Archives de Catégorie: Biopics

L’homme qui ment de Marc Lavoine

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Marc Lavoine, L’homme qui ment, Fayard / Le Livre de Poche, 2015 / 2016, Paris

l'homme qui mentJ’attendais beaucoup de ce petit livre, non pas à cause de son auteur bien connu, mais parce que le résumé raisonnait en moi : une histoire de famille principalement dans les années 60-70, l’Algérie, un père communiste prêt au changement. Pour faire court, des thèmes qui me parlent. Et je n’ai absolument pas été déçue, bien au contraire ! Marc Lavoine s’impose comme un écrivain à part entière grâce à cet écrit.

Marc Lavoine nous raconte son enfance, ses parents et surtout son père, son frère, ses copains. Point de départ : l’enterrement de son père, où on comprend que ce dernier, Lucien, surnommé Lulu, était un coureur de jupons invétéré et qu’il a été marié trois fois et eu trois enfants. Remontant ensuite le temps, il nous conte sa naissance, moment difficile pour sa mère qui voulait à tout prix une fille, les années où son père jonglait entre sa famille, ses maîtresses, son boulot aux PTT et son implication à la CGT, sa mère frêle et fragile, tant dans sa beauté que dans son psychisme, ses grands-parents paternels, dont le grand-père était alcoolique, et sa grand-mère maternelle qui prodiguait tant d’amour, enfin la vie d’un jeune garçon un peu gros qu’on prenait pour une fille vivant près d’Orly, qui rêvait en entendant les avions décoller et atterrir, et dont le frère Francis avait pris très à cœur son devoir de le protéger.

L’auteur réussit le pari risqué de parler de son enfance et de son père sans les dérives qui auraient pu entacher son récit : trop de sentimentalisme ou trop de jugement. Il trouve le ton juste et personnel pour parler de tout cela, ses maux et ceux de sa mère et de son frère, et même ceux de son père : l’Algérie, l’alcoolisme du grand-père, puis la mort de ses parents, la désillusion des communistes après 1981.

Marc Lavoine nous montre réellement qu’il est un bon auteur tant ses mots sont choisis avec soin et font mouches. L’émotion est là, elle englobe le lecteur qui est pris dans le récit. On assiste à une espèce de discussion entre un fils et son père, l’auteur prenant Lulu à parti, en l’appelant d’abord justement « Lulu », et en utilisant le tutoiement pour s’adresser directement à lui. Cela rend le récit d’autant plus fort, sans pour autant que le fils juge le père, et ce malgré sa vie décousue qui a forcément marquée ses enfants. On assiste à des scènes ubuesques qu’on n’imaginerait jamais faire vivre à des enfants. Cependant, on parvient à apprécier Lulu, ses mots forts et drôles, on compatit avec lui, bien que les excuses qu’il se trouve restent faibles au vu de la situation. Dans chaque mot de Marc Lavoine, on sent clairement le pardon, l’acceptation, l’admiration pour un père pas comme les autres, l’amour pour une mère fragile, qui a su que bien tard les écarts d’un mari qui ne cachait rien à ses propres enfants.

C’est aussi la chronique d’une époque, principalement les années 70. On sent une vague de liberté, d’amour et d’espoir. De par d’abord les idées du père, la liberté d’éducation, les copains des enfants accueillis chez eux, certains s’y installant, mais aussi l’accord des parents pour les souhaits d’avenir des fils, désirant embrasser des carrières artistiques pour le moins incertaines. Marc Lavoine retranscrit donc l’histoire d’une époque, il prend le pouls d’une France qui souhaite se réinventer.

C’est un livre fort que nous propose Marc Lavoine, plein de nostalgie, où on sent tout l’amour d’un fils pour son père, d’un fils pour sa mère, d’un enfant pour son frère. Bien écrit, court et palpitant, bien rythmé, ce livre de cet auteur bien connu par ailleurs est une petite pépite que je vous conseille vivement de vous procurer et de dévorer.

Ma note : 5/5

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Le voyant de Jérôme Garcin

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Jérôme Garcin, Le voyant, Gallimard, Paris, 2015

le voyantQue de surprises en lice pour le Prix Relay des voyageurs cette année ! Dire que j’ai mis un moment à me lancer dans ces lectures, quelle erreur ! Ce prix qui semble se positionner sous le thème du souvenir, de la mémoire et de destins particuliers, voit donc Le voyant de Jérôme Garcin en lice. Et bien, j’ai été captivé par le destin de cet homme extraordinaire, Jacques Lusseyran, et par la plume de Jérôme Garcin.

Cette biographie retrace l’histoire de cet homme exceptionnel qu’était Jacques Lusseyran. A l’âge de 8 ans, il perd la vue. Loin de l’enfermer dans un monde de noirceur et de désespoir, c’est cette perte qui va lui donner la lumière, une lumière intérieure bien plus forte que celle qu’il adorait observer de sa fenêtre. C’est bien cette force de caractère qu’il doit à sa cécité qui va guider sa vie. Après avoir perdu la vue, il apprend très vite le braille et retourne en classe avec ses camarades voyants. Cela ne l’empêche pas d’être un élève brillant. Mais la guerre éclate. Qu’à cela ne tienne, à 17 ans, il crée un mouvement de résistance au sein même de son lycée, dont la mission est la publication d’un petit journal clandestin. Très vite, il rejoint un groupe plus important, Défense de la France, mais se fait arrêter par la Gestapo en 1943 et se retrouve dans un camp de concentration, dans lequel il parvient à survivre, même s’il en sort affecté et affaibli. Il écrit ensuite, tente d’enseigner alors que sa cécité est un frein pour les administrations qui lui bloquent l’accès aux concours. Et la lumière fut, le livre qu’il écrit, est surtout connu aujourd’hui aux Etats-Unis, pays où il est parti enseigné. Trois femmes, trois enfants, une vie fulgurante. Une vie incroyable pour un non voyant qui voyait bien mieux que les voyants.

Oui, je vous en dis beaucoup sur l’histoire. Oui, la quatrième de couverture en raconte autant. Mais il est important de comprendre le destin même de cet homme avant de se lancer dans ce court ouvrage, car connaître les grandes lignes n’affectera pas le plaisir que vous aurez à découvrir le récit de cette vie sous la plume de Jérôme Garcin. Au contraire, même !

J’avoue, honteusement, que j’ai eu quelques réserves au début de cet ouvrage. Bien que la plume de Garcin m’entraînait malgré moi, j’avais bien du mal à comprendre comment il allait nous raconter l’histoire de cet homme… Car en effet, la première partie est une préface où l’auteur nous explique son incompréhension face à ce résistant négligé et oublié par le pays pour lequel il s’est battu, pour lequel il a résisté, pour lequel il a failli mourir. Alors même qu’il est connu aux Etats-Unis et que les droits de son oeuvre principale ont été achetés pour le cinéma ! Mais très vite, nous entrons dans l’enfance, l’adolescence et l’entrée brutale dans la vie d’adulte de Jacques Lusseyran. La force de l’auteur est de citer cet autre auteur dont il raconte le parcours. On ne s’ennuie pas et on sent la fidélité et le respect profond de Garcin pour Lusseyran. Sa force, encore, est d’avoir su écrire un ouvrage assez court qui ne tergiverse pas. On évite ainsi les longueurs, et on ne s’en porte pas plus mal !

L’auteur parvient ainsi à mettre à l’honneur un héros français oublié au travers d’une biographie attrayante qui se lit comme un roman. Les 200 pages de cet ouvrage se lisent à une rapidité déconcertante et nous permettent de nous interroger sur ce qui est important dans la vie, ce que signifie voir, sur nos préjugés sur les handicapés, sur cette sectorisation des différences qui empêcherait certaines personnes de faire une chose ou une autre, sur finalement cette supériorité des personnes non handicapés, dans une “normalité” toute relative. Car finalement, qui voit le mieux, de l’aveugle ou du voyant ?

Un ouvrage riche, donc, d’une grande force, sur un homme oublié des Français. A lire, donc. Pour se souvenir, ne pas oublier, mais pas que.

Ma note : 4/5

Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern

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Dominique de Saint Pern, Baronne Blixen, Stock, Paris, 2015

baronne blixenBaronne Blixen est un ovni : ni biographie, ni un roman pur, bien qu’étant plus proche peut-être de cette dernière catégorie. Un ovni que j’ai dévoré : l’histoire de cette Baronne, à la vie passionnante, au caractère bien trempé, au courage, à la force et à la détermination incroyables, à une époque où les femmes étaient encore si peu considérées, est d’un romanesque incroyable. J’ai adoré découvrir le destin incroyable de cette femme qui ne l’est pas moins. Un régal !

Pour l’histoire maintenant : vous connaissez peut-être son nom, Karen Blixen. Vous connaissez plus sûrement sa vie en Afrique qui dura près de 20 ans au travers de son roman La ferme africaine, ou plus certainement au travers de son adaptation cinématographique où elle était incarnée par Meryl Streep, Out of Africa. Vous voyez mieux de qui je parle, à présent ? Elle a vécu une vie fascinante, ou comme nous le dit la quatrième de couverture du roman bien justement, des vies. Celle en Afrique, où il lui a fallu une force et un courage innommables pour tenter de faire tenir debout sa ferme et ses squatteurs, ces tribus qui vivaient sur ses terres dans une mésentente consommée avant qu’elle n’arrive et réussisse à les faire cohabiter. Sa vie à son retour dans la demeure familiale au Danemark, où elle a dû affronter ses démons et ses fantômes, et faire le deuil peu à peu du Kenya. Sa vie d’écrivain et de conteuse. Sa vie à Rungstedlund où elle accueillit le beau monde de la vie littéraire danoise. Elle fut  éperdument amoureuse de Denys Finch Hatton au Kenya, puis s’est placée en mentor d’un jeune poète, auquel elle s’est attachée de manière irraisonnée. Les vies de la Boronne Blixen constituent en effet un roman, et on a bien du mal à se dire qu’elle a réellement vécu tout cela !

Je crois que vous aurez compris mon enthousiasme pour ce roman à la lecture des premières lignes de cette chronique. Et si l’histoire de cette femme y contribue beaucoup, les choix narratifs de Dominique de Saint Pern y ont une grande part également. Parce qu’elle ne se met pas simplement dans la peau de la baronne, afin de raconter sa vie de sa naissance à sa disparition. Elle a une approche bien différente, au travers d’une autre femme d’exception, Clara Svendsen, qui a été la secrétaire personnelle de la baronne, et qui a dédié sa vie à cette femme exigeante qui ne lui a montré que bien peu de reconnaissance de son vivant mais en a fait son exécutrice littéraire. Celle-ci est donc conviée sur le tournage de Out of Africa en 1984, bien après le décès de la Baronne. Et c’est parce que l’actrice principale ne veut pas dénaturer le personnage qu’elle interprète qu’elle demande à Clara de l’éclairer sur Karen Blixen. A partir de là, on se retrouve au Kenya avec Karen, dans les derniers mois de son séjour africain, avant que des problèmes d’argent ne l’oblige à plier bagage et à rentrer au Danemark. Si le déroulé ne prend pas en compte toutes les années qu’a vécu cette femme fascinante, on la suit dans les événements les plus marquants : son départ d’Afrique, son retour au Danemark, les problèmes de santé, l’écriture de ses contes et romans, ses rencontres marquantes, et notamment sa rencontre avec Clara, mais surtout avec le poète Thorkild Bjornvig, avec lequel elle entretiendra une relation des plus singulières. J’ai trouvé cette trame narrative très intéressante et cette rencontre avec Meryl Streep des plus improbables, mais malgré tout rafraîchissante et qui nous donne envie d’en savoir plus sur cette baronne à la renommée internationale, fêtée dans les pays anglo-saxons et au Danemark.

Cette biographie romancée et libre ou ce roman biographique – à vous de choisir – où l’auteur prend beaucoup de libertés pour raconter cette baronne unique, est très agréable à lire. Baronne Blixen nous entraîne dans un univers colonial révolu, où Karen fait image d’ovni, tant le confort des africains vivant auprès d’elle va lui importer, dans une société d’avant et d’après guerre au Danemark où l’on sent que les choses évoluent, dans un monde donc en pleine évolution.

Je suis ravie d’avoir pu découvrir cet ouvrage et son auteur dans le cadre du Prix Relay des voyageurs 2015, pour lequel Baronne Blixen a été sélectionné.

Ma note : 5/5

 

Sans télé, on ressent davantage le froid – Chroniques de la débrouille de Titiou Lecoq

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Titiou Lecoq, Sans télé, on ressent davantage le froid – Chroniques de la débrouille, Fayard, Paris, 2014

sans télé on ressent davantage le froidCe livre, je l’ai lu il y a près de 10 mois. Mais chaque fois que j’y pense, je me dis qu’il faut que je le sorte de ma bibliothèque et que je m’y replonge. Parce qu’il est top. Parce que j’ai ri. J’ai ri de la fille qui nous raconte ses déboires. Parce que j’ai ri de moi (surtout de moi d’ailleurs). Parce que je me suis reconnue. Parce que ce livre, qui n’est pas un roman mais un recueil de chroniques – autobiographiques ? – est un gros coup de cœur, qu’il m’a mis la pêche, qu’il m’a donné le sourire et fait rire seule dans le métro.

Comment expliquer de quoi parle ce livre – alors même que je l’ai lu il y a un bon moment ? Disons que Titiou Lecoq, dans ces Chroniques de la débrouille, revient avec beaucoup d’humour sur tous les obstacles que rencontrent la génération 25-35 ans (visons large) : la recherche d’emploi alors même qu’on est bardé de diplômes et qui s’apparente à un parcours du combattant, la rupture, la rencontre, le lendemain matin suivant, les rapports avec les amis. Bref, toutes les choses qui fondent une génération qui ne peut peu plus se fier aux standards qu’on lui a inculqué durant son enfance : études – boulot stable – couple uni – mariage – enfants (- divorce, ou pas). Aujourd’hui, c’est chômage, galères, ruptures en chaîne, bref rien qui ne ressemble à une vie très “stable”. Alors mieux vaut en rire qu’en pleurer !

Et si de nombreux auteurs se sont confrontés à cette question, et le plus souvent avec humour – je pense notamment au petit livre illustré Y comme Romy* – Titiou Lecoq la dépeint avec une drôlerie incroyable et une plume acérée, à l’image de son premier roman Les morues. Ce livre se lit comme un roman, même si ça n’en est pas un, rappelons-le. Il est construit comme un journal intime, chaque nouvelle chronique est située dans le temps. On suit donc cette jeune femme du 18 juillet 2008 au 23 juillet 2013. 5 ans, donc. De sa rupture et de son job peu affriolant (assistante d’éducation / pion) à une belle réussite en tant que biiiip et un… (nan, je ne spoilerai pas !), elle en a vécu des choses ! Et des choses bien drôles, et surtout racontées avec un humour bien décapant, qui fait un bien fou !

Ce livre nous apprend à voir nos emmerdes avec un peu plus de philosophie, et a essayé d’y appliquer une touche d’humour – sur le moment, mais plus sûrement a posteriori.

J’ai beaucoup de mal à écrire cette chronique, car je ne veux pas trop en dire, et en même temps, j’ai bien peur de ne pas en dire assez. Alors, j’ai relevé certains passages qui devraient vous faire percevoir l’atmosphère de ce livre que vous devez lire – et vite !

« Si demander à un enfant ce qu’il veut faire plus tard, c’est cruel, poser la même question à un pré-trentenaire, c’est carrément une atteinte caractérisée à la convention de Genève et aux droits de l’homme.” pp.42-43

“Mais ce n’était pas seulement le sexe au réveil, le problème, c’était plus généralement le réveil avec quelqu’un. Et là, c’était un drame cornélien, puisque : “s’endormir avec quelqu’un = paradis”, “se réveiller avec quelqu’un = Guantanamo, “se lever et devoir entrer en communication avec un autre être humain = Klaus Barbie”. Malheureusement, j’ai assez tôt découvert que, à moins de pécho un vampire, les gens ne disparaissent pas avec le lever du soleil. Le seul être vivant admis à assister à mon réveil, c’était Tikka. Ma chatte. (Merci de ne pas insérer de blague ici.)” p.73

“Bien qu’élevé dans une famille de gauche, voire très à gauche, [mon neveu] pense spontanément comme Nicolas Sarkozy – ce qui n’est pas rassurant quant aux capacités cognitives du président.” p. 99

“J’étais en train de lire des phrases comme “Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeure inchangé.” Déjà, soyons honnête, sans fièvre, j’aurais entravé que dalle. Mais là, en fond sonore, j’ai eu droit à des hurlements démoniaques issus d’un landau. Quand je suis parvenue à la phrase “La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème”, j’ai levé la tête vers le père du bébé braillard et j’ai hésité à lui demander de me faire un commentaire composé de cette phrase.” p.180

“Je ne savais même pas ce que je voulais faire dans la vie. J’avais une espèce de théorie comme quoi il fallait que j’ai lu tous les livres du monde avant de me décider. (Ce qui sous-entend que je pensais aussi que je vivrais éternellement.) (C’est sympa, un jeune, mais qu’est-ce que c’est con.) p.203

Je pourrais tellement pu en mettre plus – j’ai hésité, notez, mais j’en ai déjà mis pas mal, vous ne pensez pas ? Si vous en voulez plus, et je parie que si vous avez lu toute cette chronique jusqu’à ce point précis, c’est que c’est le cas, alors précipitez-vous dans votre librairie et lisez ce livre. Qui fait un bien fou.

Gros coup de cœur, donc. Il était temps que je l’écrive, cette chronique.

Ma note : 5/5

* de Myriam Levain, Julia Tissier et Louison, paru chez Robert Laffont.

Un parfum d’herbe coupée de Nicolas Delesalle

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Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupée, Préludes, Paris, 2015

un parfum d'herbe coupéeJe vous présente le premier roman publié au label Préludes, appartenant aux éditions Le Livre de Poche. Je ne vais pas vous expliquer toute la genèse de ce label, courrez sur leur site, tout y est expliqué !

Ce premier roman, donc, tout à la fois le premier édité chez Préludes, mais aussi le premier de l’auteur, est un hymne aux petits souvenirs insignifiants mais qui forgent tout, aux petits bonheurs enfouis dans un coin de la tête qui nous font parfois sourire et nous permettent de mieux apprécier le quotidien, aux malheurs aussi, pris avec philosophie au fil du temps, à tout ce qui forge un être humain, à tout ce qui le construit, à ce qui lui permet d’être vivant et de continuer à vivre.

Un parfum d’herbe coupée… Si je voulais être simpliste, je dirai : “Et vous, quelle est votre madeleine de Proust ?”. Mais ce n’est pas ça, pas vraiment, ou peut-être que oui au fond, qu’est-ce que j’en sais ? Mais avec moi, ce roman a fonctionné comme cela. Je ne suis pas tout à fait de la même génération de l’auteur et du héros – qui se confondent un peu – et malgré tout, de petites choses ont fait échos à mes souvenirs, en ont fait remonter.

Parce que, si vous ne l’avez pas encore compris, mais comme je me suis emballée, ce n’est certes pas de votre faute, il s’agit d’un roman contant les souvenirs d’un jeune homme, Kolia. Sa recherche de champignons, le trajet en voiture pour les vacances, sa première clope, le premier décès auquel il a dû faire face, cette odeur d’herbe coupée qui l’a tant marqué enfant, et j’en passe.

Et surtout pas d’ordre chronologique, cela casserait tout le rythme du roman. Est-ce que vos souvenirs remontent dans le bon ordre, du plus ancien au plus récent ? Et bien, ici, c’est la même chose. Ce sont les réminiscence d’un homme qui a profondément conscience que la vie est faite de souvenirs, et que ce sont bien eux qui nous forgent, qui nous forment, qui nous font. Alors c’est beaucoup, parce que c’est chacun de nous. Tout le monde peut y trouver une petite chose, un grain de sable qui fera échos à ses propres souvenirs. Lors d’une rencontre avec l’auteur – et je remercie au passage les équipes de Babelio et de Préludes de m’avoir permis d’y participer – celui-ci nous a confié qu’il avait été extrêmement surpris que ce roman touche autant de personnes aux profils différents, de toutes générations. Et alors qu’il n’avait écrit tout cela sans intention de le voir publié sous forme de roman, les éditrices de Préludes ont su le convaincre de la portée que ce roman aurait. Et elles ne se sont pas trompées !

Pour ma part, si je ne devais parler que d’un seul petit moment du livre qui reste gravé en gras dans mon esprit – ou qui me revient en premier – ce serait le chapitre sur les professeurs qu’a connu de près ou de loin Kolia, le personnage principal, et qui l’ont marqués et formés. Ces profs qui l’ont initié à la lecture, qui l’ont poussé à coup de retenus hebdomadaires où il devait lire un ouvrage choisi par la prof de français à aimer cela. Si mes souvenirs sont moins intéressants, mon professeur de latin au collège nous parlait des heures de littérature, nous donnant des références à n’en plus finir – c’est d’ailleurs elle qui m’a ainsi appris à rédiger des bibliographies – et pas seulement d’ouvrages classiques. Elle m’a fait découvrir Harry Potter à cette époque, ce fut mon héroïne pendant des années, et elle l’est encore car elle avait compris qu’initier les enfants à la lecture jeunesse était le premier pas pour les intéresser plus tard à des romans plus classiques. Voilà pour “mon parfum d’herbe coupée” à moi. Mais si vous ne lisez pas ce livre, vous manquez quelque chose. Vous passez à côté de vos propres souvenirs, une redécouverte des moments qui ont marqué votre enfance, votre adolescence, votre vie de jeune adulte. Bref, les moments charnières d’une vie. Et c’est bien à la lecture de ce livre formidablement bien écrit qu’on comprend que les souvenirs qui restent ne sont parfois que des anecdotes, des événements à première vue insignifiants. Mais à notre plus grande surprise, ils sont là.

Alors, lisez-le. Allez-y, vous ne pouvez passer à côté.

Ma note : 5/5

Le ciel nous appartient de Brendan I. Koerner

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Brendan I. Koerner, Le ciel nous appartient, Le Livre de Poche Editions, Paris, 2014

le ciel nous appartientLe ciel nous appartient revient sur des faits réels qui se sont passés dans les années 70 aux Etats-Unis. Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui – et encore que – l’auteur nous présente ici une vraie pandémie qui a fait rage outre Atlantique. Car les détournements d’avions faisaient rage, les pirates de l’air dénonçant une Amérique bien loin des idéaux de la période Peace and Love : guerre du Vietnam, chasse aux communistes, rejet de Cuba. Parfois les motifs en étaient plus personnels, mais il reste que les pirates se réfugiaient la plupart du temps à Cuba, où ils espéraient être accueillis par Fidel Castro en personne. A l’époque, pas de fouille à l’embarquement, aucun contrôle de bagages ou de passage aux rayons X ; les accompagnateurs pouvaient rester avec les voyageurs jusqu’à la montée dans l’avion. Il était dès lors assez facile d’emporter armes, bombes et autres lors d’un vol intérieur.

En parallèle de cette histoire et d’une vue synthétique sur les détournements les plus emblématiques de la période, Brian I. Koerner s’attache surtout à l’histoire d’un couple en particulier, ayant accompli un des plus grands détournements d’avions des Etats-Unis. Roger Holder, homme noir ayant connu la guerre du Vietnam, et son lot de traumatismes, a des idéaux assez radicaux, qui le rapprocheront des Black Panthers, ses activistes en faveurs des droits des noirs. Un peu allumé mais doté d’une intelligence assez incroyable, il cherchera assez vite à faire quelque chose pour montrer son désaccord avec le système sociétal américain. D’un autre côté, Cathy Kerkow est une jeune fille du Midwest, très belle, en quête d’indépendance et assez frivole. Elle rencontre Roger à San Diego. Epris très rapidement l’un de l’autre, il va l’inclure dans ses projets fous. Ensemble, ils vont détourner un Boeing 727. Cette folie les mènera à la rencontre du président algérien, dans les cercles de la Nouvelle Vague à Paris. Une folle épopée de deux pirates de l’air que les Etats-Unis chercheront à récupérer et à juger avec acharnement…

Oui, il s’agit d’une histoire vraie. Incroyable, n’est-ce pas ? On a l’enfance difficile de l’un, la frivolité de l’autre, l’histoire d’amour, les revendications, la période Peace and Love emblématique des USA. On a l’action, le détournement, les aventures incroyables des deux amants. On y trouve le FBI, les compagnies d’aviation américaines, les grands politiciens de l’époque – Nixon, Fidel Castro, Boumédiène, Giscard d’Estaing et Mitterrand. On se croirait dans un roman d’aventure sur fonds politique et judiciaire. Difficile de se dire que cette histoire a réellement eu lieu il y a de ça quatre décennies seulement.

Si l’auteur parvient à rendre l’aventure de Holder et Kerkow épique et romanesque dans son écriture et sa présentation des faits, les chapitres nous narrant la situation “aérienne” de la décennie, avec ces multiples détournements, et une explication, certes synthétique, de ces derniers, restent très factuels. On est ici dans le document et l’essai, ce qui s’explique par la complexité des faits narrés. Mais je ne sais pas si l’abondance de détails de cette myriade de détournements était nécessaire à la compréhension du détournement de Holder et Kerkow, qui reste tout de même l’élément central de ce livre. Oui, c’est intéressant, on ne peut le nier, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à cela à l’ouverture de cet ouvrage, et qu eje my suis un peu ennuyée.

Il n’en reste pas moins que ce qui est raconté ici est tout à fait extraordinaire. Le travail de recherche de l’auteur est édifiant, et les chapitres concernant réellement les deux amants très bien narrés, s’apparentant à un roman très recherché. Pour moi, ce livre devient vraiment passionnant au moment où le détournement de Kerkow et Holder commence. On est ensuite happé par les événements.

Le ciel nous appartient est un ouvrage vraiment intéressant, nous montrant les relations internationales de l’époque, la manière de traiter ces actes terroristes, la mise en place des contrôles dans les aéroports – jusqu’aux contrôles drastiques que nous connaissons aujourd’hui. J’ai apprécié que rien ne soit dit sur le 11 septembre, ça n’aurait été qu’une manière d’ajouter du pathos en fin d’ouvrage, vraiment pas nécessaire pour capter l’ambiance d’une époque.

En définitive, un ouvrage très intéressant.

Ma note : 3/5

La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon

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Lecture dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014

 

Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, Actes Sud, Paris, 2014.

la-petite-communiste-qui-ne-souriait-jamais-de-lola-lafonLa petite communiste qui ne souriait jamais se situe entre la biographie d’une grande gymnaste, l’essai sur la situation de la Roumanie à la fin des années 70 et les années 80 et la fiction sur une petite fille au destin pas comme les autres. Ce roman est d’une richesse incroyable, et ce premier livre sélectionné au Prix Relay des voyageurs que je lis est une très belle surprise.

C’est l’histoire de Nadia Comaneci. Qui n’en a pas entendu parler ? Cette gamine de quatorze ans que le monde a découvert lors des Jeux Olympiques de Montréal en 1976 et qui a obtenu pour la première fois de l’histoire des JO un 10, et dans plusieurs disciplines, à tel point que les ordinateurs ont été incapables d’afficher ce résultat parfait et impossible. Cette gamine qui a écrasé les russes avec une désinvolture déconcertante, et une concentration inébranlable. Le tout dans une Roumanie dirigée par Ceausescu qui a profité tant qu’il a pu de ce symbole de perfection, produit pur du communisme et de la Roumanie. Quel pied de nez aux russes ! Mais l’histoire de Nadia C. ne s’arrête pas à cela. Son enfance, sa découverte par Béla qui l’initiera à la gymnastique et qui la coachera et la managera une grande partie de sa carrière, ses sacrifices qu’elle ne considérera jamais comme tels, son passage à l’âge adulte avec des phases très particulières pour l’enfant gymnaste, le déchirement entre est et ouest, la dureté des médias, des systèmes politiques, la cruauté des hommes qui l’entoureront tout au long de sa vie : tout cela fait de la vie de cette femme une fresque complexe qui nous apprend des choses incroyables et palpitantes sur cette période troublée de notre Histoire.

Ce roman est passionnant, il alterne des éléments avérés de l’histoire de cette gymnaste au talent spectaculaire, qui ne craignait jamais de se rompre le cou, symbole du prestige du communisme tel que les plus grands dirigeants voulaient qu’il apparaisse, avec des échanges rêvés entre l’auteur et Nadia, afin de marquer encore la difficulté d’analyser ce monde éteint, passé, au regard de celui que nous connaissons aujourd’hui, et de passer outre la critique facile d’un monde et d’une situation que nous n’avons pas connu de l’intérieur. L’auteur nous révèle également qu’elle s’est permis d’imaginer et de transposer ce qui s’est passé entre les faits et dates connus, via différentes sources, dont biographies et essais sur la Roumanie de ces années-là, et ce afin de donner une cohérence au destin fabuleux de cette petite communiste sortie de nulle part.

Comme l’histoire qu’il raconte, ce roman est pluriel et divers, avec ces conversations supposées en italique, le récit de la visite de l’auteur en Roumanie, mais aussi à cause de l’écriture très particulière de Lola Lafon, qui s’apparenterait à une écriture journalistique, avec un recul historique probant, le tout présenté de manière fluide, agréable à lire. Où s’arrête le véridique de la réalité purement historique ? Bien difficile à déterminer… A la lecture de ce livre particulier, je me suis prise à croire sur parole à tout ce que me racontait Lola Lafon. Mais n’est-ce pas le cas de tout roman que nous lisons ? Ici, le fait de retranscrire l’histoire d’un personnage historique rend cette impression d’autant plus forte. Mais est-ce la cohérence de tout cela (rappelons que l’auteur a conservé faits, événements et dates) ou l’écriture si particulière de Lola Lafon qui donne l’impression d’être embarqué avec une journaliste dans ses recherches sur la vie de cette femme, fait accentué par ces conversations, pas toujours simples, entre elles deux ? La fille qui a grandi à l’est et l’autre à l’ouest ? Aussi, peut-être, par cette succession de chapitres courts, qui permet au lecteur de se faire embarquer bien plus facilement ?

Lola Lafon nous embarque dans un voyage édifiant où nous partageons le destin incroyable de Nadia Comaneci durant près de quinze années en seulement 309 pages.

Ma note : 4/5

 

Et puis, bien entendu, on pense à voter pour ce roman dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014 en cliquant ici !

 

Pour le plaisir, deux petites vidéos des exploits de Nadia Comaneci au JO De Montréal en 1976 :