Ghachar Ghochar de Vivek Shanbhag

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Vivek Shanbhag, Ghachar Ghochar, Buchet-Chastel, Paris, 2018

Ghachar Ghochar n’est pas un livre comme les autres. Court, incisif, tendre, complexe, sous forme de parabole, il nous décrit en moins de deux cent pages la vie d’une famille typique en Inde, qui vit à Bangalore. Un roman maîtrisé, qui nous happe, tout en finesse.

Le narrateur est assis au coffee house de Bangalore. Il attend sa commande, attend que l’énigmatique serveur Vincent s’approche de lui. Il ne sait s’il doit lui parler de ce qui le préoccupe. Avec ses réponses laconiques mais toujours adéquates, le narrateur a peur que la réponse ne soit que trop dure à encaisser. Petit à petit, le jeune homme retrace sa vie, et surtout celle de sa famille. Entouré d’une mère autoritaire, d’un père juste et un peu effacé, d’une soeur au caractère très fort et d’un oncle ambitieux, il grandit dans une certaine pauvreté. Jusqu’à ce que son oncle finisse ses études et se lance, avec l’argent épargné du père, dans une société commerciale d’épices. Idée fabuleuse puisqu’elle leur apporte la richesse ! Déménagement, plus d’inquiétudes matérielles et d’invasion de fourmis, un mariage avantageux possible pour Malati, mais aussi pour le narrateur, un poste tranquille pour ce dernier. A ce point tranquille qu’il ne sait qu’y faire et se transforme en client très régulier du coffee house où il devient un très bon buveur de café. Mais cet argent providentiel va faire éclater les rôles de chacun. Appa, le père, perd son rôle de père nourricier, Amma, la mère, son rôle de cuisinière et de gestionnaire du foyer. Tout finit par être imposé au narrateur, femme et travail, sans qu’il ne s’y retrouve, sans qu’il ne comprenne ce qui arrive. Cette petite famille qui vivait tranquillement, droite et honnête, voit cet argent entrer à flot et tout emporter sur son passage…

Le narrateur se souvient de tout ce qui l’a amené ce jour-la dans ce café. Et il essaie de comprendre. Comprendre comment il en est arrivé là, ce qui se cache derrière leur équilibre familial. Sans aucun jugement, nous nous laissons entraîner dans des souvenirs difficiles mais plein d’une tendresse familiale et d’une solidarité à toute épreuve. A tel point que l’argent ne peut casser cette solidarité, mais va, par contre, mettre à mal la droiture de la famille. Parce que les frontière bougent, et alors qu’ils avaient subi les manques, ils ne veulent pas que des profiteurs viennent leur prendre leurs biens. Et ce, quitte à faire preuve de méchanceté, d’indifférence et d’égoïsme. Car l’argent va indéniablement changer cette famille.

En plus de l’influence néfaste de l’argent venu d’un seul coup, c’est aussi du statut de la femme qu’il est question dans ce roman. Que ce soit Malati,  Anita, la femme du narrateur, Amma, ou encore « l’amourette » de l’oncle, on ne peut que remarquer leurs caractères forts, mais aussi leur place instable dans cette société en pleine mutation mais emplie de traditions. Elles restent libres, mais pleines de colères face à toutes les injustices, les changements et les difficultés auxquelles elles sont confrontées. Le changement de revenus de la maison met Amma dans une situation où elle n’est plus tout à fait essentielle au bon déroulement du quotidien. Si Malati réussit à divorcer à moindre frais, c’est bien grâce à la richesse et à l’aide de son oncle, et non grâce à ses droits. Quant à Anita, elle est ulcérée face au statut de son mari qui n’est qu’un directeur fantoche et ne peut accepter qu’il ne travaille pas réellement, quitte à gagner moins d’argent, et ce dans une famille dont elle ne partage pas les valeurs de nouveaux riches. Leurs situations montrent leur fragilité et leur peu de place dans cette société indienne, qui cependant va devoir faire face à leur colère et leur insoumission. 

L’auteur est un merveilleux conteur, qui nous dépeint avec brio une famille qui connaît une chance inouïe, mais peut-être pas si miraculeuse que cela. Car dans les dernières lignes, on comprend enfin ce qui tracassait réellement le narrateur. Et c’est bien ce changement de statut de sa famille, sa position négligeable au sein d’une entreprise dont il connaît finalement peu les tenants et aboutissants, la protection coûte que coûte des siens, au mépris des autres, qui va tout faire basculer. Coup de grâce et maestro de l’auteur : ne jamais nous dire ouvertement ce qui se trame mais nous le laisser entendre, nous le faire deviner, comme le fait quotidiennement le serveur Vincent.

En somme, en moins de deux cent pages, l’auteur nous dépeint habilement et très finement une Inde en pleine mutation, une famille bouleversée par une richesse inattendue qui va renverser le rôle de chacun dans la famille, qui va redistribuer les cartes pour le pire et le meilleur. Une belle parabole, à l’écriture maîtrisée, qui se lit en quelques heures.

Ma note : 4/5

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A la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand

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Agnès Martin-Lugand, À la lumière du petit matin, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2018

a la lumiere du petit matinIl y a un an, je découvrais les romans d’Agnès Martin-Lugand après avoir rencontré l’auteur. J’ai littéralement adoré les histoires qu’elle nous racontait, avec une préférence pour certains romans, pour certains personnages, pour certains univers, mais avec toujours un sentiment de satisfaction la dernière page lue. La sortie d’un de ses romans devient donc pour moi un événement annuel que je ne pourrai désormais plus manquer. Cette année, son héroïne a encore fait mouche. Evoluant dans le monde de la danse, entre Paris et le sud de la France, aux prises avec des questionnements sur les choix de vie, ce roman m’a littéralement embarquée.

Hortense approche de la quarantaine, est professeur de danse à Paris dans une école qu’elle codirige avec deux proches amis, Sandro et Bertille, et entretient une liaison avec un homme marié, Aymeric. Une situation qui lui convient. Elle donne l’impression d’être parfaitement heureuse, mais ses amis perçoivent un mal-être. Pour elle, ce sentiment-là est lié à la disparition de ses parents quelques années auparavant. Elle n’a jamais pu vraiment s’en remettre. Quand elle se blesse à la cheville et doit arrêter de danser pendant une longue période, elle se rend compte que sa vie ne lui convient plus. Et s’il était temps de reprendre pied et de se réinventer une vie ?

Hortense est un personnage fort auquel il est très facile de s’identifier. On s’est tous allé à accepter des situations par peur de se confronter à la réalité, aux changements qu’elle pourrait apporter. Ce roman nous fait prendre conscience que la vie est fragile, courte et précieuse et qu’il faut à chaque instant être en accord avec ses choix de vie. Si le message n’est pas nouveau, le personnage d’Hortense est si attachant, si humain et si fragile qu’il prend tout son sens et nous interroge.

La relation qu’elle entretient avec Aymeric, cet homme marié qui l’aime mais ne quittera jamais sa famille pour elle, est la colonne vertébrale du roman. Elle sous-tend toute la vie d’Hortense au point qu’elle s’oublie elle-même, s’efface pour lui. On sent ses amis souffrir pour elle, être en colère sans ne pouvoir rien faire au risque de se la mettre à dos. Sa prise de conscience que quelque chose cloche dans cette relation et dans sa vie est un vrai soulagement pour le lecteur qui étouffait avec elle. Car c’est sans doute cela la magie d’Agnès Martin-Lugand : avoir une plume qui s’adapte parfaitement à chaque situation que vivent ses personnages, au point de créer une identification presque parfaite avec eux.

Le monde de la danse y est également parfaitement développé, on s’imagine dans un cours avec ses élèves, ou encore dans les loges le jour du spectacle. Ce monde qui me fascine par ailleurs prend une place juste dans cet ouvrage. La danse, en tant que passion d’Hortense, pourrait en être un personnage à part entière. L’auteur parvient à décrire chaque sensation ressentie par Hortense, à tel point qu’on verrait presque le personnage danser dans notre tête et qu’on entendrait la musique. La frustration qu’elle ressent quand elle ne peut plus libérer frustration et colère par la danse constituent des moments forts et intenses de ce roman.

Enfin, sa maison du sud de la France, appartenant auparavant à ses parents et constituant presque un sanctuaire à leur mémoire, peut aussi être considéré comme un personnage de ce roman. Car cette maison représente le passé d’Hortense, elle représente ses peines et ses espoirs, mais aussi sa guérison. Elle est lieu de paix et de douceur, lieu où elle pourra peut-être panser ses plaies et réapprendre à vivre. Cette grande villa qui renferme mille possibles est à son image : elle va devoir accepter de la faire évoluer pour y parvenir elle-même.

Les personnages de ce roman, que ce soient les parisiens – Sandro, Bertille, Auguste, Aymeric – ou les sudistes – Cathy et Mathieu, ou encore Elias –, sont tous différents et profonds. Ils sont parfois abîmés par la vie, souvent maladroits, bourrés de fêlures, mais toujours entiers. Même Aymeric qu’on finit par prendre un peu en grippe reste égal à lui même, très égoïste mais pas méchant dans le fond. Bertille est maladroite, inquiète, ambitieuse et en devient fatigante envers Hortense, mais en somme elle n’a pas tort. On peut s’identifier à cette jolie galerie de personnages, même si on a tous un peu d’Hortense en nous – ou peut-être est-ce moi qui me suis beaucoup retrouvée dans ce personnage ?

Ce roman est bourré d’espoir, et comme chaque roman de l’auteur, nous en apprend un peu plus sur nous-même. S’il s’agit d’un roman feel-good, il a néanmoins une dimension en plus : celle de nous en apprendre plus sur nous, de nous interroger sur nous-même et de nous faire avancer dans nos vies.

Ma note : 5/5

La maison à droite de celle de ma grand-mère de Michaël Uras

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Michaël Uras, La maison à droite de celle de ma grand-mère, Editions Préludes, Paris, 2018

la maison à droite de celle de ma grand-mèreVoici un roman que j’ai littéralement adoré : on sent le soleil et les vacances, on ressent l’ambiance familiale traditionnelle mais pas déplaisante, on est dépaysé, on est juste bien. Une très jolie découverte !

Giacomo, récemment divorcé, vit à Marseille et est traducteur. Originaire de Sardaigne, il y est rappelé quand sa grand-mère est en fin de vie. Persuadé qu’il n’y restera que peu de temps, alors même qu’il a un gros travail de traduction en cours et un éditeur sur les dents qui le harcèle, le voilà dans l’incapacité de quitter cette belle île et son petit village plein de souvenirs. Entre Maria, sa mère, qui voudrait qu’il se réinstalle dans le coin et qui fait vivre un enfer constant aux hommes de sa vie ; son père, Mario, qui s’en accommode ; Gavino, son oncle exubérant et envahissant ; Manuella, la belle épicière du village dont sa mère a toujours été jalouse ; Fabrizio, son ami d’enfance aux graves problèmes de santé mais heureux malgré tout, ou encore Alessandra, la belle infirmière de sa grand-mère qui ne le laisse pas indifférent, voilà Giacomo empêtré dans le filet de son île. Et ceci sans compter sur le Capitaine, cet homme qui l’intriguait tellement étant enfant et qu’il va enfin apprendre à connaître. Pendant ces semaines bloqués sur l’île, où sa grand-mère ne se décide pas à passer l’arme à gauche, Giacomo va se souvenir, affronter son passé, apprécier les petits moments du quotidien, et peut-être laissé derrière lui une douleur qui l’empêche d’avancer.

Ce roman est une galerie de portraits de personnages savoureux, improbables, denses et bien construits. On s’attache à chacun d’eux, même à la mère exubérante ou à l’oncle très particulier. On se régale d’anecdotes, de souvenirs de Giacomo, d’improbables situations que seul un petit village un peu coupé du monde dans une partie d’une île bien peu touristique peut connaître. On se prend d’affection pour cet endroit dans lequel on aimerait se précipiter après avoir refermé ce roman, et de tous ses habitants, si différents les uns des autres.

Les relations familiales sont incontestablement les plus truculentes. Cette réunion d’oncles et de parents autour d’une grand-mère a priori mourrante mais que chacun a tellement aimé (ou du moins le laissent-ils croire) est si emblématique des petits villages de pays latins et des familles qui y vivent que ceci participe à une ambiance globale. Parce que la Sardaigne et ce petit village avec ses ruelles ensoleillées sont autant importants que les personnages qui les peuplent, et donnent une ambiance chaleureuse et agréable, où nous avons l’impression qu’il fait tellement bon vivre qu’on serait prêt à boucler nos valises pour y aller s’y installer.

Ce roman est plein d’une douce poésie, principalement par son personnage principal, Giacomo, homme très rêveur et qu’on sent blessé. L’auteur, par son écriture fine, douce, lumineuse, pleine d’espoir, parvient à intégrer un suspens léger qui sous-tend cette histoire de vie(s), et dont la révélation en fin d’ouvrage se fait de manière douce et poétique. Michaël Uras parvient à nous insuffler de la joie au travers de petits instants simples, une crique, un souvenir, un livre, des gateaux ou encore une rencontre. Ce que cache Giacomo, son drame personnel, est loin d’être simple, mais le roman reste lumineux, plein d’espoir. La légère mélancolie qui peut de temps en temps bercer le roman est loin d’être désagréable, et tend à rendre ce roman humain et plein de saveurs.

Vous l’aurez compris, ce roman est un vrai petit bijou de finesse et d’espoir, de soleil et d’humour, de souvenirs et de truculences, porté par une très belle écriture. Un roman, donc, que je vous conseille de toute urgence !

Ma note : 5/5

 

36 questions pour savoir si tu m’aimes de Vicki Grant

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Vicki Grant, 36 questions pour savoir si tu m’aimes, Éditions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2018

36-Questions-pour-savoir-si-tu-m-aimesMalgré le thème un peu désuet de ce roman qui se remarque à la lecture même du titre, j’ai eu envie de le découvrir. Et grand bien m’en a pris ! Si ce n’est pas un roman révolutionnaire sur le sujet, il n’en reste pas moins plaisant et m’a fait passé un bon moment de lecture.

Hildy est très intéressée par la psychologie. Elle décide donc avec enthousiasme de participer à une étude universitaire. Quand elle apprend que le sujet en est l’amour et sa propension à être provoqué, elle hésite mais décide de tenter sa chance. Paul, lui, ne s’intéresse qu’aux quarante dollars proposés à tout participant de l’étude. Autant dire qu’au départ, cette histoire est mal partie. Ils ont 36 questions très personnelles à se poser, auxquelles ils doivent répondre avec la plus grande sincérité. Pas facile quand on a des secrets qu’on préfèrerait ne pas révéler au premier venu. Si leur relation peut sembler explosive au départ, ils finissent par se révéler l’un à l’autre, surtout quand ils passent à une discussion par Internet. Vont-ils parvenir à se confier ? A panser leurs blessures ? Ces 36 questions peuvent-elles faire naître l’amour ?

J’en conviens, l’histoire n’est pas révolutionnaire. On s’attend à la fin, on a même rapidement une idée du type de secrets qu’ils peuvent avoir. On sent que celui de Paul a fait de lui un garçon solitaire, quand celui d’Hildy continue à la travailler. Ce sont deux adolescents de 18-19 ans abîmés par la vie, de manière très différente cependant. Ce roman a un message assez intéressant : il n’y a pas de souffrance plus difficile qu’une d’autre. Chacun gère ses désillusions et les coups durs de la vie comme il le peut. Hildy et Paul sont deux personnages attachants.
Le message qu’il en ressort est plein d’espoir, même si le roman est un peu convenu et que la fin est attendue, mais pas du tout déplaisante. N’oublions pas que les jeunes adultes est le public cible, le message, le traitement et l’écriture s’adressent parfaitement à ce lectorat. Et alors même que l’auteur aurait pu privilégier un découpage du roman simple, une question = un chapitre, elle n’a pas cédé à ce format convenu, ce qui est tout à son honneur et rend la lecture agréable.

Dans ce roman, on suit principalement Hildy, ce qui nous permet rapidement de nous faire une idée des blessures de la jeune fille, et rend le personnage de Paul encore un peu plus mystérieux. Et quelque part, c’est un peu dommage, car on tombe dans le travers de ce genre de roman qui s’adresse évidemment aux filles, mais ne permet pas d’originalité. Malgré tout, Hildy est attachante, ce qui permet d’atténuer un peu cela.

La lecture de ce petit roman est agréable, fait passer un bon moment, parfait en cas de petit blues et pour lire cet été sur la plage. En somme, un chouette roman Young Adult et feel good !

Ma note : 4/5

La haine qu’on donne – The Hate U Give d’Angie Thomas

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Angie Thomas, La haine qu’on donne – The Hate U Give, Nathan, Paris, 2018

The-Hate-U-giveVoici un roman d’une force incroyable qu’il m’aura fallu digérer de longues semaines avant de trouver les mots pour écrire cette chronique. Ecrire un tel roman à destination des adolescents, il fallait oser, c’était un pari drôlement risqué et périlleux. Et il est gagné haut la main, ce roman restera un de mes gros coups de cœurs de 2018 en n’en pas douter !

Starr vit dans un quartier difficile où les gangs font leurs lois. Elle est noire et a la « chance » d’être scolarisée dans un lycée de « riches », hors du quartier. Se forger une identité entre ces deux mondes est loin d’être évident. On lui reproche d’être trop blanche d’un côté, trop noire de l’autre, elle navigue entre deux eaux, fille d’un ancien membre de gang reconverti. Le soir où elle revoit Khalil, son ami d’enfance à une soirée du quartier où elle a bien du mal à se fondre dans la masse, elle savoure le moment. Jusqu’à ce que des coups de feu se fassent entendre et qu’elle parte vite en voiture avec lui. Les choses déraillent à partir de là : un simple contrôle d’identité par un policier va tourner au drame. Khalil se fait tuer de trois balles dans le dos par le policier. Dès lors de vives tensions éclatent dans le quartier, entre flics qui essaient d’expliquer le geste de leur collègue en faisant passer Khalil pour un gangster et les gens noirs qui en ont assez d’être stigmatisés comme « racaille » de par leur couleur de peau ou leur code postal. Starr se retrouve au milieu de tout cela, seul témoin de ce drame qui lui a fait perdre son meilleur ami. Que faire dès lors ? Témoigner à visage découvert ? Se cacher ? Subir ? Tout en continuant à culpabiliser ? Entre gangs qui voudraient qu’elle se taise, policiers qui veulent enterrer l’affaire et gens du quartier qui attendent que pour une fois, justice soit faite, le combat de Starr ne sera pas sans conséquence.

Par où commencer cette chronique ? En répétant peut-être à quel point ce roman est un coup de poing qu’on se prend en pleine figure. Parce que tous les thèmes qui sous-tendent notre société sont là : le racisme, la quête d’identité, l’adolescence, les violences policières, le difficile métier de flic aussi, les gangs, les quartiers abandonnés, le journalisme rapide fait de raccourcis et d’instantanés non vérifiés, la pauvreté. C’est un gros mélange de toutes ces ambiguïtés qui change notre perception des choses. Parce que pour une fois, nous suivons cette jeune fille qui évolue dans ce quartier, nous y suivons différents protagonistes, et nous nous rendons compte que la petite frappe n’est peut-être pas si dénuée de compassion que cela mais juste coincée dans un cercle vicieux, que l’homme qui a réussi à sortir d’un gang n’y est pas parvenu sans sacrifice, que la mère irresponsable n’est pas dénuée d’humanité. Mais attention, ce roman révèle un vrai questionnement sur la question de la responsabilité et des possibles pistes pour améliorer les conditions de vie de toutes ces personnes qui subissent les lois horribles de ces quartiers. Si le policier a eu un geste inconsidéré, on oublie pas que les flics subissent une grande pression quand ils sont dans ces quartiers, même si cela est bien loin d’excuser le geste – et croyez-moi, le personnage de Khalil qui nous est dépeint dans le roman est tellement attachant qu’on ne peut cautionner sa mort d’aucune manière – et il est surtout mis en avant que chacun est responsable du devenir du quartier.

Ce roman est une ode à la tolérance et à l’égalité, peut-être grâce à l’oncle de Starr, flic lui-même, qui va avoir bien du mal à se situer face à cette affaire où il se retrouve directement impliqué, considérant sa nièce comme sa fille. Starr est un personnage extrêmement attachant, tiraillée entre ses « deux vies parallèles », qui évolue dans une famille formidable qui a connu ses difficultés mais qui a réussi à s’en sortir. Ses parents, ses frères, ses amis, son histoire, leurs histoires, tout tend à nous bouleverser, mais sans jamais aucun pathos. On est bien loin du côté fleur bleue. Et ce quartier, qui est aussi important que n’importe quel personnage, si ce n’est plus, nous montre toute sa complexité. On assiste à cet événement emprunt d’injustice qui tend à la haine de la population et fait ressortir cette idée que l’égalité n’est pas prête d’avoir sa place dans certains endroit. Et c’est terriblement triste, dur, incompréhensible. Les références au rap qui égrènent les roman sont bienvenus tant elles tendent à confirmer et expliquer ce sentiment d’injustice. Khalil explique au début du roman que si 2Pac a nommé son groupe Thug Life, ce n’est pas anodin, puisque ce serait un acronyme de The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody, la haine qu’on donne aux bébés fout tout le monde en l’air. Ce qui est assez clair : grandir dans la haine et l’injustice ne peut apporter que plus de haine et d’injustice.

L’auteur réussit le coup de maître d’écrire un roman juste et fort sur des thèmes difficiles, elle parvient à nous faire sentir toute la difficulté des thèmes abordés, de ces quartiers et des gangs, on sent son vécu dans chaque phrase, c’est émouvant, juste, fort, poignant et inoubliable. Elle réussit quelque chose d’incroyable, surtout en visant un public adolescent : elle parvient à nous faire ouvrir les yeux. Et c’est déjà beaucoup.

Un énorme coup de cœur pour ce roman que tout le monde devrait lire absolument.

Ma note : 5/5

Si j’avais un perroquet je l’appellerais Jean-Guy (parce que Coco c’est déjà pris) de Blondine Chabot

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Blandine Chabot, Si j’avais un perroquet je l’appellerais Jean-Guy (parce que Coco c’est déjà pris), Editions Cherche Midi, Paris, 2018

Si-j-avais-un-perroquet-je-l-appellerais-Jean-GuySi j’ai eu envie de me lancer dans la lecture de ce roman, c’est avant tout parce que le titre m’a interpellée. J’avais envie de savoir ce qui allait bien pouvoir se raconter, ce qu’avait inventé l’auteur et ce qu’était cette histoire de perroquet. Pour ce dernier point, ne nous mentons pas, je fus déçue. Il n’est nulle part question de perroquet, sauf à une unique page du roman, et encore. Pour le reste, je fus agréablement surprise par cette histoire feel-good qui m’a happée pour différentes raisons.

Catherine est célibataire depuis deux ans. Il faut dire qu’elle a bien du mal à se remettre de sa dernière histoire, et on comprend pourquoi. Depuis, elle ne parvient pas à faire confiance aux hommes. Mais quand elle emprunte un roman de Françoise Sagan à la bibliothèque et tombe sur un marque-page où est écrit un numéro de téléphone accompagné du prénom Jean-Philippe et de la note « Appelle quand tu veux », la curiosité de Catherine est piquée. Et si elle appelait, pour voir ? Alors elle se lance… Dans ce roman, il y a cette rencontre improbable, les amies de Catherine, sa meilleure amie, son ancienne collègue et sa coiffeuse, il y a son chat aussi, son métier de professeur de français, le directeur de son établissement. C’est l’histoire d’une femme somme toute normale, une femme vraie, blessée, meurtrie, qui est emplie d’espoir, touchante et entière.

Ce roman feel-good a quelque chose de plus que les autres du genre : une écriture maîtrisée, drôle et inventive. Et si je commence par ce point, que j’aborde en général plus tard dans mes chroniques, c’est bien parce que c’est la première chose qui m’a marquée. L’auteur a un vrai talent avec les mots, et réussit à apporter beaucoup de choses dans son phrasé simple et étudié. Ecrit à la première personne du singulier, on suit les pensées de Catherine qui a beaucoup d’humour et des raisonnements plutôt loufoques. Le premier que l’on suit est celui qui va l’amener à décrocher son téléphone pour appeler le fameux Jean-Philippe. L’héroïne de Blandine Chabot est très simple et vraie, et l’écriture de l’auteur colle parfaitement au personnage.

Et ce personnage, quel bonheur ! Catherine est drôle et touchante, on comprend peu à peu ce qui lui est arrivé mais si on compatit, on ne la plaint jamais. Cette femme, professeur et amie indéfectible en sus, est extraordinaire, on aimerait tous avoir une Catherine dans notre vie ! Elle est entière : directe et impulsive, elle se culpabilise facilement, déteste l’injustice et fait tout pour la contrer, elle est fidèle en amour comme en amitié, elle est indécise et blessée. Ce personnage est une vraie bouffée d’oxygène et on se délecte à suivre ces quelques mois de sa vie plutôt déterminants !

Si l’histoire de départ est bien celle de ce marque-page avec le numéro et le prénom de ce Jean-Philippe, ce n’est qu’une infime partie de ce roman. Parce qu’il y aussi son amie coiffeuse qu’elle tente d’aider et conseiller comme elle peut, cette mère d’élève extrêmement égoïste qu’elle ne peut faire autrement que rembarrer (moment extrêmement jubilatoire !), les histoires du directeur de son lycée et tout ce qui va en découler, ce collègue si effacé et tellement attachant, et plein d’autres choses encore. Suivre Catherine dans toutes ces péripéties est extrêmement agréable.

Le gros plus, sans trop en dévoiler, c’est bien la fin de cette histoire. On s’attend à un énorme happy end, comme dans 95% de ce type de roman. Mais l’auteur fait le pari fou de ne pas faciliter la vie de Catherine, et si tout n’est pas parfait pour cette dernière en fin d’ouvrage, elle instille une grande bouffée d’espoir qui donne une touche de réalisme à ce roman. Parce que tout ne peut pas être toujours parfait…

En résumé, ce roman est un très bon roman feel-good que je vous conseille !

Ma note : 4/5

 

La nuit introuvable de Gabrielle Tuloup

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Gabrielle Tuloup, La nuit introuvable, Philippe Rey, Paris, 2018

la nuit introuvableLa nuit introuvable n’est pas vraiment un roman comme les autres : court, à l’écriture incisive, il nous conte une histoire somme toute assez banale mais qui prend une dimension toute autre grâce au traitement de l’auteur. On suit avec délectation les destins de deux personnages blessés par la vie, jusqu’à comprendre ce qui a vraiment joué contre eux. C’est bien ficelé, bien écrit et intelligent.

Nathan vit en Slovénie depuis la mort de son père. A presque quarante ans, il n’a jamais réussi à se lier à sa mère qui l’a toujours laissé de côté. A tel point que Nathan s’est convaincu que sa mère n’avait plus assez d’amour pour lui, après avoir tout donné à son mari. Heureusement que ce dernier fut un bon père. Le jour où il reçoit une requête de la voisine de sa mère le priant de venir voir cette dernière lors d’un de ses passages à Paris, Nathan est tenté de ne pas y aller. Mais il finit par s’y rendre et trouve sa mère diminuée, atteinte d’Alzheimer. Avant que la maladie ne fasse trop de ravage, elle a confié huit lettres  à la fameuse voisine. A chacun de ses passages, il devra rendre visite à sa mère et aura droit à une missive. Pas emballé de prime abord, il finit par s’y plier. Il fait alors la connaissance par ces lettres de la jeune femme qu’a été sa mère, elle-même attachée à une mère diminuée, qui a vécu une jeunesse pas toujours facile, au gré de rencontres plus ou moins avisées. Elle lui conte tout, avec sincérité, ses erreurs et ses victoires, ses chances et ses espoirs. Et il comprend. Parce que se cachent dans ses lettres les raisons qui ont amené cette mère à délaisser son petit garçon. Les raisons qui font que Nathan est ce qu’il est : seul après un divorce, s’attachant à des femmes avec qui ça ne pourra fonctionner. Et si cette dernière volonté d’une mère peu aimante était le plus beau cadeau qu’elle pouvait faire à son fils avant de partir afin qu’il parvienne enfin à se construire ?

En cent cinquante et une pages, Gabrielle Tuloup parvient à l’exploit de nous conter une histoire complexe, bien ficelée, aux personnages parfaitement construits et denses. Une histoire loin d’être bâclée ! On y ressent tout le désarrois de Nathan, sa colère, sa tristesse, sa solitude, son mal-être. Et on sent sa lente remontée à la lecture des lettres de sa mère Marthe. On comprend dès le départ cet homme blessé avec lequel on compatit, on est avec lui, « dans son camp », face à cette mère peu aimante qui lui laisse un goût amer dans la bouche. Et comme lui, on s’insurge face à cette manipulation, ce jeu des lettres contre visites, comme si elle se jouait de lui, comme si elle l’obligeait à ne pas la laisser seule afin d’espérer des réponses qu’il n’est même pas certain d’avoir à la fin de sa lecture. Mais comme lui, on est intrigué, on veut quand même savoir.

Marthe est un personnage complexe, qu’on ne connaît que par Nathan. Dans les lettres, on rencontre une vieille dame qui a un regard vif et sans concession sur sa jeunesse, qui sait également distiller le suspens comme personne. On ne sait où elle veut en venir en parlant d’une de ses rencontres amoureuses compliquées avant sa rencontre avec son mari Jacques. Et si à un moment donné, on a bien une idée de ce qui attend Nathan, Gabrielle Tuloup parvient à nous surprendre et à nous détromper complètement ! Parce que, ce qui se cachent dans les lettres de Marthe, c’est avant tout une grande souffrance qu’elle dépeint crument et sans concession, ce qui rend ce personnage éminemment touchant. La plus belle victoire de l’auteur est sans conteste d’avoir réussi à dépeindre une histoire si commune et à la fois exceptionnelle avec une vraie retenue dans les émotions. Elle ne tombe jamais dans le pathos, ce qui rend son roman encore plus beau.

Surtout que le passé de Marthe se mêle à son présent, à sa maladie, ses pertes de repères, ses confusions, prenant Nathan pour Jacques, et à la difficulté de s’occuper d’une personne atteinte d’une telle maladie. Et là encore, l’auteur parvient à nous émouvoir de son sort sans jamais tomber dans des excès, en restant à chaque instant dans un ton juste, digne, réaliste, et qui nous donnent de fait l’impression que Nathan et Marthe pourraient tout à fait exister tels quels.

Et tout cela est possible grâce à l’écriture très particulière de Gabrielle Tuloup qui nous conte le chassé-croisé d’une mère et de son fils, en quête d’une mémoire bientôt effacée. Ses phrases sont courtes et incisives, ses mots justes et vrais, sans emphase et envolée. On est dans le réel. Et quand on sait qu’elle fut championne de slam, on comprend mieux son écriture. En peu de pages, elle parvient à nous conter une vraie histoire dense, aux personnages étoffés et complexes.

Ce roman est une vraie pépite, lue en quelques heures et qui nous touche au cœur. Bien écrit, aux personnages saisissants, à l’histoire plus vraie que nature et touchante au possible, je ne peux que vous conseiller avec ferveur le premier roman de Gabrielle Tuloup.

Ma note : 5/5