Dans le désert de Julien Blanc-Gras

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Julien Blanc-Gras, Dans le désert, Au Diable Vauvert, Vauvert, 2017

dans le désertUn nouveau Julien Blanc-Gras, c’est toujours un événement pour moi. C’est vrai que je n’ai pas lu tous ses ouvrages, mais il n’empêche que me plonger dans un de ses écrits sera à tous les coups un excellent moment à passer. Ce qui est en soi bizarre, puisque je suis plus roman qu’essai. Et bien, cet auteur a réussi à chambouler mes repères ! Et pour le coup, Dans le désert n’échappe pas à la règle : c’est un excellent ouvrage, un réel coup de cœur !

Le ton étant donné, je vais tenter à présent de vous expliquer de quoi il retourne dans ces 181 pages. Voyageur aguerri, Julien Blanc-Gras nous emmène en Orient, dans ces villes et pays dont on entend beaucoup parler mais qu’on connaît finalement peu, ces pays du Golfe, oppresseurs des femmes, fabriques et financeurs des terroristes, richissimes grâce au pétrole et autres activités minières et richesses du sol, qui peuvent acheter tout ce qu’ils veulent. Mais est-ce si simple ? C’est la question que l’auteur se pose, décidant d’élucider le mystère en se rendant là-bas, en commençant par Doha, ville en chantier du Qatar. A la recherche d’interactions avec des locaux, avec toute sa bienveillance, son respect et sa grande ouverture d’esprit – et sans oublier son ironie – il nous entraîne à sa suite dans le désert, à la découverte de villes et de leurs habitants qu’on ne connaît que très mal. Ce livre va-t-il nous faire regarder ces peuples avec plus d’indulgence, grâce à une meilleure connaissance de leur histoire ?

C’est un pari ambitieux que fait l’auteur dans ce court ouvrage. Un pari qu’il relève haut la main, puisque les quelques rencontres qu’il réussit à faire nous présente des personnes qui pour la plupart en ont assez d’être réduites aux clichés véhiculés par certains d’entre eux. Mais Julien Blanc-Gras nous montre tout de même qu’il est bien difficile de chercher à intégrer ces locaux qui ne se mélange que peu aux expatriés qui sont parfois bien plus nombreux qu’eux dans ces grandes villes en plein essor, à l’image de Dubaï, Abou Dhabi ou Doha.

Si l’auteur nous plonge dans une culture et un monde en plein changement, qui cherche ses nouveaux repères, entre respect de la tradition et ancrage dans une ère nouvelle, c’est surtout sa prose qui nous enchante. Celle-ci, pleine de douce ironie, de respect et de mesure, mais toujours vrai et sans faux semblants, nous donne envie d’en savoir plus sur ces pays dont on véhicule plein de clichés et bien peu appréciés des touristes. Si on s’y rend, c’est bien pour rallier la multitude d’expatriés et non pour y découvrir la culture. Julien Blanc-Gras parvient à nous interroger sur notre regard, souvent loin d’être bienveillant à l’égard d’un peuple qui a subi cette irruption soudaine de richesses du sol  qui en quelques décennies a chamboulés les économies, les rapports internationaux, les manières de vivre, les principaux intérêts et les paysages.

C’est donc un très beau texte, où à chaque page de courts passages nous interpellent par leur percutant, leur analyse fine, leur tournure acérée et leur véracité. Je ne peux m’empêcher de vous en révéler quelques unes, par pur plaisir, mais sans trop en révéler non plus – comme vous devez absolument lire ce livre, je ne voudrais pas vous en gâcher le plaisir !

« J’ai vu des horreurs, bien sûr, et des miracles aussi. Les belles âmes et les salauds coexistent dans tous les pays (c’est pour cela que je trouve peu pertinent d’être raciste) et toutes les classes sociales (c’est pour cela que je trouve peu pertinent d’être marxiste). » p.10

« C’est l’histoire du prolétaire qui a gagné à la loterie des hydrocarbures. En une génération, on est passé de la piste à l’autoroute, de la tente aux gratte-ciel et du chameau à la Ferrari. Ce ne sont pas des métaphores à 2 pétrodollars : c’est exactement ce qui s’est passé. » p. 17

« Comme beaucoup de business, il est contrôlé par l’Etat, qui se confond avec le clan royal, lequel arrondit ainsi ses fin de mois grâce au commerce de l’alcool, attitude moyennement halal en terre wahhabite. » p.22

« Un éditorial m’informe que le Qatar est un pays à la pointe des droits de l’homme. Une performance tout à fait remarquable dans un système sans partis politiques, ni élections, où l’Etat se confond avec la famille Al Thani. » p.37

Et une petite dernière (je pourrais recopier l’ouvrage entier…), qui marque le ton de l’auteur : « Je crois qu’il ne faut céder ni à l’intimidation, ni à la mauvaise foi. Au fil de mes livres, je me suis permis des vannes sur des chrétiens, des juifs, des mormons, des hindous, et surtout sur moi-même. Je me permettrai donc aussi l’humour avec des musulmans, pour ne pas les discriminer. » p.53

Vous l’aurez compris, Julien Blanc-Gras parvient à nous intéresser à des sujets sur lesquels nous ne nous serions pas forcément attardés, et nous y accroche de part sa fabuleuse plume, pleine d’ironie et d’humour, mais surtout emplie de bienveillance. C’est un énorme coup de cœur sur lequel je vous conseille de vous précipiter !

Ma note : 5/5

Sortie le 14 septembre 2017

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Timelapse de Nadia Richard

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Nadia Richard, Timelapse, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, Paris, 2017

TimelapseJ’ai pour habitude de toujours trouver des points positifs sur chacun des romans que je lis, même si je n’adhère pas complètement à l’histoire. Après tout, certains romans, s’ils ne me plaisent pas ou peu, si les héros, l’histoire ou le style ne m’ont pas convaincue, peuvent plaire à d’autres. Et j’arrive toujours à y voir des choses intéressantes. J’avoue que pour ce roman, ce sera malheureusement plus compliqué. Et c’est un « malheureusement » sincère, le pitch m’ayant enthousiasmée, aimant lire ce genre de romans young adult de temps en temps. Dommage.

Aujourd’hui, Sam, étudiante à l’université, fête ses 18 ans. Alors qu’elle se prépare rapidement à aller au restaurant avec sa famille, le temps s’arrête. Elle se retrouve coincée dans un monde fait de poupées de cire stoppées en plein mouvement. Elle semble être la seule à être épargnée. L’incompréhension fait place à la peur. Que va-t-il se passer maintenant ? Le temps va-t-il repartir ? Va-t-elle devoir continuer seule dans ce monde devenu sans intérêt ? Mais sans savoir comment, le temps reprend ses droits et repart pile à l’instant où il s’était arrêté. Sam pense pouvoir laisser ça derrière elle, mais elle se rend rapidement compte qu’elle est la cause de cet étrange phénomène. Tout se complique quand un nouveau venu, charmant de surcroit, s’installe à côté de chez elle et fréquente son université. Or, Matthias ne semble pas touché par son pouvoir, voire lui aussi en posséder un. Mais le plus étrange peut-être est le comportement d’un de ses professeurs, M. Delatour, qui commence à s’intéresser à elle. Que se passe-t-il ? Que lui arrive-t-il ? Pourquoi elle ? Et qui est vraiment M. Delatour ? Pourquoi, alors qu’elle aurait connu Matthias étant enfant, n’en a-t-elle aucun souvenir ?

Le résumé était donc assez prometteur, offrant un mystère, plein d’énigmes à creuser, des personnages assez intéressants, et un univers avec une pointe de surnaturel qui avait su marquer mon intérêt. Or, le tout est malheureusement sans relief, d’une platitude exaspérante. Et sans aucune crédibilité.

Je suis très dure avec ce roman et je n’aime pas ça. Il est vrai qu’une fois embarquée dans l’histoire, elle se lit. On veut savoir ce qu’il va se passer, ce que l’auteur nous a concocté. C’est le genre de roman qui se lit bien malgré tout, surtout en vacances. Ca détend. Mais on se rend bien compte que quelque chose cloche : l’université où se rend chaque jour Sam n’est pas crédible, mêmes cours tous les jours aux mêmes horaires, on se pense plus dans un lycée que sur un campus ; l’histoire surnaturelle qui sous-tend le tout, si elle peut paraître intéressante de prime abord, devient vite sans queue ni tête. La fin tombe comme un cheveu sur la soupe, et si on comprend le rôle de ces pouvoirs de contrôle du temps, si on comprend les motivations du professeur de Sam, le tout est mal agencé et bien peu crédible.

Il n’en reste pas moins que le personnage de Sam est attachant, sa relation avec Matthias l’est également, et on se prend à détester les midinettes écervelées qui gravitent autour de Matthias. Je dois avouer que le mystère qui plane à un certain moment sur Matthias est assez prenant, mais j’ai été finalement assez déçue de la révélation : ajouter du surnaturel sur une histoire autour du contrôle du temps ne fait que complexifier une intrigue qui n’avait pas besoin de l’être. Cela ne fait qu’ajouter du surnaturel à une histoire dont l’intrigue principale aurait méritée d’être plus travaillée. Parce que finalement, c’est bien la romance, les réactions de Matthias et celles des jeunes filles qui gravitent autour de lui qui prennent le pas sur le reste. Et ce professeur, qui a clairement quelque chose à cacher, vous l’aurez compris, développe une stratégie pour atteindre Sam à la limite du harcèlement et du détournement de mineur.

Si nous revenons rapidement sur la fin, je dirais juste que je cherche encore à la comprendre. Aurais-je manqué quelque chose ? Je me le demande ! Ce que je peux simplement dire, c’est qu’en fermant le livre, je me suis demandée : tout ça pour ça ? Ou il manque un chapitre pour nous éclairer, ou il aurait fallu trouver une autre fin. Quelque part, on a l’impression que l’auteur ne savait pas bien où elle allait elle-même et qu’elle n’avait pas vraiment construit son intrigue.

Restons-en là, vous aurez compris que je n’ai pas été convaincue du tout par ce roman. Si il se laisse lire, il ne me laissera pas un grand souvenir. Dommage.

Ma note : 2/5

Rencontre avec Sarah Vaughan

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A l’occasion de la sortie française de son dernier roman, j’ai eu la grande chance de rencontrer Sarah Vaughan, l’auteur de La meilleure d’entre nous et de La ferme du bout du monde (qui vient donc de paraître), tous deux parus chez les Editions Préludes. Cette rencontre autour d’un thé et de macarons a été une belle opportunité et un très beau moment de partages. Sarah Vaughan est à l’image de ses romans : d’une générosité sans faille, ouverte, disponible et accueillante. Je la remercie, ainsi qu’Anne Boudart des Editions Préludes, pour ces instants précieux. Je vous propose donc un résumé des échanges avec cet auteur de talent.

la ferme du bout du monde

La ferme au bout du monde

Ce roman a été inspiré par sa mère, son enfance et les souvenirs d’enfance de l’auteur. Elle a souhaité réfléchir à la psychologie féminine et aux répercussions que peuvent avoir les actes passés sur le présent.

Cette ferme au fin fond de la Cornouailles est le personnage le plus important de l’histoire car elle est le témoin de l’Histoire. Cette région attirent alors même qu’elle est extrêmement rude. L’auteur est fascinée par les vieilles architectures, ce qui l’interrogent sur ceux qui les ont habités, y sont passés.

Son intérêt pour l’Histoire et les secrets lui vient de son ancien métier : elle était journaliste. Elle est fondamentalement curieuse.

Ce roman est sans aucun doute le plus difficile qu’elle ait eu à écrire. C’est ce roman qui l’a réellement faite écrivain. Les recherches nécessaires, ainsi que la construction du roman, avec ces incessants allers-retours entre le passé et le présent, en sont la cause. Ce roman est bien plus structuré que La meilleure d’entre nous, plus sophistiqué et travaillé.

 

Les personnages

Si ses personnages sont perdus au début de l’histoire, Sarah Vaughan est motivée pour les faire évoluer. Cela leur crée un challenge qu’elle veut leur voir surmonter. Ils doivent se dépasser. S’il en ressort souvent une emprise négative des hommes, celle-ci est intéressante pour la structure psychologique des personnages qui en deviennent plus sympathiques. Leur quête est plus élaborée et sortir de cette emprise négative est bien plus satisfaisant.

Elle travaille ses personnages de manière à ce que ce soient eux qui lui disent quoi écrire et dictent l’histoire. Si ils sont assez travaillés, cela fonctionne très bien.

Elle s’investit beaucoup dans les personnages et s’y attache. Pour ce roman, il n’a pas été difficile de les laisser prendre leur envol après sa publication. En effet, contrainte de retirer 55.000 mots après 18 mois d’écriture, elle n’était pas mécontente de voir son roman enfin publié ! Elle pense souvent à ses personnages.

 

Cornouailles

Si l’auteur a choisi ce lieu pour situer son histoire, c’est d’abord parce que c’est l’endroit qui la rend le plus heureuse, de manière viscérale.

 

La Seconde Guerre mondiale

Pour l’auteur, la génération qui a vécu ce conflit est bien la dernière à avoir été courageuse. Sa grand-mère et ses voisins n’aimaient pas en parler. Mais de petits détails ressortaient de temps en temps. Par exemple, sa grand-mère n’a pas dormi dans son lit pendant 261 jours à cause des bombardements. Son voisin a été officier pour le DDay. Il est important pour elle de récupérer la parole des anciens avant qu’elle ne disparaisse. L’oubli du passé est bien trop rapide, d’où son souhait de faire revivre le temps d’un roman cette période historique. Elle veut raconter les histoires de personnes auxquelles on ne s’intéresse pas, dont on ne raconte pas le vécu.

 

Inspirations

Certains auteurs l’ont marqué dans sa jeunesse, à commencer par Jane Austen, conseillé par sa mère alors qu’elle n’avait pas pu lire des livres pour enfants comme elle le souhaitait. Ensuite, elle a surtout été inspirée par Daphné du Maurier, Thomas Hardy (Tess d’Unberville), Sebastian Faulks (Birdsong). Ce sont des romans qui révèlent l’intériorité des personnages féminins. D’autres auteurs qui parlent de femmes l’ont aussi marquée : Sarah Waters, Hilary Mantel ou encore Kate Atkinson.

 

Prochain roman

Son prochain roman se passera entre Oxford et Westminster et elle se servira de son expérience journalistique comme inspiration principale. Les lieux sont forts, ce qui n’est pas innocent. Elle envisage de choisir Paris comme lieu d’ancrage de ses personnages dans un prochain roman.

Hâte de lire à nouveau ce merveilleux auteur !

La ferme du bout du monde de Sarah Vaughan

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Sarah Vaughan, La ferme du bout du monde, Editions Préludes, Paris, 2017

la ferme du bout du mondeVoici un roman fort, beau, qui nous entraîne dans une Cornouilles sauvage et magnifique, à la rencontre de personnages incroyables. Une très belle réussite que ce roman de Sarah Vaughan, de laquelle nous avions déjà lu La meilleure d’entre nous. Un roman bien différent, bien plus fort, bien plus élaboré que son premier. Encore un coup de cœur chez Préludes !

Nous sommes en 1939. Deux enfants londoniens viennent trouver refuge dans la campagne anglaise, dans une ferme située au milieu de nulle part, en Cornouailles. Ils y rencontrent notamment Maggie, la fille du fermier, dont ils deviennent amis. Ils sont protégés des turpitudes de la guerre qui se déroule bien loin de la réalité paysanne. Mais l’été 1943 va marquer un tournant dans leurs vies à tous les trois et les bouleverser.

Nous sommes en 2014. Lucy travaille dans un hôpital auprès d’enfants et elle est mariée. Mais elle découvre l’infidélité de son mari et commet une erreur médicale qui aurait pu coûter la vie d’un jeune patient. Bouleversée, elle s’en va soigner ses plaies auprès de sa grand-mère Maggie, de sa mère et de son frère. La voilà de retour en Cornouailles où elle s’aperçois que la ferme ne va pas aussi bien qu’elle l’espérait. Hantée par la disparition tragique de son père quelques années plus tôt, elle cherche à aider son frère et à réinventer l’activité de cet édifice familial. Mais les découvertes qu’elle va faire vont tout chambouler.

Quand passé et présent se mêlent, qu’un drame vient bouleverser des vies et les marquer à jamais, comment tout réparer tant d’années après ?

Ce livre est tout simplement magique ! Si le thème de la Seconde Guerre mondiale, comme la construction passé / présent, sont beaucoup utilisés par les romanciers, Sarah Vaughan parvient à créer une tension narrative autour de personnages bien construits, blessés mais jamais pathétiques, et à faire naître l’espoir là où il n’y en avait plus beaucoup. Et cette Cornouailles ! Qu’en dire ! Cette terre qui peut être à la fois si riche et si rude, si belle et si inhospitalière, battue par les vents et envahie par les embruns, elle fascine le lecteur qui ne souhaite plus qu’une chose : aller visiter cette Cornouilles enchanteresse.

Si la structure narrative aide à créer une tension dramatique, elle est appuyée par les situations et personnages que dépeint l’auteur. Le rythme est assez lent, rien dans la précipitation, et chaque élément se met en place doucement. Mais ce n’est pas pour autant qu’on s’y ennuie, au contraire ! On s’empare de chaque mot de l’auteur et de ceux bien choisis par sa traductrice, on s’en délecte, on les fait rouler sous sa langue pour en sentir chaque nuance. C’est un roman très poétique, porté par un décor qui prête à la méditation, aux sensations et qui transcende les émotions. Et chaque personnage est à l’image de cette lande battue par les vents, de cette ferme encore debout malgré les événements qui les ont ébranlés.

Si l’auteur s’intéresse dans ce roman à l’Histoire, plus particulièrement à cette Seconde Guerre mondiale qui bouleverse toujours autant, elle préfère se concentrer sur les petites gens, celles qui n’ont peut-être pas changé la face du monde ou influé sur le conflit, mais qui ont dû intégrer cette variante dans leur quotidien et s’accommoder de la situation. Ce qu’ont finalement vécu la majorité des contemporains de ce conflit. Et si ce dernier n’est pas l’objet central du roman, il influe sur le destin des personnages de Sarah Vaughan, Maggie, Will, Alice et par ricochet Lucy, sa mère et son frère. Comme ces bourrasques qui frappent la lande, par vagues, parfois pas de manière frontale. Mais c’est une donnée avec laquelle il faut composer.

Toute la finesse de l’auteur réside dans la tension et le suspens qu’elle parvient à insuffler dans son roman : si on sait qu’un terrible secret se cache dans le passé de la grand-mère de Lucy, il ne nous est pas révélé avant les derniers chapitres. Et si, page après page, l’histoire d’Alice, Will et Maggie prend forme, si on commence à entrevoir ce qui va se jouer, on reste bouleversé par la révélation, étant bien loin de la vérité. Ce que défend aussi Sarah Vaughan dans ce beau roman, c’est qu’une action partant d’une bonne intention, d’un désir fou de rattraper ses erreurs et de protéger ceux qu’on aime, peut se transformer en véritable tragédie. Ce qui nous montre que rien n’est jamais acquis, qu’il ne faut pas juger hâtivement, et surtout apprendre à pardonner. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais cela reste une belle leçon de vie.

Quant aux événements de cet été 2014 qui voient Lucy revenir dans cette ferme du bout du monde, ils ne tournent pas autour de ce secret enfoui, mais s’intéressent à la reconstruction de cette jeune femme qui remet en doute sa vocation pour une erreur qu’elle ne peut se pardonner, ainsi que sa capacité à faire confiance après la trahison de son conjoint. Une reconstruction qui passera par un travail sur soi et un affrontement de son passé et de ses peurs, mais aussi par un travail bienvenue dans cette ferme qu’elle croyait inébranlable mais que finalement elle connaît peu. Lucy est aussi inspirante que peuvent l’être Maggie et Alice. Trois personnages forts, humains, complexes et beaux.

La ferme au bout du monde est un roman vibrant, bouleversant, aux personnages dont il est difficile de se défaire, dans un paysage enchanteur, sauvage, plein de magie. Une histoire de destins, de secrets, de vies fêlées mais jamais complètement brisées. Un beau coup de cœur.

Ma note : 5/5

Les gentilles filles vont au paradis, les autres là où elles veulent de Elie Grimes

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Elie Grimes, Les gentilles filles vont au paradis, les autres là où elles veulent, Editions Préludes, 2017

les gentilles filles.jpgQuel plaisir de lire ce roman ! Les éditions Préludes nous proposent un roman frais, percutant, drôle et émouvant. Un combo parfait pour l’été ! Une héroïne touchante, imparfaite et compliquée, un Dom Juan énervant mais attirant, une flopée d’amis inoubliables, une famille pas toujours commode, des quiproquos, des embrouilles, des réconciliations, l’analogie à Orgueil et Préjugés de Jane Austen est presque trop facile mais au combien justifiée !

Zoey est un traiteur qui commence à percer à New-York. Elle s’est faite toute seule, mais avec le soutien de son frère Dalton, de ses amis, Adrian, son meilleur depuis toujours, et Sally, son assistante qui est devenue bien plus que cela et qui semble être amoureuse de Dalton, coureur de jupons invétéré. Si elle a choisi ses amis, il n’en est pas de même avec sa famille. Ses rapports avec sa mère sont pour le moins conflictuels, quand elle adore sa grand-mère à qui elle doit tout. A part le fait que son ex l’a quittée pour son ennemie d’enfance qu’elle revoie régulièrement aux banquets familiaux, tout va plutôt bien dans la vie de Zoey. Mais tout est sur le point de se compliquer lors du banquet d’anniversaire de mariage de ses parents : elle oublie de mettre ses chaussures, renverse de la sauce sur la robe de la fiancée de son ex, elle boit trop, passe la nuit avec Adrian. Et, cerise sur le gâteau, elle envoie paître Matthew Ziegler, critique culinaire le plus en vue de New-York qui peut faire ou défaire une carrière en quelques mots. Quand celui-ci, loin d’être dénué de charmes bien que peu avenant, reprend contact avec elle pour découvrir son travail et mettre à l’épreuve sa cuisine, la situation devient explosive et tout un tas de secrets, de préjugés et de non-dits risquent bien d’exploser à la figure de Zoey !

Ce roman est une comédie fraîche, sensible, qu’il est très plaisant de découvrir. On pourrait croire que le thème du chassé-croisé amoureux a été vu et revu, Elie Grimes nous prouve le contraire. Je ne saurais expliquer en quoi son roman est différent, et c’est sûrement ça qui réussit à cet ouvrage : tout est fluide, naturel, jamais caricatural. Si certaines situations sont cocasses, elles en restent vraisemblables. On se figure très facilement l’univers dans lequel Zoey évolue, parce qu’il est simple, c’est celui des femmes approchant la trentaine ou déjà dedans, qu’elles vivent à NYC ou ailleurs.

Cette fraîcheur se retrouve dans les personnages et leurs relations. Cette bande d’amis constituée au fil du temps, tellement proche mais se cachant tellement de choses de peur de blesser, cette famille maladroite dans ses rapports mais qui n’en reste pas moins soudée. Et la relation amoureuse qui se crée très vite avec Matthew, qui pourrait être très simple mais ce serait sans compter sur le caractère bien trempée de Zoey qui a bien du mal à faire confiance en un homme depuis la trahison de son ex. Les renversements de situations et autres rebondissements / révélations ponctuent le récit et nous entraînent à la suite des personnages.

Parce que ce qui ne gâche rien, c’est la qualité d’écriture de ce roman. Ne nous le cachons pas, il arrive que ce type de comédies romantiques soit pauvre et simple dans le style. Mais ce n’est pas le cas ici, on y décèle une richesse, un travail sur les mots, qui nous permet d’entrer avec délectation dans l’histoire de Zoey. Si on ajoute à cela le rythme insufflé par l’auteur, on comprend rapidement en quoi il est un page turner.

Ce roman, à la belle couverture, au titre à rallonge qui interroge et attire, dont la quatrième de couverture le compare très ouvertement à Orgueil et Préjugés, tient ses promesses. J’ai eu peur de cette comparaison, me disant qu’elle n’était utilisée que pour attirer les lectrices. Mais c’était mal connaître les Editions Préludes ! Il est vrai qu’on retrouve du Elizabeth Bennet dans Zoey, deux personnages au caractère fort, à la langue acérée, aux jugements parfois hâtifs et aux idées préconçues pas toujours vraies. Matthew Ziegler, c’est un peu Darcy, un peu dédaigneux, aux nombreux secrets, discret et hautain. Mais ce n’en est pas une pâle copie, loin de là. On y trouve une fraîcheur et une légèreté, une liberté de possibles peu présents dans la société d’Elizabeth Bennet. Il y a quelque chose d’incroyablement sexy, de percutants, une consonance très actuelle dans le roman d’Elie Grimes (ce qui était aussi le cas du roman de Jane Austen, roman moderne au possible).

C’est un roman où il fait bon être. Un roman dont on dévore les pages, tant pour l’intrigue que pour le phrasé et les répliques percutantes. Un beau roman Préludes qui nous prouve que la comédie romantique peut être une sacrée bouffée d’oxygène. Un beau coup de cœur, un roman que je relirai très certainement.

Ma note : 5/5

Le souffle des feuilles et des promesses de Sarah McCoy

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Sarah McCoy, Le souffle des feuilles et des promesses, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

LE_SOUFFLE_DES_FEUILLES_ET_DES_PROMESSES_hdChaque nouvelle publication de Sarah McCoy est un moment important pour moi. Son premier roman, Un goût de cannelle et d’espoir, résonne encore en moi. Ce nouveau roman n’a pas dérogé à la règle, ce fut encore une très belle lecture, un coup de cœur !

Hallie Erminie vit dans une plantation du Kentucky. Elle a toujours voulu devenir écrivain et écrit depuis toujours. Sa seule ambition est d’être publié, et cette idée devient fixe dès lors qu’elle termine son premier roman. En quête d’un éditeur, la voilà partie pour New-York où elle se bat comme une lionne pour arriver à ses fins. C’est lors d’un de ses passages newyorkais qu’elle croise la route de Post Wheeler, un journaliste fier de son célibat qui a décidé de ne pas prêter attention à l’ouvrage de Hallie Erminie. Sous de premiers abords peu avenants, la jeune femme découvre qu’il a des qualités inespérées et qu’il est en somme plutôt intéressant. Mais très vite, alors qu’une amitié profonde commence à lier les deux jeunes gens, le voilà qui part pour l’Alaska, la laissant seule dans ce New-York plein d’effervescence de la fin du XIXe siècle. Dès lors, leurs chemins vont se croiser durant des années, entre Etats-Unis et Europe, où Hallie Erminie ne tarde pas à se faire des amis. Cette proximité intellectuelle, doublée d’une attirance physique indubitable, vont être pendant tout ce temps réfrénés pour de multiples raisons qu’ils s’inventent l’un et l’autre. Parviendront-ils enfin à se trouver ?

Sarah McCoy s’attaque à une nouvelle période historique, après la Seconde Guerre mondiale et les prémices de la Guerre de Sécession, la fin du XIXe siècle où l’on sent les prémices de changements, une ébullition intellectuelle, l’essor de quelques femmes fortes. Ici, contrairement à ces deux précédents romans, l’auteur ne mêle pas passé et présent, ce qui créait automatiquement une tension narrative. Elle s’en affranchit et montre réellement son grand talent de conteuse, nous entraînant à la suite de Hallie Erminie et de Post avec délectation et frénésie.

La plume de l’auteur, et celle de sa traductrice, nous emportent avec délice dans cette histoire et derrière ces deux protagonistes principaux, ivres de liberté. C’est cette dernière qui les emmène toujours plus loin dans leur quête de vérité. Si le personnage de Hallie Erminie m’a profondément touchée et impressionnée, par son entêtement à réussir et son indépendance, sa force de caractère et son intelligence, Post est peut-être encore plus fascinant. Cet homme qui prône son célibat, qui part dans une mission insensée pour fuir ceux qui l’ont rejeté et leur prouver quelque chose, a une tête peut-être encore plus dure que celle d’Hallie et a des convictions auxquelles on est forcé d’adhérer. Et plus que tout, il croit en Hallie Erminie, persuadée de son talent, alors que le simple fait qu’elle soit une femme, sudiste qui plus est, aurait pu le retenir. Au contraire, il la considère comme son égal, et c’est presque rafraîchissant de découvrir un tel personnage, presque anachronique à une telle époque.

Quelque part, ce livre nous parle presque de l’émancipation féminine, Hallie Erminie ne cherchant pas un mari, se contentant pour exister pleinement d’écrire les histoires qui la traverse, usant de ses déboires et frustrations pour alimenter son inspiration. Les personnages féminins que nous rencontrons dans cet ouvrage sont presque plus forts que les masculins, plus volontaires et têtus.

Vous aurez compris que ces personnages et cette époque m’ont emballée. Mais les différentes aventures vécues par les personnages sont tout aussi passionnantes, à commencer par le périple de Post Wheeler en Alaska, où il se frottera au commerce, mais aussi à la quête de l’or. C’est peut-être le passage qui finalement m’a le plus marquée, alors même que son départ dans le nord m’a vivement contrariée, à l’instar d’Hallie. Les voyages de cette dernière, fuites en avant inspirants ses écrits, nous fascinent tout autant. Mais c’est sûrement ce New-York de la fin du XIXe siècle qui restera le plus présent dans mon esprit. On y sent un changement, un frémissement, une nouvelle Histoire qui est en train de s’écrire. Et je ne saurais dire en quoi cela tient, tout simplement en la magie de Sarah McCoy !

Ce roman, c’est donc deux personnages fascinants, leur histoire dont on espère la fin heureuse, leurs histoires à chacun qui les construisent petit à petit et leur font prendre des chemins parfois inattendus dans un pays prêt à entrer dans un nouveau siècle, une nouvelle ère, dont on ressent les premiers frémissements de changement. C’est un roman magnifique qu’il vous faut à tout prix lire. C’est un vrai coup de cœur.

Ma note : 5/5

La mort d’une princesse de India Desjardins

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India Desjardins, La mort d’une princesse, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

La_mort_d_une_princesse_hdEnvie d’un roman léger, d’un moment de détente et de lâcher prise ? Un petit plaisir sans conséquence, qui fait du bien au moral ? Une lecture sympathique à lire en quelques heures pour se vider la tête ? Alors foncez sur La mort d’une princesse, c’est pile poil ce qu’il vous faut !

Sarah a la trentaine, un petit copain avec qui tout va bien, un boulot qui lui plaît et dans lequel elle s’investit. Aussi, quand elle part en vacances avec son jules, elle s’attend à une demande en mariage. Sauf que rien ne se passe comme prévu… Les vacances sont écourtées, elle rentre célibataire au bercail. Sept ans après, elle a mis de côté ses sentiments et les mecs, et se consacre à sa boîte de relations publiques dans laquelle elle est investie corps et âme. Elle croit dur comme fer que ça lui suffit amplement. Elle aime son boulot, réussit, c’est devenu une acharnée qui se contente de l’amitié de sa meilleure amie, mère célibataire. Mais est-il si facile de renoncer à l’amour ? Peut-elle continuer sa vie comme cela ?

Voici un roman feel good qui répond tout à fait aux attentes qu’un lecteur peut avoir en ouvrant ce type d’ouvrage. Le style de l’auteur est agréable, conforme à ce genre, le roman se lit ainsi en quelques heures. L’auteur n’est pas une nouvelle venue sur la scène littéraire, puisqu’elle rencontre un franc succès avec Le journal d’Aurélie Laflamme chez les adolescents. Cependant c’est la première fois qu’elle écrit pour des adultes, et c’est réussi. On ouvre ce roman comme on ouvrirait un roman pour adolescents, la frontière est plutôt ténue, mais ça fonctionne. C’est aussi bon qu’un carré de chocolat grignoté pelotonné dans son canapé.

Et si ça fonctionne aussi bien, c’est surtout qu’on ne tombe pas dans les écueils de ce type de genre littéraire « chicklit », avec des héroïnes gnangnans et des situations trop rocambolesques, franchement invraissemblables, à la limite du ridicule. Ce n’est pas le cas ici, du tout. Sarah est attachante, paumée, déçue par l’amour et qui ne supporterait pas d’être à nouveau blessée par un homme. C’est finalement une situation que beaucoup de trentenaires actuelles connaissent, et je parle en connaissance de cause ! Il est donc facile de s’identifier à elle. Les autres personnages sont aussi sympathiques, à l’instar d’Anik, la meilleure amie, elle aussi aigrie des relations amoureuses, ou Jean-Krystofe, son assistant d’une vingtaine d’années qui met une touche d’humour dans le récit.

La seule petite chose que je trouve dommage dans ce roman, ce sont les « communiqués pour diffusion immédiate » qui parsèment le roman. Le but est certainement d’apporter une touche d’humour supplémentaire, mais pour être honnête, ça m’a plutôt ennuyée et pas fait franchement sourire, ça arrive comme un cheveu sur la soupe en plein milieu du récit et n’apporte pas grand chose. A tel point que je ne les lisais plus au bout d’un moment.

Ce n’est pas le roman de l’année, certes, ni celui qui va révolutionner le genre. Mais personnellement, je n’ai pas très envie d’une telle révolution, cherchant dans ce type de lecture pile poil ce que ce roman m’a apporté. C’est un chouette roman feel-good, dont on tourne les pages frénétiquement pour savoir comment va finir l’histoire de Sarah, bien qu’on se doute de la fin. Et c’est une fin qu’on attend, n’ayons pas honte de le dire ! Ce roman apporte donc quelques heures de lecture sans conséquence, un moment de lecture agréable qui fait du bien au moral. Que demander de plus ?

Mention spéciale à la couverture, réalisée par Diglee, qui illustre parfaitement l’ambiance du roman, qui donne envie de le prendre en main et de le commencer.

Ma note : 4/5