu’à la fin. L’auteur ne la rend pas fragile et gentille, mais joue sur son côté obscur qui va l’amener à faire des choix déments, sans même qu’elle hésite une seconde, se repentisse ensuite ou même ne regrette qu’un peu d’avoir eu à faire un tel choix. Et c’est un très bon point, le personnage est cohérent jusque dans les dernières lignes du récit. Au contraire de l’intrigue, à mon sens.

En somme, un moment de bon divertissement, plutôt bien mené, mais aux révélations de fin décevantes à mon goût. Pour tous ceux qui aiment les romans gothiques, sont fascinés ou du moins intrigués par les universités anglaises renommés et qui n’ont rien contre une once de paranormal dans un récit qui semblait en être dépourvu.

Ma note : 3/5

La sonate oubliée de Christiana Moreau

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Christiana Moreau, La sonate oubliée, Editions Préludes, Paris, 2017

la-sonate-oublieeEncore un très bon roman publié par les éditions Préludes qui confirme de publication en publication ses bons choix éditoriaux. Ici, une histoire qui fait un échos à une des précédentes publications de la maison d’édition, contant la rencontre d’un personnage historique célèbre avec une jeune fille de peu de condition mais très intelligente. Grosse différence ici : l’histoire est intrinsèquement mêlée au destin d’une jeune fille du XXIe siècle qui partage sa passion de la musique et du violoncelle avec sa mystérieuse comparse du XVIIIe siècle. Une très belle histoire !

Lionella vit à Seraing, une ville très grise de Belgique, dans un quartier pauvre en pleine mutation. Sa famille, immigrée italienne, a une passion pour la musique, qui lui a été très naturellement transmise. Délaissant le violon familial, elle se tourne vers le violoncelle, où elle excelle. Son professeur décide de l’inscrire au concours Arpèges, où sont confrontés tous les meilleurs musiciens du monde. Si elle paraît peu motivée, c’est surtout parce qu’elle veut marquer les esprits et ne trouve donc aucune partition à son goût. Jusqu’au jour où son meilleur ami, amoureux d’elle secrètement, chine une étrange boîte sur une brocante, boîte remplie d’une étrange partition, d’un médaillon coupée en deux et d’un carnet avec un texte manuscrit en italien. Lionella découvre avec surprise une sonate pour violoncelle qui semble écrite par Vivaldi… Ce que semble confirmer l’histoire écrite dans le carnet. En effet, Lionella se plonge avec passion dans le récit de la vie d’Ada, jeune orpheline du XVIIIe siècle, pensionnaire de l’Ospedale della Pietà de Venise, où le très célèbre Antonio Vivaldi enseignait la musique à ces jeunes filles très doués. Dès lors, le destin des deux jeunes filles semble imbriqué, entre musique, passion, amour.

L’auteur nous propose un récit tout en nuances et poésie. Ces deux héroïnes, de deux époques différentes mais à la passion de la musique et du violoncelle commune, sont étrangement semblables, dans leur caractère et leur manière d’envisager la vie. Inoubliable chacune à sa manière, elles se font une place dans le cœur du lecteur qui espère de page en page un dénouement heureux pour chacune d’elle, tout en sachant que le destin d’une orpheline dans la Venise du XVIIIe siècle sera loin d’être aisé.

Les chapitres concernant Lionella nous plongent dans une ville belge assez triste, et dont la jeunesse semble désoeuvrée, à l’instar du frère de Kevin, le meilleur ami de Lionella. Pour ce quartier anciennement industriel, cependant, une nouvelle page se tourne, et si Kevin recherche avant tout l’indépendance, sa droiture et sa générosité lui viennent de Lionella, et de sa musique. Elle a su le sortir de sa relation délétère avec sa mère et son frère, et l’ouvrir à une autre forme de beauté, sans qu’elle ne s’en soit même aperçue, trop concentrée qu’elle est sur sa musique. Parce que Lionella ne pense que bien peu à lui, c’est même parfois à se demander si elle connaît la situation familiale difficile de son ami. Parce que la musique peut enfermer, comme a pu l’être Ada des siècles auparavant au sein de l’Ospedale. C’est quand un jeune homme va commencer à la séduire qu’elle parviendra à mettre tout son cœur dans sa musique. Et c’est aussi après s’être ouverte au destin d’Ada que Lionella excellera dans sa maîtrise de son instrument.

Si cette ville belge nous paraît grise et terne, Venise nous semble pleine de magie et d’euphorie, une fois sorti de l’Ospedale della Pietà. Ada va découvrir une ville qu’elle ne pouvait qu’imaginer derrière ses murs épais, une ville faite de carnavals, de mystères, de beauté , de douceurs à l’instar du chocolat chaud q’elle découvrira, mais aussi de désillusions, de trahisons et de dureté. Entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle, entre Seraing et Venise, finalement peu de différence de ces points de vue là…

L’entrelacement de ces deux histoires, la force d’Ada, la détermination de Lionella à jouer cette sonate oubliée, et à faire découvrir Ada, cette jeune fille forte à laquelle elle s’attache de plus en plus à chaque page tournée, fait toute la beauté de ce roman à double voix.

Nous découvrons dans ce roman bien plus que ces deux jeunes femmes, leur musique et leurs destins. En effet, nous découvrons aussi Antonio Vivaldi, ce grand compositeur qui fut oublié et redécouvert au milieu du XXe siècle, dont tout un chacun a déjà entendu une sonate. Reconnu en son temps, il travaillait d’arrache pied, composait tout le temps, donnait de nombreux concerts dans de nombreux pays. Mais surtout, il a éduqué musicalement ces jeunes orphelines de l’Ospedale, les a guidé, a écrit pour chacune d’elle, a révélé leur talent et a été un guide pour elles. Ce roman nous révèle également le destin de ces jeunes femmes, réelles virtuoses que tout le monde venait écouter alors qu’elles étaient protégées derrière une grille, enfermées à tout jamais dans l’anonymat.

Ce roman est une vraie ode à la musique classique. L’auteur écrit son roman comme elle écrirait une sonate : ses mots nous portent de page en page, et nous font comprendre comment est composée une sonate, quels en sont les moments forts, la rythmique, et nous initie à cette musique classique moins écoutée de nos jours.

Une histoire mêlant les époques, les personnages historiques avérés et de fiction passionnants, la musique, romanesque et réalité contemporaine, nous faisant voyager à travers les siècles et les pays. Un très beau roman, plein de finesse et de beauté. A découvrir.

Ma note : 5/5

Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Joyce Maynard, Les règles d’usage, Editions Philippe Rey, Paris, 2016

les-regles-dusageQuel roman ! J’aurais mis du temps à écrire cette chronique tant ce roman m’a ébranlée. Un roman très fort, sur la perte, l’adolescence, la recherche de soi, la reconstruction. Une belle découverte, une auteur incroyable, un roman à lire urgemment !

Nous sommes en septembre 2001 à New-York. Wendy vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père et son demi-frère qu’elle chérit plus que tout. Le 11 septembre, sa vie s’écroule : sa mère travaillait dans une des tours du World Trade Center et ils n’ont aucune nouvelle. Elle culpabilise, s’en veut énormément, elle qui n’a pas voulu réveiller sa mère ce matin-là en partant au collège. Elle ne lui aura pas dit au revoir. C’est avec incrédulité qu’elle placarde des affiches « portée disparue » dans les rues de Manhattan. Elle voit son beau-père perdu, son petit-frère qui attend le retour de sa mère, elle se confronte au regard des autres, elle ne sait plus quoi ressentir. Le jour où son père se pointe à la porte de son appartement newyorkais pour la ramener avec lui en Californie, elle se dit que ce peut être une bonne manière d’aller de l’avant. De laisser le drame derrière elle. De libérer son beau-père d’une charge supplémentaire. Là-bas, elle va se lier d’amitié avec une jeune fille mère, un libraire à l’enfant autiste, un jeune garçon qui recherche son frère, une belle-mère qui cultive des cactus. Et si, malgré le manque de sa famille newyorkaise, la Californie pouvait la relever et la reconstruire ?

Un roman phénoménal, donc. Chaque mot de l’auteur est extrêmement juste. Sur un tel sujet, prenant pour point de départ les attentats du 11 septembre, elle ne tombe jamais dans le pathos ou dans le sensationnalisme. Si ils servent de cadre à l’histoire qui nous est contée, d’élément déclencheur, ces événements ne sont pas au centre du roman, la part belle étant faite à Wendy, son deuil et ses problèmes d’adolescente. Et c’est bien là toute la beauté de ce roman.

Les personnages sont tous très touchants, très bien construits et tout en nuances. Wendy se bat contre de nombreux sentiments, la solitude, la peur, la tristesse bien sûr. Elle se noie dans ses souvenirs qui effleurent le roman, nous permettent de rencontrer cette mère et de comprendre sa relation avec le père de Wendy, débutée comme un conte de fée et qui s’achève avec des ressentiments accrus de la part de cette mère, seule à élever son enfant. Et puis il y a ce beau-père, plein de joie et de lumière, qui amena de la gaité dans leur quotidien, mais qui va peu à peu s’éteindre après ce tragique 11 septembre, désœuvré, ne sachant plus comment s’occuper de deux enfants seul. Le petit-frère de Wendy est aussi sacrément touchant, pris dans des événements qu’il ne comprend pas, dans un quotidien bien différent de ce qu’il a connu, empreint du fantôme de sa mère qu’il a l’espoir de revoir s’il le souhaite vraiment, mais aussi des fantômes de son père et de sa sœur, qui ne sont plus ce qu’ils ont été.

En passant sur la côte ouest, on découvre bien d’autres personnages, eux aussi ébranlés par la vie bien que n’ayant pas subi directement les événements dramatiques du 11 septembre. Ce qui nous montre que la tragédie est partout, fait partie intégrante de la vie. Mais ce n’est pas pour cela que des étincelles de vie et de bonheur ne puissent se frayer une place dans leurs vies difficiles. Et c’est un jour de Noël sous le soleil californien qui est bien le passage le plus lumineux de ce roman, nous prouvant s’il en était besoin que c’est auprès des autres et en ouvrant ses bras et son cœur qu’on peut puiser du réconfort et du bien-être.

L’atmosphère du roman est intense, et si elle est empreinte de gris et de tristesse dans la partie newyorkaise, elle s’ouvre à la lumière et à l’espoir dans sa partie californienne. C’est la reconstruction de Wendy qui se joue à ce moment-là, et alors qu’on aurait pu croire qu’elle se confondrait dans le désespoir, dans une espèce de résignation, alors qu’elle s’est à moitié sacrifiée en partant bien qu’elle aurait préféré rester avec son petit frère, mais préférant alléger la « charge » de son beau-père, elle s’ouvre aux autres, rencontre un libraire et son fils autiste, un jeune garçon perdu à la recherche de son frère, une jeune fille devenue mère trop jeune, non soutenue par sa famille et complètement perdue. Mais surtout, elle donne une chance à son père, si absent avant et critiqué par sa mère, et à sa belle-mère qui a aussi un passé difficile et sera de très bon conseil pour Wendy.

Lors d’une rencontre avec l’auteur, elle nous a expliqué qu’elle avait ressenti le besoin d’écrire sur ces événements dès qu’ils ont eu lieu, alors même qu’elle se trouvait à ce moment là à New-York. Elle a donc rédigé son roman dès novembre 2001. Cette sensibilité quant à ces événements, mais surtout aux personnes marquées par la perte d’un proche, se ressent à chaque page. Ce souhait de nous montrer d’autres personnes aux vies difficiles nous montre que la vie continue et que tout un chacun souffre, qu’il est nécessaire d’être ensemble pour se construire et se reconstruire, qu’il faut toujours s’ouvrir aux autres.

En définitive, un roman fort, intense, lumineux, plein d’humanité et d’espoir malgré le sujet difficile, servi par une magnifique écriture. Un roman à découvrir absolument !

Ma note : 5/5