La mort d’une princesse de India Desjardins

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India Desjardins, La mort d’une princesse, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

La_mort_d_une_princesse_hdEnvie d’un roman léger, d’un moment de détente et de lâcher prise ? Un petit plaisir sans conséquence, qui fait du bien au moral ? Une lecture sympathique à lire en quelques heures pour se vider la tête ? Alors foncez sur La mort d’une princesse, c’est pile poil ce qu’il vous faut !

Sarah a la trentaine, un petit copain avec qui tout va bien, un boulot qui lui plaît et dans lequel elle s’investit. Aussi, quand elle part en vacances avec son jules, elle s’attend à une demande en mariage. Sauf que rien ne se passe comme prévu… Les vacances sont écourtées, elle rentre célibataire au bercail. Sept ans après, elle a mis de côté ses sentiments et les mecs, et se consacre à sa boîte de relations publiques dans laquelle elle est investie corps et âme. Elle croit dur comme fer que ça lui suffit amplement. Elle aime son boulot, réussit, c’est devenu une acharnée qui se contente de l’amitié de sa meilleure amie, mère célibataire. Mais est-il si facile de renoncer à l’amour ? Peut-elle continuer sa vie comme cela ?

Voici un roman feel good qui répond tout à fait aux attentes qu’un lecteur peut avoir en ouvrant ce type d’ouvrage. Le style de l’auteur est agréable, conforme à ce genre, le roman se lit ainsi en quelques heures. L’auteur n’est pas une nouvelle venue sur la scène littéraire, puisqu’elle rencontre un franc succès avec Le journal d’Aurélie Laflamme chez les adolescents. Cependant c’est la première fois qu’elle écrit pour des adultes, et c’est réussi. On ouvre ce roman comme on ouvrirait un roman pour adolescents, la frontière est plutôt ténue, mais ça fonctionne. C’est aussi bon qu’un carré de chocolat grignoté pelotonné dans son canapé.

Et si ça fonctionne aussi bien, c’est surtout qu’on ne tombe pas dans les écueils de ce type de genre littéraire « chicklit », avec des héroïnes gnangnans et des situations trop rocambolesques, franchement invraissemblables, à la limite du ridicule. Ce n’est pas le cas ici, du tout. Sarah est attachante, paumée, déçue par l’amour et qui ne supporterait pas d’être à nouveau blessée par un homme. C’est finalement une situation que beaucoup de trentenaires actuelles connaissent, et je parle en connaissance de cause ! Il est donc facile de s’identifier à elle. Les autres personnages sont aussi sympathiques, à l’instar d’Anik, la meilleure amie, elle aussi aigrie des relations amoureuses, ou Jean-Krystofe, son assistant d’une vingtaine d’années qui met une touche d’humour dans le récit.

La seule petite chose que je trouve dommage dans ce roman, ce sont les « communiqués pour diffusion immédiate » qui parsèment le roman. Le but est certainement d’apporter une touche d’humour supplémentaire, mais pour être honnête, ça m’a plutôt ennuyée et pas fait franchement sourire, ça arrive comme un cheveu sur la soupe en plein milieu du récit et n’apporte pas grand chose. A tel point que je ne les lisais plus au bout d’un moment.

Ce n’est pas le roman de l’année, certes, ni celui qui va révolutionner le genre. Mais personnellement, je n’ai pas très envie d’une telle révolution, cherchant dans ce type de lecture pile poil ce que ce roman m’a apporté. C’est un chouette roman feel-good, dont on tourne les pages frénétiquement pour savoir comment va finir l’histoire de Sarah, bien qu’on se doute de la fin. Et c’est une fin qu’on attend, n’ayons pas honte de le dire ! Ce roman apporte donc quelques heures de lecture sans conséquence, un moment de lecture agréable qui fait du bien au moral. Que demander de plus ?

Mention spéciale à la couverture, réalisée par Diglee, qui illustre parfaitement l’ambiance du roman, qui donne envie de le prendre en main et de le commencer.

Ma note : 4/5

Venise n’est pas en Italie d’Ivan Calbérac

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Ivan Calbérac, Venise n’est pas en Italie, Flammarion / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

Voici un roman incroyablement drôle et sensible que je ne suis pas prête d’oublier ! Vous êtes prévenu, c’est un vrai gros coup de cœur que ce roman bien écrit qui nous emporte avec lui avec une simplicité désarmante.

Emile a quinze et va au lycée à Montargis. Son père est VRP, sa mère femme au foyer. Enfin, pour tout foyer, il y a la caravane qui prend place sur le terrain où leur maison devrait bientôt être construite. Ses parents sont inclassables : ils sont aimants, ils sont vrais mais aussi envahissants et trop. Trop tout. Sa mère lui teint les cheveux en blond depuis son enfance parce qu’il est plus beau comme cela. Son père est fier d’être ce qu’il est et peut être embarrassant. Et puis Emile rencontre Pauline au lycée : il tombe sous le charme, il est amoureux. Mais Pauline est belle, riche, joue du violon. Et lui a les cheveux teints et vit dans une caravane. Pas facile. Alors quand elle l’invite à la voir jouer à Venise, il est tout excité : il va partir seul la voir, dormir chez elle et partager un grand moment. Mais ses parents décident que finalement ils iront tous en caravane. Emile pensait que le pire était arrivé. Jusqu’à ce que son frère, militaire, ait une permission exceptionnelle et débarque la veille du départ… Voilà un voyage qu’Emile n’est pas prêt d’oublier !

L’histoire est décapante parce qu’elle est pleine de drôlerie et de sensibilité. On part dans un road trip familial déjanté, où ce ne sont pas les éléments qui se liguent contre Emile mais plutôt sa famille, à la recherche d’un premier amour fragile mais très beau. Et si cette famille est hors norme, on aimerait presque avoir la même. Parce qu’on ressent leurs liens, leur amour, parfois embarrassant, souvent hors limite, mais toujours présent.

Mais ce qui rend ce roman si génial, c’est le ton employé. Parce que c’est Emile que nous suivons, qui nous explique toute son aventure au travers d’un journal qu’il écrit. On sent son désarroi face à ses parents, son émotion face à Pauline, tout ce qui peut se passer dans la tête d’un adolescent à la poursuite de son premier amour, accompagné d’une famille rocambolesque. Ce roman a été mis en scène et joué au théâtre, j’ai eu la chance de voir la pièce, l’acteur était juste parfait, à tel point que j’entendais sa voix quand je lisais le livre. L’incertitude, le doute face à tout ce qui lui arrive, ses premiers émois, tout est tellement bien écrit, avec une grande délicatesse qu’on ressent à chaque instant. On vit les moments d’embarras, de joie, de désespoir, d’attente avec une grande intensité.

Les personnages sont tous très bien écrits, chacun a son caractère unique. Pendant toute la lecture du roman, on les côtoie au quotidien, on les imagine dans notre vie de tous les jours. Et on se demande : que dirait le père d’Emile dans cette situation ? Sûrement « Impossible n’est pas Chamodot » ! Que ce soit la mère, le frère et même Emile, chacun a son petit truc qui les rend attachants – un peu fous mais attachants. On se délecte des colères de la mère et du comportement excentrique du père. On s’extasie devant ce frère un peu à côté de ses pompes, sans aucune gêne, souvent lourd, mais avec un grand cœur. Rien que pour avoir l’occasion de rencontrer cette famille, d’en faire partie le temps de cette lecture qui sera de toute manière bien trop courte, il faut lire ce roman.

Ivan Calbérac nous propose un roman pas comme les autres, un road trip incroyable d’une famille excentrique et fantasque, mais accueillante et bienveillante, sur le chemin d’un rêve d’adolescent, celui de retrouver le béguin d’un jeune garçon dans une des villes les plus romantiques du monde, Venise. C’est enlevé, drôle, prenant. C’est une parenthèse qui fait du bien. Un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Guérilla Social Club de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Guérilla Social Club, Editions Préludes, Paris, 2017

Marc Fernandez signe ici son second roman et c’est à nouveau une sacrée claque que nous nous prenons dans la figure ! Il confirme tout son talent du polar, dans un style journalistique vif, direct et rythmé, à la construction étudiée et réussie. Après Mala Vida, nous retrouvons les mêmes personnages avec joie. Une belle réussite !

Après l’affaire des bébés volés sous Franco, Diego Martin continue son travail journalistique autour de grands faits criminels dans son émission sur une radio madrilène. Mais lorsqu’il se retrouve dans son bar favori avec ses amis Ana Duran, détective, amie de longue date réfugiée d’Argentine au temps des dictatures militaires, et David Ponce, ancien procureur, ils se rendent compte que le propriétaire du bar, un ami cher à leur cœur, lui aussi réfugié du Chili pour les mêmes raisons qu’Ana, est soucieux. Il ne veut pas leur dire pourquoi. Mais des disparitions inquiétantes d’anciens guérilleros, qui ont combattu les dictatures militaires dans toute l’Amérique du Sud, viennent semer le trouble dans l’esprit des trois amis. Quand Carlos leur apprend qu’il connaissait les disparus pour avoir combattu avec eux et leur parle des menaces de mort qu’il a reçu, il est à nouveau temps d’enquêter. Mais par où commencer ? Et quand cette affaire commence à se porter à l’international avec une autre disparition inquiétante à Buenos Aires, où vit désormais Isabel Ferrer, l’avocate qui a mis au jour l’affaire des bébés volés espagnols, les choses se corsent. Qui se venge aujourd’hui, bien des années plus tard et bien après la chute des dictateurs et le retour de la démocratie dans ces pays, de ces combattants pour la liberté ? Pourquoi ? Et pourquoi leur faire subir les mêmes tortures jusqu’à la mort que trente ans plus tôt ? Le travail est propre, c’est celui de professionnels. Les disparitions ne laissent aucun indice, les polices patinent. Diego, Isabel, Ana et David vont-ils réussir à démêler toute cette affaire ?

Quelle histoire ! Quel conteur ! On se laisse happer par les mots de l’auteur, au style direct, qui nous embarque dans cette enquête comme si elle était réelle. C’est d’ailleurs une des qualités principales de Marc Fernandez : lier le vrai et le faux de telle manière qu’il en vient difficile de faire la part des choses. Que ce soit par l’écriture, la construction, et l’histoire même, on est pris dans un suspens à toute épreuve et on est tenu en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle prouesse !

L’histoire est incroyable car elle nous confronte à une histoire qu’on ne connaît peut-être pas très bien – c’est mon cas – celle des dictatures militaires d’Amérique du Sud, Argentine et Chili au premier plan. Il m’a été difficile de concevoir que tous ces dictateurs se tenaient par la main pour mener leur terreur, abolissant les frontières pour mieux contraindre leurs peuples et mettre la main sur les guérilleros. Mais encore plus incroyable, c’est cette coalition entre guérilleros de différents pays (vrai ou faux ? Je ne saurais le dire, mais cela semble tellement possible…) prenant les armes ensemble contre un seul ennemi : la dictature. On navigue entre deux continents sur une affaire qui mêle passé et présent et un dénouement qui a de quoi faire peur. Et qui ne semble pourtant pas si impossible que cela… C’est en cela que Marc Fernandez est doué : il laisse entrevoir des situations possibles, nous met en garde contre un passé qui pourrait refaire surface et nous laisse songeur.

La construction du roman, comme pour Mala Vida, sert l’intrigue. Nous, lecteurs, apercevons des choses que les protagonistes n’ont pas encore découverts. Nous avos droit à un « flashback » en début de roman, puis à des excursions mexicaines, ou encore les instants précédents les enlèvements de deux guérilleros. Ce n’est pas un hasard, et c’est percutant. Nous entrevoyons des possibilités, nous doutons de quelques petites choses, et malgré cela, comme Diego, Ana, Isabel et David, nous sommes effarés devant les révélations finales. Tous ces chapitres permettent aussi à l’auteur de gagner du temps et d’éviter les longueurs lors des explications finales, et il gagne ainsi en efficacité. C’est pour cela que ce roman est percutant et nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Quelle joie de retrouver Diego, Ana, David et Isabel ! Les quatre protagonistes de Mala Vida sont à nouveau embringués dans une affaire aux ancrages historiques, et leurs caractères forts et complémentaires leur donnent beaucoup de réalisme. Ils sont attachants dans leurs frustrations et leur entêtement, dans leurs fêlures et leur détermination. Ils sont passionnés et nous entraînent avec fureur dans leur enquête de tous les dangers, où ils sont mis à nu par la disparition de leur ami. Le personnage d’Ana est particulièrement touchant dans Guérilla Social Club, puisqu’on touche directement à son passé, la forçant à affronter ses peurs et ses traumatismes, elle qui a été torturé au temps de la dictature argentine et qui a fui le pays pour l’Espagne. Son histoire, bien difficile même après son arrivée en Espagne, est confrontée à celle de Carlos, ancien guérilléros chilien, ce qui la fragilise.

Une intrigue palpitante, une écriture vive et acérée, une construction réussie, des personnages forts et attachants, un suspens à toute épreuve, que demander de plus ? Un vrai coup de cœur pour ce second roman de Marc Fernandez. Essai transformé après le génialissime Mala Vida, disponible au Livre de Poche ! Vous n’avez plus aucune excuse !

Ma note : 5/5

La vie enfuie de Martha K. d’Angélique Barbérat

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Angélique Barbérat, La vie enfuie de Martha K., Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

la_vie_enfuie_de_martha_k_hdLa vie enfuie de Martha K. est un roman plein d’humanisme, de compassion et de tendresse, face à la dureté du monde et des hommes. C’est un roman qui nous fait passer par un nombre incalculable d’émotions, mais là, rien de bien étonnant, l’auteur étant Angélique Barbérat. Ma découverte de L’instant précis où les destins s’entremêlent m’avait fait le même effet. Une belle lecture, encore une fois !

Dans les premières pages de ce roman, nous découvrons une jeune femme qui vient d’être découverte dans un camion, à la frontière entre l’Allemagne et la Pologne. Avec en tout et pour tout un tube de rouge à lèvre dans la poche. Tous ses souvenirs se sont envolés. Elle ne sait plus qui elle est, il ne lui reste plus rien de sa vie passée. Après quelques semaines, on parvient enfin à l’identifier : elle s’appelle Martha, est mariée et a un petit garçon. Elle vit sur les bords du lac d’Annecy, dans une magnifique maison. Et elle est enceinte. Son retour est rude : son mari veut retrouver son épouse d’avant, son fils sa maman. Tout le monde lui présente un portrait de Martha parfait. Mais elle ne sait pas bien qui est cette femme. En tout cas, ce n’est plus elle. Mais l’a-t-elle vraiment été ? Quelque chose cloche dans ce qu’on lui raconte, et sa mémoire, loin de lui revenir, continue à lui jouer des tours de la plus bizarre des manières. Elle est de plus en plus en plus perdue mais déterminée à s’en sortir. Coûte que coûte.

C’est un magnifique roman sur le destin d’une femme, sa quête de la vérité. Sur la mémoire aussi, et sur l’identité surtout. Qu’est-ce qui fait qu’on est soi-même ? Comment aimer à nouveau des personnes qu’on a aimées mais qu’on ne connaît plus ? Comment reprendre une vie comme si de rien était, alors qu’on n’en a aucun souvenir ? Autant de questions que se pose l’héroïne et qui n’ont pas de réponses simples, ni évidentes.

Mais plus qu’un roman sur l’identité, on plonge également dans une quête de vérité. Nous aussi, nous voulons savoir qui elle était réellement, et non avoir la vision de ses proches. Nous voulons savoir ce qui lui est arrivé. Pourquoi elle a eu cet accident de voiture et comment elle s’est retrouvée dans ce camion, si loin de chez elle. Etait-ce seulement un accident ? Et si la réponse se trouvait dans le travail qu’elle avait à l’époque ? Enseignante dans un lycée particulier, puisque rescolarisant des jeunes au passé difficile, leur évitant par là même la prison, lycée novateur dorénavant fermé, elle aimait son métier et y excellait. Ou alors serait-ce lié à sa vie personnelle ? Son mari ? Même si la mère de ce dernier est une vraie teigne, même si elle peut avoir des doutes quant aux relations qu’elle entretenait avec lui, tout ceci est-il suffisant pour douter de lui ? On nous entraîne donc dans un méli-mélo d’énigmes sans réponse, nous frustrant tout autant que Martha. Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce qu’elle soit obnubilée par un éclair. Jusqu’à ce qu’elle entende un nom à la radio. Jusqu’à ce que de petits fragments de mémoires et certains faits viennent chambouler l’équilibre précaire et frustrant mis en place depuis sa perte de mémoire.

Autant un roman de destin de femmes, avec une histoire d’amour se cachant derrière tout ceci, comme on pouvait s’y attendre, qu’un roman à suspens. Une fois les premières pages passées, et malgré quelques longueurs et répétitions, on se retrouve happée par l’histoire de Martha. Angélique Barbérat est une excellente conteuse qui parvient à nous soustraire à la réalité avec beaucoup de talent.

Le grand plus de ce roman, c’est la révélation finale. Car si certaines choses se dévoilent au fur et à mesure, surtout une fois passé la première partie du roman un peu longuette, si l’histoire d’amour pressentie n’est pas celle qu’on aurait pu imaginer et envoie balader le bien-pensant en mettant au premier plan les sentiments, la fin étonne et surprend, et renvoie à une folie impensable et aux justifications bancales que certains peuvent se donner pour justifier leurs actes.

Un roman qui mêle donc quête d’identité, enquête, histoire d’amour, destin de femme, reconstruction. Un roman facile à lire, qui happe le lecteur malgré ses quelques longueurs. En définitive, un excellent moment de lecture, un turn-over efficace.

Ma note : 4/5

Ahlam de Marc Trévidic

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Marc Trévidic, Ahlam, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

ahlamCe petit roman est une incroyable surprise ! Je ne pensais pas, au vu du sujet traité, qu’il serait pour moi. Et bien il en fut tout autrement !

Ce roman, c’est d’abord l’histoire de Paul, peintre à succès en mal d’inspiration, qui se rend en Tunisie pour se ressourcer et qui va trouver sur l’île de Kerkennah un havre de paix, doublé d’une source d’inspiration. Il y trouvera également une famille, puisque se liant d’amitié avec un pêcheur nommé Fahrat, il entrera dans son foyer aux idées très libres, anti Ben Ali sans pour autant être salafiste, bien au contraire. Il découvrira et développera deux talents artistiques, détenus par le fils de Fahrat, Issam, et par sa fille, Ahlam. Mais le temps passe, les amis d’enfance d’Issam ont une drôle d’influence sur lui, les rêves de peinture et de gloire s’éloignent, le régime de Ben Ali tombe, Ahlam est prise d’un élan de liberté désormais contraire aux croyances de son frère. C’est tout un monde qui s’écroule. Ce roman, c’est donc surtout l’histoire d’un pays, la Tunisie, et d’une religion que certains radicalisent à l’extrême et sont prêts à tout pour imposer leurs préceptes fanatiques à tous.

Sans fioritures, de manière simple et belle, Marc Tévidic nous propose une plongée dans l’histoire récente d’un pays en pleine construction. Si tout est possible, l’inimaginable l’est tout autant et l’avenir demeure incertain. Cet espoir qui a étreint la population au lendemain de la Révolution de jasmin a très largement été récupéré par les islamistes. Si certains rêvent de démocratie, d’autres veulent imposer la charia. Ce roman est extrêmement puissant nous montrant les limites d’une révolution qui va certes faire place nette, et donc laisser la place vide à toute une horde de récupérateurs.

Il nous montre aussi le processus de radicalisation lent et insidieux d’un jeune homme ayant vécu dans une famille aimante et libre, musulmane mais non intégriste, avec des idées et envies de démocratie, de femme libre. Et malgré cela, malgré une ouverture à l’art et la culture, Issam se retrouvera de l’autre côté sans que personne n’ait rien vu venir.

A la lecture de ce court roman, on comprend mieux la situation de la Tunisie, mais aussi de ces mouvements extrémistes qui ébranlent aujourd’hui notre monde. Et c’est loin d’être inintéressant. Mais si ça n’avait été que cela, je ne suis pas sûre que j’aurais été prise dans cette lecture. On y trouve aussi une ambiance particulière, celle de cette île qu’on a envie de visiter, celle de la petite maison de Fahrat, mais aussi celle de sa felouque et des bouées où le rosé est attaché dans l’eau bien au frais. On est également happé par l’art de Paul, ses réflexions sur une unicité des arts, sa quête de l’esthétisme, ses couleurs, ses impressions, sa poésie. C’est à la fois d’une exigence extrême, qui va incommoder Issam, peintre virtuose en devenir, et d’une liberté salvatrice, qui émeut Ahlam. Comme quoi, ces deux contraires peuvent coexister…

Les personnages sont attachants, même Issam, jeune homme en mal de repère et tiraillé entre plusieurs visions et désirs qu’il ne comprend plus. Mais c’est surtout Ahlam qui m’a touchée, cette jeune femme qui restera pour toujours éprise de liberté, et qui se battra contre le fanatisme religieux et la folie, pour un monde plus juste et des droits pour les femmes.

Un roman important qui nous montre toute la folie des hommes et le combat entre art et culture, et fanatisme religieux. Un électrochoc.

Ma note : 5/5

Jeux de miroirs d’Eugen Chirovici

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Eugen Chirovici, Jeux de miroirs, Editions Les Escales, Paris, 2017

jeux-de-miroirsVoici un roman pas comme les autres. Un roman qui intrigue, qui questionne et qui happe son lecteur. Une enquête peu commune sur une ancienne affaire, qui interroge sur la mémoire, les souvenirs et les interprétations diverses. Une belle découverte, à lire !

Peter Katz est agent littéraire. Le jour où il reçoit le début d’un manuscrit qui traite de l’assassinat d’un professeur dans les années 80, fait divers ayant défrayé la chronique et meurtre jamais élucidé, l’agent sait qu’il a entre les mains un manuscrit qui peut faire l’effet d’une bombe. Et ce début se révèle prometteur. L’auteur, Richard, y raconte ses années d’étude à Princeton, où il va faire la connaissance de sa sublime colocataire, Laura, étudiante en psychologie. Leurs liens deviennent plus intimes, et elle finit par lui faire rencontrer son mentor, le professeur Joseph Wieder, qui travaille sur la mémoire et les souvenirs, ponte renommé de la psychologie, souvent appelé à statuer sur l’état psychique d’accusés lors de procès. Rapidement, Wieder met Richard mal à l’aise, l’étudiant se demande s’il n’entretient pas une aventure avec Laura. Quand l’auteur s’approche du moment dramatique et de la disparition brutale du professeur, le manuscrit s’interrompt. Et si la vérité sur ce meurtre jamais élucidé se trouvait dans la suite du manuscrit ? Si ce n’était pas une fiction ?

Malheureusement pour Katz, l’auteur vient de décéder et sa compagne, qui n’était pas au courant de l’existence de ce manuscrit, ni des liens de Richard avec le professeur Wieder, ne parvient pas à mettre la main sur le manuscrit complet. Il décide donc d’engager un journaliste d’investigation, qui se lance dans un dédale de souvenirs et de faits pour comprendre ce qui s’est exactement passé ce fameux soir de la fin des années 80. Puis c’est au tour de l’ancien policier en charge de l’affaire à l’époque qui se replonge lui aussi dans l’affaire, pour tenter de démêler tout ce qui est sorti de l’enquête du journaliste et résoudre enfin le plus gros échec de sa carrière.

Voici un méli-mélo de souvenirs et d’interprétations qui nous montre que quand il est question de la mémoire, il est très difficile de faire la part des choses. Et c’est bien la force de ce roman. L’auteur interroge sur la part d’interprétation que nous mettons dans nos souvenirs. Est-ce bien notre souvenir ou un événement qu’on nous a tellement raconté qu’on se l’est approprié comme étant le nôtre ? Si on interroge plusieurs personnes sur un événement qu’ils ont vécu ensembles, leurs souvenirs coïncideront-ils ? Rien n’est moins sûr, chacun se rappelant de certains détails, en occultant d’autres, et interprétant avec le temps ce qu’il s’est passé, s’en convaincant au passage. C’est à peu de choses près ce dont nous a parlé l’auteur lors d’une rencontre en janvier dernier, le point de départ de ce roman. Par le biais de trois personnes différentes, une ayant vécu les faits directement, une autre ayant enquêté dessus, et enfin une dernière complètement extérieure à cette histoire, l’auteur nous happe autour de ce fait divers et distille petit à petit les éléments qui amènent à la vérité. Une vérité bien plus complexe que prévue, loin d’être nette et tranchée, interrogeant par là-même la responsabilité de chacun.

Par des personnages bien construits, d’une complexité extrême, qu’on est obligé de remettre en question, chacun analysant les faits de par leur vision du monde, leurs souvenirs et leur intelligence, Eugen Chirovici nous propose un roman extrêmement bien construit et écrit, qui nous emporte de page en page vers une résolution bien loin de celle qu’on attendait. La psychologie des personnages est tellement bien façonnée, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs faiblesses, que le roman nous amène à réfléchir sur nous, nos actes. La fin est tellement bien amenée et inattendue qu’elle nous interroge sur notre perception des choses qui nous entourent, sur nos souvenirs et ce que nous pensons comme vrai et acquis.

L’auteur n’en rajoute pas, son écriture est acérée, directe, nous happe jusqu’à la dernière ligne. Cette enquête, magnifiquement construite et qui nous fait suivre tour à tour trois personnages différents, qui reprennent les investigations du précédent, est originale, fait varier la narration et apporte de la nouveauté, de nouveaux personnages, de nouveaux passifs, de nouvelles choses à découvrir.

En somme, Jeux de miroirs est un très bon polar, à la construction très bien pensée, à la fin déconcertante, qui interroge sur la mémoire. A lire !

Ma note : 5/5

Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris

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Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

vous-naurez-pas-ma-haineVous avez forcément entendu parler d’Antoine Leiris. Oui oui, je vous le garantis. C’est le journaliste qui a perdu sa femme au Bataclan. Et qui a écrit une note magnifique sur Facebook après les attentats. LE message qui a ému la France entière. Le message fort. Indispensable. Qui mettait très loin derrière nous la haine qui a étreint beaucoup de Français après les événements parisiens de novembre 2015. Après ça, il a écrit un récit. Ce récit. Qui revient sur ce qu’il a vécu ces jours-là. Le moment où il a compris. Et les jours qui ont suivi. Et là encore, Wahou.

Il nous raconte, de manière brute et directe, les journées noires qu’il a vécu, envahi d’incompréhension et de chagrin. Le devoir de rester debout pour son fils. Il nous livre de magnifiques moments partagés avec son fils, des instants fragiles, terribles et plein de tristesse, mais surtout bourrés d’espoir et de compréhension envers son prochain.

Les mots d’Antoine Leiris font sens parce qu’il est humble. Il est vrai. Il est sensible. Il est triste. Mais pas en colère. Pas à ce moment-là en tout cas. Il sait que ça arrivera sûrement, et il utilise une magnifique métaphore en ce sens. Mais il souhaite qu’on lui laisse son chagrin, sans analyse, sans avoir besoin d’en parler à tort et à travers. Il veut rester debout.

Ce texte nous renvoie dans les événements terribles du 13 novembre. Il nous ramène à ce soir horrible et aux journées qui ont suivi, l’hébètement, la colère, la tristesse. S’il n’était pas question des ces attentats, on pourrait presque croire à un récit fictionnel, tant ce qui s’est passé dépasse l’entendement d’abord, mais aussi tant le texte est beau et bien écrit. Il parvient à ne jamais tomber dans le pathos, dans l’apitoiement. Et bien au contraire d’ailleurs ! Son texte est plein d’humanité, comme l’a été son texte publié sur Facebook, d’ailleurs retranscrit dans ce court récit.

Cet homme qui nous dit qu’il ne pense pas être spécial ni « héroïque » transmet un message plein d’humanité. En quelques pages, il nous touche et fait preuve d’une force immense. On ne peut qu’essayer de se mettre à sa place et en l’occurrence, je ne pense pas que je réussirais à réagir avec autant d’humanité. Ce texte est nécessaire car il nous montre bien que la haine n’est pas une solution, et qu’il y a d’abord des personnes qui ont été touchées, qui ont souffert, et d’autres qui souffriront encore si la haine se développe.

Parce que ce texte est inscrit dans le quotidien d’Antoine Leiris, il gagne en universalité. Parce que oui, il nous parle des attentats. Mais surtout, il nous parle du deuil et de la perte d’un être cher. De comment se relever. De comment vivre après. Continuer. Peut-être pas pour soi au départ mais pour son enfant. Evidemment, les événements ajoutent un caractère fort : tout le monde en parle, difficile de s’en défaire, et la perte de cette maman en est que plus mise en lumière. D’ailleurs, dans les actes quotidiens, le journaliste nous montre l’humanité des personnes qui nous entourent, ce qu’il est souvent facile d’oublier. Toutes les mamans de la crèche s’organisent pour que Melvil et son papa puissent repartir chaque soir avec un bol de soupe. Le voisin se propose de garder le petit au besoin. Et c’est cette Humanité lumineuse qui est mise en avant dans ce récit. Contre l’obscurantisme.

Ce récit est essentiel, fort, humaniste et nécessaire. Chacun devrait le lire, c’est une leçon d’amour et d’humilité. Une leçon d’espoir. Et dans ces heures sombres, un tel récit court et percutant, mais jamais démagogue, doit être lu. Et de toute urgence.

Ma note : 5/5