Archives de Catégorie: Contemporain

Venise n’est pas en Italie d’Ivan Calbérac

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Ivan Calbérac, Venise n’est pas en Italie, Flammarion / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

Voici un roman incroyablement drôle et sensible que je ne suis pas prête d’oublier ! Vous êtes prévenu, c’est un vrai gros coup de cœur que ce roman bien écrit qui nous emporte avec lui avec une simplicité désarmante.

Emile a quinze et va au lycée à Montargis. Son père est VRP, sa mère femme au foyer. Enfin, pour tout foyer, il y a la caravane qui prend place sur le terrain où leur maison devrait bientôt être construite. Ses parents sont inclassables : ils sont aimants, ils sont vrais mais aussi envahissants et trop. Trop tout. Sa mère lui teint les cheveux en blond depuis son enfance parce qu’il est plus beau comme cela. Son père est fier d’être ce qu’il est et peut être embarrassant. Et puis Emile rencontre Pauline au lycée : il tombe sous le charme, il est amoureux. Mais Pauline est belle, riche, joue du violon. Et lui a les cheveux teints et vit dans une caravane. Pas facile. Alors quand elle l’invite à la voir jouer à Venise, il est tout excité : il va partir seul la voir, dormir chez elle et partager un grand moment. Mais ses parents décident que finalement ils iront tous en caravane. Emile pensait que le pire était arrivé. Jusqu’à ce que son frère, militaire, ait une permission exceptionnelle et débarque la veille du départ… Voilà un voyage qu’Emile n’est pas prêt d’oublier !

L’histoire est décapante parce qu’elle est pleine de drôlerie et de sensibilité. On part dans un road trip familial déjanté, où ce ne sont pas les éléments qui se liguent contre Emile mais plutôt sa famille, à la recherche d’un premier amour fragile mais très beau. Et si cette famille est hors norme, on aimerait presque avoir la même. Parce qu’on ressent leurs liens, leur amour, parfois embarrassant, souvent hors limite, mais toujours présent.

Mais ce qui rend ce roman si génial, c’est le ton employé. Parce que c’est Emile que nous suivons, qui nous explique toute son aventure au travers d’un journal qu’il écrit. On sent son désarroi face à ses parents, son émotion face à Pauline, tout ce qui peut se passer dans la tête d’un adolescent à la poursuite de son premier amour, accompagné d’une famille rocambolesque. Ce roman a été mis en scène et joué au théâtre, j’ai eu la chance de voir la pièce, l’acteur était juste parfait, à tel point que j’entendais sa voix quand je lisais le livre. L’incertitude, le doute face à tout ce qui lui arrive, ses premiers émois, tout est tellement bien écrit, avec une grande délicatesse qu’on ressent à chaque instant. On vit les moments d’embarras, de joie, de désespoir, d’attente avec une grande intensité.

Les personnages sont tous très bien écrits, chacun a son caractère unique. Pendant toute la lecture du roman, on les côtoie au quotidien, on les imagine dans notre vie de tous les jours. Et on se demande : que dirait le père d’Emile dans cette situation ? Sûrement « Impossible n’est pas Chamodot » ! Que ce soit la mère, le frère et même Emile, chacun a son petit truc qui les rend attachants – un peu fous mais attachants. On se délecte des colères de la mère et du comportement excentrique du père. On s’extasie devant ce frère un peu à côté de ses pompes, sans aucune gêne, souvent lourd, mais avec un grand cœur. Rien que pour avoir l’occasion de rencontrer cette famille, d’en faire partie le temps de cette lecture qui sera de toute manière bien trop courte, il faut lire ce roman.

Ivan Calbérac nous propose un roman pas comme les autres, un road trip incroyable d’une famille excentrique et fantasque, mais accueillante et bienveillante, sur le chemin d’un rêve d’adolescent, celui de retrouver le béguin d’un jeune garçon dans une des villes les plus romantiques du monde, Venise. C’est enlevé, drôle, prenant. C’est une parenthèse qui fait du bien. Un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Ahlam de Marc Trévidic

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Marc Trévidic, Ahlam, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

ahlamCe petit roman est une incroyable surprise ! Je ne pensais pas, au vu du sujet traité, qu’il serait pour moi. Et bien il en fut tout autrement !

Ce roman, c’est d’abord l’histoire de Paul, peintre à succès en mal d’inspiration, qui se rend en Tunisie pour se ressourcer et qui va trouver sur l’île de Kerkennah un havre de paix, doublé d’une source d’inspiration. Il y trouvera également une famille, puisque se liant d’amitié avec un pêcheur nommé Fahrat, il entrera dans son foyer aux idées très libres, anti Ben Ali sans pour autant être salafiste, bien au contraire. Il découvrira et développera deux talents artistiques, détenus par le fils de Fahrat, Issam, et par sa fille, Ahlam. Mais le temps passe, les amis d’enfance d’Issam ont une drôle d’influence sur lui, les rêves de peinture et de gloire s’éloignent, le régime de Ben Ali tombe, Ahlam est prise d’un élan de liberté désormais contraire aux croyances de son frère. C’est tout un monde qui s’écroule. Ce roman, c’est donc surtout l’histoire d’un pays, la Tunisie, et d’une religion que certains radicalisent à l’extrême et sont prêts à tout pour imposer leurs préceptes fanatiques à tous.

Sans fioritures, de manière simple et belle, Marc Tévidic nous propose une plongée dans l’histoire récente d’un pays en pleine construction. Si tout est possible, l’inimaginable l’est tout autant et l’avenir demeure incertain. Cet espoir qui a étreint la population au lendemain de la Révolution de jasmin a très largement été récupéré par les islamistes. Si certains rêvent de démocratie, d’autres veulent imposer la charia. Ce roman est extrêmement puissant nous montrant les limites d’une révolution qui va certes faire place nette, et donc laisser la place vide à toute une horde de récupérateurs.

Il nous montre aussi le processus de radicalisation lent et insidieux d’un jeune homme ayant vécu dans une famille aimante et libre, musulmane mais non intégriste, avec des idées et envies de démocratie, de femme libre. Et malgré cela, malgré une ouverture à l’art et la culture, Issam se retrouvera de l’autre côté sans que personne n’ait rien vu venir.

A la lecture de ce court roman, on comprend mieux la situation de la Tunisie, mais aussi de ces mouvements extrémistes qui ébranlent aujourd’hui notre monde. Et c’est loin d’être inintéressant. Mais si ça n’avait été que cela, je ne suis pas sûre que j’aurais été prise dans cette lecture. On y trouve aussi une ambiance particulière, celle de cette île qu’on a envie de visiter, celle de la petite maison de Fahrat, mais aussi celle de sa felouque et des bouées où le rosé est attaché dans l’eau bien au frais. On est également happé par l’art de Paul, ses réflexions sur une unicité des arts, sa quête de l’esthétisme, ses couleurs, ses impressions, sa poésie. C’est à la fois d’une exigence extrême, qui va incommoder Issam, peintre virtuose en devenir, et d’une liberté salvatrice, qui émeut Ahlam. Comme quoi, ces deux contraires peuvent coexister…

Les personnages sont attachants, même Issam, jeune homme en mal de repère et tiraillé entre plusieurs visions et désirs qu’il ne comprend plus. Mais c’est surtout Ahlam qui m’a touchée, cette jeune femme qui restera pour toujours éprise de liberté, et qui se battra contre le fanatisme religieux et la folie, pour un monde plus juste et des droits pour les femmes.

Un roman important qui nous montre toute la folie des hommes et le combat entre art et culture, et fanatisme religieux. Un électrochoc.

Ma note : 5/5

La malédiction d’Oxford d’Ann M. McDonald

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Ann A. McDonald, La Malédiction d’Oxford, Michel Lafon, Paris, 2017

la_malediction_d_oxford_hdVous avez toujours rêvé de vous rendre à Oxford et explorer les secrets de cette Université mondialement célèbre ? Infiltrer leurs sociétés secrètes et comprendre d’où vient le pouvoir de tous ceux qui sortent de cette université ? Alors ce roman est fait pour vous ! Très attirée par le pitch, j’avoue avoir un sentiment partagé quant à cette lecture. Je vous en dis plus tout de suite !

Cassandra Blackwell est une jeune américaine qui a l’immense chance d’avoir été acceptée pour une année à l’Université d’Oxford. Une grande opportunité pour Cassie qui espère bien plus qu’une année de cours prestigieux. En effet, trois ans plus tôt, elle a reçu un message destiné à sa mère, disparue depuis des années, qui laissait entendre qu’elle avait étudié à Oxford. Or, sa fille n’en a jamais rien su. Son enfance et son adolescence ont été bien particulières, entre les hommes paumés que sa mère ramenait à la maison, les crises de sa mère et les déménagements incessants. Et si tout ceci trouvait son explication à Oxford ? Déterminée à le découvrir, Cassie se fait accepter à Oxford, et se lie avec l’élite anglaise. Elle commence à fouiller, et rapidement, elle croise le nom d’une société secrète, L’Ecole de la Nuit, qui pourrait être encore en activité et être liée aux étranges événements qui se produisent sur la campus, ainsi qu’au comportement de sa mère, et à l’étrange note qu’elle a reçu aux Etats-Unis. Mais ses recherches sont bien plus dangereuses qu’elle ne l’avait prévu et elle devient gênante. Avec l’aide de Charlie, flic local qui s’interroge aussi sur les étranges coutumes de cette université, elle va s’approcher de la vérité…

Voici un résumé assez prometteur, qui laisse présager un bon suspens, une intrigue qui happe et qui entraîne de page en page vers un dénouement qu’on imagine original, déstabilisant et pour autant tenant la route, possible. Et c’est presque ça ! L’auteur parvient à nous entraîner à la suite de son héroïne, pas toujours très attachante, souvent froide et calculatrice, mais qu’on comprend et qu’on finit par accepter. La fin par contre… Mais j’y reviens !

Ce que je voudrais souligner avant toute chose, c’est l’ambiance, l’atmosphère qui se dégage du roman. On est plongé dans une ambiance gothique, derrière les murs centenaires d’Oxford qui captivent et titillent l’imagination. On a l’impression de plonger en plein cœur de cette université, d’en découvrir les spécificités. Pour moi qui adore cette ambiance, qui a une sorte de fascination pour l’Angleterre, j’avoue avoir été comblée ! Les personnages très british, parfois bien trop guindés et légèrement déplaisants, sont bien dépeints. Comme Cassie, on s’attache tout de suite à Evie, la colocataire de Cassie, qui est subjuguée par cette élite qui la prend sous son aile et la fait valser de soirée en dîner. C’est aussi grâce à elle et son sujet d’étude, à savoir le cercle d’érudits qui se réunissait à la fin du XVIe siècle, comprenant notamment Christopher Marlowe, Henry Percy, ou encore Walter Raleigh (qui dans l’histoire est à l’origine de la création du college qui porte son nom où Cassie étudie) sous le nom d’Ecole de la Nuit et serait donc à l’origine de la société secrète, que notre héroïne en apprend plus sur les secrets de l’Université. Tout ceci est d’ailleurs très intéressant d’un point de vue historique, car avéré ou non, plus ou moins romancé, on en apprend tout de même un peu plus sur l’histoire de l’Université et certaines hypothèses ayant marquées son histoire.

L’histoire en soi est donc plutôt bien ficelée, et ne manque pas de rebondissements, complètement inattendus, qui apporte tension et suspens, et amène le lecteur à se méfier de chacun, et même de Cassie qui elle-même ressent de drôles de sensations qui semblent liées à l’affaire qui l’occupe.

Et c’est à partir de ce moment-là que l’affaire se gâte pour moi. Je vais essayer d’éviter les spoilers, mais il est possible qu’il y ait quelques allusions qui donnent une idée de la nature de la fin du roman, donc si vous ne voulez rien savoir, arrêtez votre lecture ici ! J’imaginais un espèce de complot qui expliquerait les suicides survenus sur le campus, l’histoire de la mère de Cassie, quelque chose d’un peu tiré par les cheveux mais qui se tiendrait parfaitement sans avoir recours à du paranormal. Ah bah non. On est en plein dans le paranormal, et même dans ce registre, et même si l’histoire se tient malgré tout, j’ai trouvé ça tiré par les cheveux. Je n’ai rien contre les histoires non « réalistes », mais en commençant ce roman, je ne m’attendais pas du tout à ce type de dénouement. J’ai peut-être été trop surprise. Si j’avais su dès le départ qu’on était dans ce registre, peut-être n’aurais-je pas été légèrement déçue de la fin. Pour moi, c’est une manière de trouver une solution facile à tous les éléments d’intrigues développés par l’auteur. Et je trouve ça dommage.

Le plus, malgré tout, c’est le personnage de Cassie qui parvient à nous surprendre jusqu’à la fin. L’auteur ne la rend pas fragile et gentille, mais joue sur son côté obscur qui va l’amener à faire des choix déments, sans même qu’elle hésite une seconde, se repentisse ensuite ou même ne regrette qu’un peu d’avoir eu à faire un tel choix. Et c’est un très bon point, le personnage est cohérent jusque dans les dernières lignes du récit. Au contraire de l’intrigue, à mon sens.

En somme, un moment de bon divertissement, plutôt bien mené, mais aux révélations de fin décevantes à mon goût. Pour tous ceux qui aiment les romans gothiques, sont fascinés ou du moins intrigués par les universités anglaises renommés et qui n’ont rien contre une once de paranormal dans un récit qui semblait en être dépourvu.

Ma note : 3/5

La sonate oubliée de Christiana Moreau

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Christiana Moreau, La sonate oubliée, Editions Préludes, Paris, 2017

la-sonate-oublieeEncore un très bon roman publié par les éditions Préludes qui confirme de publication en publication ses bons choix éditoriaux. Ici, une histoire qui fait un échos à une des précédentes publications de la maison d’édition, contant la rencontre d’un personnage historique célèbre avec une jeune fille de peu de condition mais très intelligente. Grosse différence ici : l’histoire est intrinsèquement mêlée au destin d’une jeune fille du XXIe siècle qui partage sa passion de la musique et du violoncelle avec sa mystérieuse comparse du XVIIIe siècle. Une très belle histoire !

Lionella vit à Seraing, une ville très grise de Belgique, dans un quartier pauvre en pleine mutation. Sa famille, immigrée italienne, a une passion pour la musique, qui lui a été très naturellement transmise. Délaissant le violon familial, elle se tourne vers le violoncelle, où elle excelle. Son professeur décide de l’inscrire au concours Arpèges, où sont confrontés tous les meilleurs musiciens du monde. Si elle paraît peu motivée, c’est surtout parce qu’elle veut marquer les esprits et ne trouve donc aucune partition à son goût. Jusqu’au jour où son meilleur ami, amoureux d’elle secrètement, chine une étrange boîte sur une brocante, boîte remplie d’une étrange partition, d’un médaillon coupée en deux et d’un carnet avec un texte manuscrit en italien. Lionella découvre avec surprise une sonate pour violoncelle qui semble écrite par Vivaldi… Ce que semble confirmer l’histoire écrite dans le carnet. En effet, Lionella se plonge avec passion dans le récit de la vie d’Ada, jeune orpheline du XVIIIe siècle, pensionnaire de l’Ospedale della Pietà de Venise, où le très célèbre Antonio Vivaldi enseignait la musique à ces jeunes filles très doués. Dès lors, le destin des deux jeunes filles semble imbriqué, entre musique, passion, amour.

L’auteur nous propose un récit tout en nuances et poésie. Ces deux héroïnes, de deux époques différentes mais à la passion de la musique et du violoncelle commune, sont étrangement semblables, dans leur caractère et leur manière d’envisager la vie. Inoubliable chacune à sa manière, elles se font une place dans le cœur du lecteur qui espère de page en page un dénouement heureux pour chacune d’elle, tout en sachant que le destin d’une orpheline dans la Venise du XVIIIe siècle sera loin d’être aisé.

Les chapitres concernant Lionella nous plongent dans une ville belge assez triste, et dont la jeunesse semble désoeuvrée, à l’instar du frère de Kevin, le meilleur ami de Lionella. Pour ce quartier anciennement industriel, cependant, une nouvelle page se tourne, et si Kevin recherche avant tout l’indépendance, sa droiture et sa générosité lui viennent de Lionella, et de sa musique. Elle a su le sortir de sa relation délétère avec sa mère et son frère, et l’ouvrir à une autre forme de beauté, sans qu’elle ne s’en soit même aperçue, trop concentrée qu’elle est sur sa musique. Parce que Lionella ne pense que bien peu à lui, c’est même parfois à se demander si elle connaît la situation familiale difficile de son ami. Parce que la musique peut enfermer, comme a pu l’être Ada des siècles auparavant au sein de l’Ospedale. C’est quand un jeune homme va commencer à la séduire qu’elle parviendra à mettre tout son cœur dans sa musique. Et c’est aussi après s’être ouverte au destin d’Ada que Lionella excellera dans sa maîtrise de son instrument.

Si cette ville belge nous paraît grise et terne, Venise nous semble pleine de magie et d’euphorie, une fois sorti de l’Ospedale della Pietà. Ada va découvrir une ville qu’elle ne pouvait qu’imaginer derrière ses murs épais, une ville faite de carnavals, de mystères, de beauté , de douceurs à l’instar du chocolat chaud q’elle découvrira, mais aussi de désillusions, de trahisons et de dureté. Entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle, entre Seraing et Venise, finalement peu de différence de ces points de vue là…

L’entrelacement de ces deux histoires, la force d’Ada, la détermination de Lionella à jouer cette sonate oubliée, et à faire découvrir Ada, cette jeune fille forte à laquelle elle s’attache de plus en plus à chaque page tournée, fait toute la beauté de ce roman à double voix.

Nous découvrons dans ce roman bien plus que ces deux jeunes femmes, leur musique et leurs destins. En effet, nous découvrons aussi Antonio Vivaldi, ce grand compositeur qui fut oublié et redécouvert au milieu du XXe siècle, dont tout un chacun a déjà entendu une sonate. Reconnu en son temps, il travaillait d’arrache pied, composait tout le temps, donnait de nombreux concerts dans de nombreux pays. Mais surtout, il a éduqué musicalement ces jeunes orphelines de l’Ospedale, les a guidé, a écrit pour chacune d’elle, a révélé leur talent et a été un guide pour elles. Ce roman nous révèle également le destin de ces jeunes femmes, réelles virtuoses que tout le monde venait écouter alors qu’elles étaient protégées derrière une grille, enfermées à tout jamais dans l’anonymat.

Ce roman est une vraie ode à la musique classique. L’auteur écrit son roman comme elle écrirait une sonate : ses mots nous portent de page en page, et nous font comprendre comment est composée une sonate, quels en sont les moments forts, la rythmique, et nous initie à cette musique classique moins écoutée de nos jours.

Une histoire mêlant les époques, les personnages historiques avérés et de fiction passionnants, la musique, romanesque et réalité contemporaine, nous faisant voyager à travers les siècles et les pays. Un très beau roman, plein de finesse et de beauté. A découvrir.

Ma note : 5/5

Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Joyce Maynard, Les règles d’usage, Editions Philippe Rey, Paris, 2016

les-regles-dusageQuel roman ! J’aurais mis du temps à écrire cette chronique tant ce roman m’a ébranlée. Un roman très fort, sur la perte, l’adolescence, la recherche de soi, la reconstruction. Une belle découverte, une auteur incroyable, un roman à lire urgemment !

Nous sommes en septembre 2001 à New-York. Wendy vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père et son demi-frère qu’elle chérit plus que tout. Le 11 septembre, sa vie s’écroule : sa mère travaillait dans une des tours du World Trade Center et ils n’ont aucune nouvelle. Elle culpabilise, s’en veut énormément, elle qui n’a pas voulu réveiller sa mère ce matin-là en partant au collège. Elle ne lui aura pas dit au revoir. C’est avec incrédulité qu’elle placarde des affiches « portée disparue » dans les rues de Manhattan. Elle voit son beau-père perdu, son petit-frère qui attend le retour de sa mère, elle se confronte au regard des autres, elle ne sait plus quoi ressentir. Le jour où son père se pointe à la porte de son appartement newyorkais pour la ramener avec lui en Californie, elle se dit que ce peut être une bonne manière d’aller de l’avant. De laisser le drame derrière elle. De libérer son beau-père d’une charge supplémentaire. Là-bas, elle va se lier d’amitié avec une jeune fille mère, un libraire à l’enfant autiste, un jeune garçon qui recherche son frère, une belle-mère qui cultive des cactus. Et si, malgré le manque de sa famille newyorkaise, la Californie pouvait la relever et la reconstruire ?

Un roman phénoménal, donc. Chaque mot de l’auteur est extrêmement juste. Sur un tel sujet, prenant pour point de départ les attentats du 11 septembre, elle ne tombe jamais dans le pathos ou dans le sensationnalisme. Si ils servent de cadre à l’histoire qui nous est contée, d’élément déclencheur, ces événements ne sont pas au centre du roman, la part belle étant faite à Wendy, son deuil et ses problèmes d’adolescente. Et c’est bien là toute la beauté de ce roman.

Les personnages sont tous très touchants, très bien construits et tout en nuances. Wendy se bat contre de nombreux sentiments, la solitude, la peur, la tristesse bien sûr. Elle se noie dans ses souvenirs qui effleurent le roman, nous permettent de rencontrer cette mère et de comprendre sa relation avec le père de Wendy, débutée comme un conte de fée et qui s’achève avec des ressentiments accrus de la part de cette mère, seule à élever son enfant. Et puis il y a ce beau-père, plein de joie et de lumière, qui amena de la gaité dans leur quotidien, mais qui va peu à peu s’éteindre après ce tragique 11 septembre, désœuvré, ne sachant plus comment s’occuper de deux enfants seul. Le petit-frère de Wendy est aussi sacrément touchant, pris dans des événements qu’il ne comprend pas, dans un quotidien bien différent de ce qu’il a connu, empreint du fantôme de sa mère qu’il a l’espoir de revoir s’il le souhaite vraiment, mais aussi des fantômes de son père et de sa sœur, qui ne sont plus ce qu’ils ont été.

En passant sur la côte ouest, on découvre bien d’autres personnages, eux aussi ébranlés par la vie bien que n’ayant pas subi directement les événements dramatiques du 11 septembre. Ce qui nous montre que la tragédie est partout, fait partie intégrante de la vie. Mais ce n’est pas pour cela que des étincelles de vie et de bonheur ne puissent se frayer une place dans leurs vies difficiles. Et c’est un jour de Noël sous le soleil californien qui est bien le passage le plus lumineux de ce roman, nous prouvant s’il en était besoin que c’est auprès des autres et en ouvrant ses bras et son cœur qu’on peut puiser du réconfort et du bien-être.

L’atmosphère du roman est intense, et si elle est empreinte de gris et de tristesse dans la partie newyorkaise, elle s’ouvre à la lumière et à l’espoir dans sa partie californienne. C’est la reconstruction de Wendy qui se joue à ce moment-là, et alors qu’on aurait pu croire qu’elle se confondrait dans le désespoir, dans une espèce de résignation, alors qu’elle s’est à moitié sacrifiée en partant bien qu’elle aurait préféré rester avec son petit frère, mais préférant alléger la « charge » de son beau-père, elle s’ouvre aux autres, rencontre un libraire et son fils autiste, un jeune garçon perdu à la recherche de son frère, une jeune fille devenue mère trop jeune, non soutenue par sa famille et complètement perdue. Mais surtout, elle donne une chance à son père, si absent avant et critiqué par sa mère, et à sa belle-mère qui a aussi un passé difficile et sera de très bon conseil pour Wendy.

Lors d’une rencontre avec l’auteur, elle nous a expliqué qu’elle avait ressenti le besoin d’écrire sur ces événements dès qu’ils ont eu lieu, alors même qu’elle se trouvait à ce moment là à New-York. Elle a donc rédigé son roman dès novembre 2001. Cette sensibilité quant à ces événements, mais surtout aux personnes marquées par la perte d’un proche, se ressent à chaque page. Ce souhait de nous montrer d’autres personnes aux vies difficiles nous montre que la vie continue et que tout un chacun souffre, qu’il est nécessaire d’être ensemble pour se construire et se reconstruire, qu’il faut toujours s’ouvrir aux autres.

En définitive, un roman fort, intense, lumineux, plein d’humanité et d’espoir malgré le sujet difficile, servi par une magnifique écriture. Un roman à découvrir absolument !

Ma note : 5/5

 

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Jami Attenberg, Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Les Escales, Paris, 2016

mazie-sainte-patronne-des-fauches-et-des-assoiffes_9621Quelle belle découverte que ce roman ! Autant original dans la forme que dans le fond, il ravira les amateurs de romans du début du XXe siècle, mais aussi ceux qui aiment les belles histoires de vie, pleines d’humanité et de tendresse, mais aussi de détresse et de coups durs. Un magnifique roman, poignant et bien écrit !

Mazie vit à New York. Alors qu’elle est encore une fillette, elle se voit offrir un journal intime. Par touches espacées dans ses jeunes années, nous commençons à suivre cette fillette qui grandit bien vite dans une famille pas comme les autres. En effet, ce sont sa sœur et son beau-frère qui l’élèvent, ainsi que sa petite sœur, son père étant alcoolique et violent et sa mère bien trop soumise. Dans le quartier populaire de Manhattan, Bowery, la voilà qui expérimente la vie. La vraie histoire commence à la fin des années 10, alors qu’elle a 19 ans. La vie s’accélère, et la voilà qui tient la billetterie du Venice, cinéma appartenant à son beau-frère qu’elle aime comme un père. De sa cage de verre, elle voit la vie défiler, avec son lot de misère et d’événements tragiques, mais aussi de belles choses et de belles personnes, à l’image Sœur Ti. Mais elle ne se contente pas de la regarder défiler, elle la vit également : elle aime faire la fête, avoir de bons amis, boire un coup de temps à autre, plaire aux hommes, et ce n’est pas la Prohibition qui l’en empêchera ! Femme de caractère, elle verra son quartier changer du tout au tout lors de la Grande Depression, envahi dès lors par une myriade de sans-abris qui étaient il y a peu de temps ses prétendants bien mis et fortunés. Elle ne pourra laisser le monde s’écrouler sans ne rien faire, et Mazie n’a pas peur de mettre la main à la patte, ça non !

Incroyable Mazie ! Il y a peu de personnages qui restent longtemps dans mes pensées après avoir refermé un roman. Je commence un nouveau roman, et j’en lis encore un autre, je rencontre des dizaines de personnages dont le souvenir s’estompe peu à peu. Mais avec Mazie, c’est différent. Son caractère fort, qui ne s’en laisse pas compter, à une époque où les femmes n’avaient pas les mêmes droits qu’aujourd’hui, son altruisme et sa bonté, en font un personnage qu’on aimerait avoir pour amie. Son souvenir me restera longtemps !

L’histoire en elle-même est sidérante puisqu’elle marque l’histoire même du New York du début du XXe siècle. Est-ce de par sa construction, dont je vous parlerai un peu plus tard, ou de par la justesse de son propos, je ne saurais le dire, mais l’auteur parvient à ancrer son histoire dans la grande Histoire, elle tend à une véracité étonnante, alors même que je connais mal les événements qu’elle nous présente. C’est peut-être parce que le personnage de Mazie est inspiré d’un portrait publié dans le New Yorker et écrit par Joseph Mitchell, mais Jami Attenberg fait revivre une époque, une ville, une pulsation, une histoire de manière fabuleuse et passionnante.

Par sa construction polyphonique, l’auteur appuie donc encore plus l’ancrage de son roman dans l’Histoire de New York. En effet, le roman laisse la part belle au journal intime de Mazie, mais aussi laisse entrevoir des extraits d’interviews de personnes ayant connu Mazie, ou ayant trouvé le journal intime, ou encore professeur d’histoire avec une grande connaissance de l’histoire de la ville. Laissant supposer qu’une personne a créé ce livre à partir de tous ces éléments, l’auteur donne l’impression qu’il s’agit d’un vrai travail biographique. Il donne une autre dimension à son écrit, et surtout tend à l’originalité et se détache des autres romans. C’est de plus parfaitement maîtrisé, sans aucune incohérence, ni dans les dates, ni dans les faits, et écrit avec beaucoup de sensibilité. Elle parvient à changer de ton selon qu’on est à l’écrit avec le journal de Mazie, ou que l’on est plus dans un langage oral d’interview avec les autres témoignages. C’est finement vu, et parfaitement découpé et agencé, c’est réussi.

Les personnages rencontrés témoignent d’une époque complètement folle. J’ai déjà parlé de l’incroyable Mazie, mais ses sœurs, et particulièrement Rosie, valent le détour, sans parler de son beau-frère, de son voisin, de Sœur Ti, et j’en passe ! Les personnages sont tellement bien construits qu’ils donnent l’impression d’avoir tous vécu, ce qui donne encore plus de poids au caractère témoignages et biographie au roman.

Que dire de plus si ce n’est que ce roman est une petite pépite, plein d’émotion, d’humanité et de tendresse, mais aussi de violence, celle de cette époque difficile, entre Prohibition et Grande Dépression. Une lecture passionnante à la rencontre d’un New-York bien différent de celui qui nous est habituellement présenté et de ces années de douce folie. Un roman de vies, un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Aux petits mots les grands remèdes de Michaël Uras

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Michaël Uras, Aux petits mots les grands remèdes, Préudes Editions, Paris, 2016

aux petits mots les grands remèdesVous aimez les livres ? Plus que cela, vous faites des analogies entre votre vie et certains livres lus ? Vous analysez votre quotidien, vos choix et vos ambitions selon de grands classiques de la littérature ? Alors vous ne pouvez qu’accrocher avec Alex, notre bibliothérapeute. Et si le charme du héros a su opérer sur moi, je ressors de cette lecture un chouïa mitigée…

Alex adore lire. Il a toujours aimé ça. Faut dire qu’il doit son prénom à l’un des plus grands auteurs français, Alexandre Dumas. Parce que sa mère, en plus de les aimer, a érigé cet auteur au rang de demi-dieu et a consacré sa vie à l’étude de la littérature et de la langue française en tant qu’universitaire, et cela au détriment de son fils. Alex, lui, a décidé que pour lui aussi, les livres seraient au centre de sa vie professionnelle. Mais hors de question de devenir universitaire ou éditeur. Il soignera par les livres, parce que les livres l’ont aidé dans sa jeunesse. Il sera bibliothérapeute. Sauf que cette discipline n’est pas reconnue en France, peu considérée, en aucun cas associé à de la médecine. Alors pour s’en sortir, il prend tous les patients qui se présentent. Surtout depuis que Mélanie qu’il aime par dessus tout l’a laissé un beau soir dans leur appartement pour retourner chez ses parents, le laissant se débrouiller seul avec le loyer et leur propriétaire richissime, pingre et bien peu compréhensive. Alors il accepte d’aider Yann, jeune adolescent au passif compliqué, aux relations familiales difficiles, handicapé de la parole depuis un accident. Et Anthony, également, qui voudrait s’entretenir avec lui uniquement par téléphone, pris comme il est en tant que professionnel du football qui fait la une de tous les journaux depuis que la rumeur court qu’il souhaiterait quitter le fameux club parisien. Enfin, Chapman, mysogine, homophobe, qui n’a plus une minute à lui et est au bord du burn out, prêt à tout pour passer plus de temps avec sa femme et lui faire plaisir, même si cela implique d’avoir de petits gestes inattendus comme celui d’acheter de l’électroménager, le comble du romantisme… Une belle brochette de personnages vont se dévoiler dans ces pages, avec la question sous-jacente de savoir si ce n’est pas plutôt eux qui aideront Alex et non l’inverse… Parce que le principal patient d’Alex est finalement Alex lui-même.

Ce roman est très particulier parce qu’il nous parle de romans d’une manière nouvelle, prenant des ouvrages classiques et intemporels comme références à notre vie quotidienne, comme guides et questionnements sur nous-mêmes, nos actes et nos problèmes. Et c’est fou de voir le nombre d’interprétations possibles, et de constater qu’à défaut de guérir, ils peuvent nous amener sur la voie d’une meilleure compréhension de nous-même… Avec les écueils que ceci peut avoir, parce qu’il faut être un peu sensible, très ouvert à cette méthode qu’il est nécessaire d’accepter au départ, et ne pas y voir une simple échappatoire ou la solution rapide à tous ses problèmes… Michaël Uras met en avant une manière peu commune d’envisager les livres, et c’est une bonne chose. De quoi avoir envie de changer de voie professionnelle… !

Alex est attachant parce que malgré son souhait d’aider les autres, il reste un grand enfant qui a bien du mal à voir la réalité du quotidien en face : l’appartement trop grand et trop cher, le nombre trop peu conséquent de patients, le départ de Mélanie. C’est un incorrigible optimiste, qui espère que tout rentrera dans l’ordre, tout simplement. Sa manie de laisser le monde derrière lui pour s’isoler sur les toits parisiens et lire son livre du moment en dit long sur lui. Par sa manière d’être, il redonne un peu espoir, parce que les mots des autres, de ses auteurs qui nous bercent de toutes sortes de sonorités, seront toujours là, quoi qu’il arrive.

Quant aux patients, ils sont tellement différents les uns des autres qu’on sent que l’auteur s’est amusé à convoquer des personnages hauts en couleurs, inoubliables. Yann est touchant, même si bizarre, et dérangeant dans ses réactions et sa relation à sa mère qui, si elle n’est pour rien dans ce qui lui est arrivé, l’exaspère au plus haut point en prenant toutes les décisions pour lui, en le gardant à l’abri du monde et dans son souhait de le soigner coûte que coûte. Les problèmes d’Anthony paraissent dérisoire mais nous montre aussi qu’être célèbre et riche n’a pas que des avantages et que ses décisions professionnelles, si elles n’engagent que lui directement, ont beaucoup trop d’impacts sur le monde qui l’entourent, supporters, clubs, mais surtout sa famille. Quand à Chapman, c’est l’anti-héro même. Condescendant, qui veut se faire bien voir à tout prix, qui se vante de choses triviales mais qui cache bien ses engagements, il est celui qui pose le problème du jugement de la part du thérapeute : comment garder un certain recul face à des actes qui nous révulsent ?

Michaël Uras nous dévoile une époque troublée, au moment des affrontements entre partisans et opposants au mariage pour tous, et inscrit ainsi son roman dans un temps et un lieu où les livres ont toute leur importance. Il élève la littérature au rang de remède du quotidien, de point d’appui pour mieux comprendre sa propre vie et ses choix. Il nous donne envie de plonger ou replonger dans des classiques, comme l’Odyssée d’Homère, ou encore L’Attrape-Cœur de Salinger.

Peut-être est-ce parce que j’ai entamé cette lecture juste après un roman que j’avais adoré mais je n’ai pas été prise comme je l’aurais aimé l’être par les mots de Michaël Uras, dont la plume n’a pas démérité. Mais j’ai malgré tout passé un agréable moment à la lecture de ce roman !

Ma note : 3/5