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Le souffle des feuilles et des promesses de Sarah McCoy

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Sarah McCoy, Le souffle des feuilles et des promesses, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

LE_SOUFFLE_DES_FEUILLES_ET_DES_PROMESSES_hdChaque nouvelle publication de Sarah McCoy est un moment important pour moi. Son premier roman, Un goût de cannelle et d’espoir, résonne encore en moi. Ce nouveau roman n’a pas dérogé à la règle, ce fut encore une très belle lecture, un coup de cœur !

Hallie Erminie vit dans une plantation du Kentucky. Elle a toujours voulu devenir écrivain et écrit depuis toujours. Sa seule ambition est d’être publié, et cette idée devient fixe dès lors qu’elle termine son premier roman. En quête d’un éditeur, la voilà partie pour New-York où elle se bat comme une lionne pour arriver à ses fins. C’est lors d’un de ses passages newyorkais qu’elle croise la route de Post Wheeler, un journaliste fier de son célibat qui a décidé de ne pas prêter attention à l’ouvrage de Hallie Erminie. Sous de premiers abords peu avenants, la jeune femme découvre qu’il a des qualités inespérées et qu’il est en somme plutôt intéressant. Mais très vite, alors qu’une amitié profonde commence à lier les deux jeunes gens, le voilà qui part pour l’Alaska, la laissant seule dans ce New-York plein d’effervescence de la fin du XIXe siècle. Dès lors, leurs chemins vont se croiser durant des années, entre Etats-Unis et Europe, où Hallie Erminie ne tarde pas à se faire des amis. Cette proximité intellectuelle, doublée d’une attirance physique indubitable, vont être pendant tout ce temps réfrénés pour de multiples raisons qu’ils s’inventent l’un et l’autre. Parviendront-ils enfin à se trouver ?

Sarah McCoy s’attaque à une nouvelle période historique, après la Seconde Guerre mondiale et les prémices de la Guerre de Sécession, la fin du XIXe siècle où l’on sent les prémices de changements, une ébullition intellectuelle, l’essor de quelques femmes fortes. Ici, contrairement à ces deux précédents romans, l’auteur ne mêle pas passé et présent, ce qui créait automatiquement une tension narrative. Elle s’en affranchit et montre réellement son grand talent de conteuse, nous entraînant à la suite de Hallie Erminie et de Post avec délectation et frénésie.

La plume de l’auteur, et celle de sa traductrice, nous emportent avec délice dans cette histoire et derrière ces deux protagonistes principaux, ivres de liberté. C’est cette dernière qui les emmène toujours plus loin dans leur quête de vérité. Si le personnage de Hallie Erminie m’a profondément touchée et impressionnée, par son entêtement à réussir et son indépendance, sa force de caractère et son intelligence, Post est peut-être encore plus fascinant. Cet homme qui prône son célibat, qui part dans une mission insensée pour fuir ceux qui l’ont rejeté et leur prouver quelque chose, a une tête peut-être encore plus dure que celle d’Hallie et a des convictions auxquelles on est forcé d’adhérer. Et plus que tout, il croit en Hallie Erminie, persuadée de son talent, alors que le simple fait qu’elle soit une femme, sudiste qui plus est, aurait pu le retenir. Au contraire, il la considère comme son égal, et c’est presque rafraîchissant de découvrir un tel personnage, presque anachronique à une telle époque.

Quelque part, ce livre nous parle presque de l’émancipation féminine, Hallie Erminie ne cherchant pas un mari, se contentant pour exister pleinement d’écrire les histoires qui la traverse, usant de ses déboires et frustrations pour alimenter son inspiration. Les personnages féminins que nous rencontrons dans cet ouvrage sont presque plus forts que les masculins, plus volontaires et têtus.

Vous aurez compris que ces personnages et cette époque m’ont emballée. Mais les différentes aventures vécues par les personnages sont tout aussi passionnantes, à commencer par le périple de Post Wheeler en Alaska, où il se frottera au commerce, mais aussi à la quête de l’or. C’est peut-être le passage qui finalement m’a le plus marquée, alors même que son départ dans le nord m’a vivement contrariée, à l’instar d’Hallie. Les voyages de cette dernière, fuites en avant inspirants ses écrits, nous fascinent tout autant. Mais c’est sûrement ce New-York de la fin du XIXe siècle qui restera le plus présent dans mon esprit. On y sent un changement, un frémissement, une nouvelle Histoire qui est en train de s’écrire. Et je ne saurais dire en quoi cela tient, tout simplement en la magie de Sarah McCoy !

Ce roman, c’est donc deux personnages fascinants, leur histoire dont on espère la fin heureuse, leurs histoires à chacun qui les construisent petit à petit et leur font prendre des chemins parfois inattendus dans un pays prêt à entrer dans un nouveau siècle, une nouvelle ère, dont on ressent les premiers frémissements de changement. C’est un roman magnifique qu’il vous faut à tout prix lire. C’est un vrai coup de cœur.

Ma note : 5/5

La porte du ciel de Dominique Fortier

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Dominique Fortier, La Porte du Ciel, Les Escales, Paris, 2017

la-porte-du-cielVoici un roman sur un sujet qui m’émeut toujours : la Guerre de Sécession, l’esclavage, les plantations de cotons, et les destins de personnages atypiques se débattant au milieu des événements historiques. L’émotion a été au rendez-vous, bien que j’ai été légèrement déçue par le traitement du sujet, alors même que c’est ce qui en fait la beauté… J’y reviens tout de suite !

Nous sommes en Louisiane à la veille d’une Guerre civile. Le destin de deux fillettes se percutent un beau jour sur une plantation. La petite fille blanche du médecin qui n’a pas d’esclave demande à son père d’acheter – ou libérer ? – une jeune esclave noire qui paraît bien peu docile. Eleanor prend dès lors Eve sous son aile d’enfant : elle considère la jeune mulâtre comme son jouet, son passe-temps. Mais les fillettes grandissent dans une Amérique en construction, où les Etats sont désunis comme peut l’être une courtepointe avant que les morceaux de tissus ne soient cousus entre eux… D’ailleurs de nombreuses femmes attendent le retour de leurs hommes – pères, frères, maris, fils – partis combattre, en cousant ces courtepointes qui ne tiennent que par un fil… Les jeunes filles vont voir leurs destinées qu’aucune n’a choisies croiser guerre, premiers émois, fatalité, espoirs.

Ce qui est troublant avec ce roman, c’est que je ne saurais avoir un avis vraiment tranché dessus. Parce que ce qui m’a plu est aussi ce qui m’a déplu… Sensation bizarre s’il en est ! Dès les premières pages, on est embarqué dans un drôle de récit, qui se présenterait presque comme un conte ou une légende. Le narrateur de cette histoire est un personnage atypique, le Roi Coton, qui pourrait s’apparenter à la voix de l’Amérique éternelle. Il nous conduit de page en page à la découverte de ces deux gamines qui grandissent dans cette époque troublée, où l’on découvre encore une fois de quelle manière étaient traités les esclaves, dont les femmes étaient violées, séparées de leurs enfants, et comptés comme la moitié d’une personne dans le recensement de l’époque, mais aussi à la suite de femmes tissant leurs courtepointes avec les restes des habits de leurs enfants morts ou partis, et même à la suite d’un homme noir innocent condamné à mort de nos jours, ce qui montre que toutes ces aberrations sont loin d’être finis. Ce qui est d’autant plus puissant au vu de l’actualité.

On ne fait que passer dans l’histoire de ces personnages, on survole un instant de leurs vies. De fait, la fin peut paraître abrupte. Mais assez logique. Ce qui m’a peut-être le plus contrarié, c’est cette impression de survol de l’histoire. On est comme un observateur juste au dessus des personnages. Il est difficile de s’attacher à eux, puisque, et c’est une volonté de l’auteur, ils ne sont pas approfondis et fouillés. De fait, comme dans la vie, on rencontre des personnes dont on ne fait qu’apercevoir certaines facettes, et c’est ainsi qu’on perçoit Eleanor et Eve. On comprend certaines choses sur elles, on devine leurs caractères, leurs intentions, leurs désirs, mais rien n’est fouillé. Et c’est assez frustrant ! Tout en étant très beau, puisque l’auteur reste dans une nuance poétique. Avec ce narrateur très fort et ces personnages qui ne font que passer dans une histoire américaine bien plus vaste, se dégage un sentiment d’irréalité et de lyrisme.

Ce qui est aussi très beau et assez dérangeant, c’est le découpage du roman. Les chapitres sont entrecoupés de descriptions de courtepointes. Le roman est ainsi construit qu’il ressemble à une courtepointe, avec ces chapitres reliés entre eux par un fil. Mais un fil solide, amené à tenir et à se renforcer. Histoire, courtepointe, construction du roman, tout reflète ces Etats-Unis en construction. Et pourtant, ces chapitres sont aussi assez déstabilisants, nous extrayant de l’histoire esquissée des jeunes filles pour nous emmener à notre époque, ou à la suite d’un motif de couture, dans les confins du paysage du Sud des Etats-Unis, ou encore sur le chantier d’une église faite de bric et de broc.

Mais surtout, il me faut noter la très belle plume de l’auteur qui nous offre un roman au style maîtrisé, plein de poésie et de légèreté. Certains passages sont marquants et restent en tête longtemps après avoir refermé le roman, à l’image de ces premières lignes, où le Roi Coton se présente, ou encore quand il est question de la fin de la guerre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ? p.219. C’est percutant, les mots sont justes et les tournures de phrases recherchées sans être pédantes.

En somme, un beau roman dont les forces et les beautés m’ont tout à la fois dérangée et émerveillée.

Ma note : 4/5

Un parfum d’encre et de liberté de Sarah McCoy

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Sarah McCoy, Un parfum d’encre et de liberté, Michel Lafon, Paris, 2015

Un_parfum_d_encre_et_de_liberte_hdVoici un superbe roman de l’auteur qui a écrit Un goût de cannelle et d’espoir que j’avais déjà adoré. Je n’ai pas été déçue par ce second roman traduit en français, qui parvient à mêler passé et présent, histoire sociale des Etats-Unis, histoire d’amour et d’amitié, et combat pour la liberté. Un magnifique roman, un beau moment de lecture !

Nous sommes en 1859. Sarah est une jeune fille qui vient d’apprendre qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfant. Elle se sent cassée… Mais cela est presque insignifiant à côté de ce que vit sa famille. En effet, son père est un abolitionniste prêt à tout pour sa cause. Jusqu’au jour où il décide de mener une action choc qui se termine très mal, voyant presque tous ses fils tués et lui grièvement blessé et condamné à mort. Mais Sarah, avec ces talents d’artiste qui lui ont permis de dessiner des cartes pour son père, est prête à tout pour continuer le combat.

En 2014, Eden emménage avec son mari Jack à New Charleston dans le but de se reposer pour tomber enfin enceinte. C’est là le but de sa vie, et jusque là, rien n’a fonctionné. Elle est aigrie et mène la vie dure à son mari. Mais la découverte d’une tête de poupée en porcelaine et l’aide de sa petite voisine Cléo de onze ans vont lui donner une nouvelle impulsion. Car un mystère se cache dans cette maison : que signifient les lignes sur la figure de la poupée ? Pourquoi n’a-t-elle plus de corps ? Pourquoi est-elle restée dans ce garde-manger creusé dans le sol ?

On s’attend évidemment à ce que les destins de Sarah et d’Eden s’entremêlent, mais cela ne se fait pas comme on l’aurait pensé, et c’est bien là la force de Sarah McCoy. La vie de Sarah va avoir une influence sur celle d’Eden, qui va retrouver le goût d’une vie simple. L’histoire autour d’Eden est assez mignonne et agréable à lire, les personnages sont attachants. Mais la force du roman se situe dans les chapitres consacrés à Sarah. On y découvre une époque difficile, où certaines personnes vont avoir la force de se lever et d’aider des hommes et des femmes qu’ils considèrent comme égaux. L’auteur nous immerge dans les prémices de la guerre de Sécession, les dissidences, les tensions de cette période, puis enfin dans l’enfer de la guerre, où on ne sait plus à qui faire confiance, même dans son propre camp.

La complicité entre Freddy, homme du Sud aux idées abolitionnistes – chose assez rare – et Sarah, dont la correspondance nous est retranscrite, est juste magnifique à lire. C’est une incroyable histoire d’amour, mais où la raison est bien obligée de s’immiscer.

Sarah McCoy nous parle de ses recherches en fin d’ouvrage et nous confie que Sarah Brown a réellement existé, bien qu’elle ait inventé toute sa vie dans le roman. Elle a vraiment été artiste et a aidé le chemin de fer clandestin pour aider les esclaves à s’échapper vers le Canada. Quand j’ai su cela dans les dernières pages, l’impact du roman a encore été plus fort sur moi. Imaginer que de telles femmes ont existé, qu’elles ont combattu à une époque si troublée où les femmes étaient peu considérées, et qu’elles furent donc féministes avant l’heure, est juste incroyable et revitalisant, donnant une dose d’espoir aux hommes et femmes du XXIe siècle, dont en est la preuve romanesque le personnage d’Eden.

La plume de Sarah McCoy nous entraîne aisément dans un roman bien construit, où les chapitres s’enchaînent à une rapidité incroyable. C’est bien écrit et efficace, et de bout en bout, on cherche le lien entre cette tête de poupée trouvée par Eden et Cléo et le passé de Sarah. On cherche dans notre lecture du passé de Sarah Brown le lien qu’il peut y avoir. Et quand enfin on y voit plus clair, c’est un peu comme si on avait résolu une sorte d’enquête, et que nous parvenions à faire coïncider passé et présent, dans une imbrication parfaite, comme il se doit.

Un roman qui se lit d’une traite, une belle histoire de deux femmes à 150 ans d’intervalle, qui émeut, passionne et enthousiasme, qui mêle habilement Histoire de l’Amérique du XIXe siècle, Guerre de Sécession et mémoire, présent, traditions sudistes, héritage et patrimoine. Encore un beau roman de Sarah McCoy !

Ma note : 5/5

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

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Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, Gallimard, collection Du monde entier, Paris, 2015.

americanahLorsque Babelio nous a proposé de recevoir le roman Americanah et de rencontrer son auteur, je me suis dit “Pourquoi pas ?”. Ce n’était pas vraiment le genre de livre vers lequel je serais allée, mais sortir des sentiers battus est parfois une bonne chose. Et bien, voici un beau coup de coeur, un roman d’une grande puissance, qui traite d’un nombre incroyable de sujets, dont le racisme ordinaire aux Etats-Unis, la recherche d’un eldorado, ce que signifie être expatrié, ou même sans papier dans un nouveau pays, ou encore comment s’occuper de ses cheveux quand on est une femme noire. En résumé, un roman qu’il est nécessaire de lire !

Ifemelu vit aux Etats-Unis depuis treize ans maintenant, et plus particulièrement à Philadelphie. Célèbre grâce à un blog qui traite du fait d’être noire quand on n’est pas afro-américain, parlant notamment de racisme, elle décide de tout laisser derrière elle et de rentrer au Nigeria, son pays d’origine où elle a laissé son grand amour Obinze. Ce roman retrace son parcours semé d’embûches dans ce pays, considéré comme un eldorado par les nigérians, de ses années de jeunesse à Lagos, dont sa rencontre avec Obinze, des problèmes de grèves dans les universités qui la motivent à partir étudier aux Etats-Unis, de son arrivée dans ce nouveau pays, de sa galère à trouver un emploi pour payer ses études, de son travail comme gouvernante dans une famille blanche, de sa rencontre avec deux hommes qui compteront beaucoup pour elle mais qui ne feront que pâle figure face au souvenir d’Obinze, de l’ouverture de son blog, du début de sa réussite, de sa relation avec sa tante et son neveu, expatriés comme elle, et de son désir de rentrer au pays. Un roman d’une richesse incroyable qui parle à tous les jeunes : ce désir de partir dans un autre pays tenter sa chance quand les perspectives d’avenir dans son propre pays peuvent paraître limitées…

Ifemelu est un personnage auquel je me suis beaucoup attachée. Son parcours est loin d’être facile, et à son arrivée aux Etats-Unis, elle se confronte à quelque chose de nouveau pour elle : être noire. Parce qu’elle n’était pas noire au Nigeria, elle était simplement elle. Elle n’était pas considérée comme différente. Elle subit alors un racisme ordinaire, qu’elle va gérer et surmonter la tête haute. Toutes les réflexions sur ce racisme, encore courant dans ce pays – et pas que – nous donnent à réfléchir. Pour donner un exemple, une dame blanche, au demeurant très gentille, chez qui elle va travailler, qualifiera les femmes noires qu’elle rencontre de “belles personnes”, pour ne pas utiliser le mot “noire” qui peut encore avoir une connotation raciste. Et en France, nous faisons un peu pareil, en disant “black” pour “noir”…

Ifemelu est droite dans ses baskets. Elle se construit petit à petit a apprend de ses erreurs. C’est une femme mûre qui rentre au Nigeria, qui sait ce qu’elle veut et qui ne souhaite plus faire de compromis. Elle nous dépeint ainsi un Nigeria aux difficultés et aux travers nombreux – problèmes politiques, de corruption – mais où il a l’air malgré tout de faire bon vivre… Surtout quand il s’agit de son pays d’origine. Ce désir de rentrer travailler dans son pays, pour aussi l’aider à évoluer, et notamment faire évoluer les consciences, est tout à l’honneur de ce personnage tout à fait fascinant. Nigeria, pays de toutes les contradictions, mais d’autres pays en ont également…

Nous suivons aussi le parcours d’Obinze, qui lui aussi s’exilera, mais pas dans les mêmes conditions qu’Ifemelu, et qui sera confronté à bien des problèmes, notamment aux réseaux pour aider les sans-papiers, mais qui profitent bien d’eux en réalité. A lui seul, il pourrait représenter ce pays : un homme érudit, intelligent, qui finira par pratiquer la corruption pour s’en sortir au mieux, et qui se trouvera coincé dans une vie pleine de contradictions, qui ne lui conviendra pas, ou plus dès que son chemin croisera à nouveau celui d’Ifemelu.

Ma chronique est bien loin d’être complète, j’en finis presque par me mélanger les pinceaux : il y aurait tellement à dire sur ce roman ! La rencontre avec l’auteur a duré une bonne heure, elle aurait pu durer des heures encore tellement il y a de choses à dire sur ce roman, puisqu’il fait échos à bon nombre de faits sociétaux actuels. Je ne vous recommanderai qu’une chose : lisez-le de toute urgence, vous ne pourrez rester insensible au charme d’Ifemelu et à l’écriture travaillée de Chimamanda Ngozi Adichie.

A dévorer !

Ma note : 5/5

Et si vous avez un doute, voici le lien vers l’émission La Grande Librairie diffusée sur France 5 du 22 janvier 2015, à voir en replay, à partir de la 21e minute en ce qui concerne cet auteur et ce roman – qualifié de chef d’oeuvre par François Busnel.

Merci à Babelio et Gallimard pour m’avoir permis de découvrir ce chef d’œuvre littéraire !

 

 

Le ciel nous appartient de Brendan I. Koerner

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Brendan I. Koerner, Le ciel nous appartient, Le Livre de Poche Editions, Paris, 2014

le ciel nous appartientLe ciel nous appartient revient sur des faits réels qui se sont passés dans les années 70 aux Etats-Unis. Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui – et encore que – l’auteur nous présente ici une vraie pandémie qui a fait rage outre Atlantique. Car les détournements d’avions faisaient rage, les pirates de l’air dénonçant une Amérique bien loin des idéaux de la période Peace and Love : guerre du Vietnam, chasse aux communistes, rejet de Cuba. Parfois les motifs en étaient plus personnels, mais il reste que les pirates se réfugiaient la plupart du temps à Cuba, où ils espéraient être accueillis par Fidel Castro en personne. A l’époque, pas de fouille à l’embarquement, aucun contrôle de bagages ou de passage aux rayons X ; les accompagnateurs pouvaient rester avec les voyageurs jusqu’à la montée dans l’avion. Il était dès lors assez facile d’emporter armes, bombes et autres lors d’un vol intérieur.

En parallèle de cette histoire et d’une vue synthétique sur les détournements les plus emblématiques de la période, Brian I. Koerner s’attache surtout à l’histoire d’un couple en particulier, ayant accompli un des plus grands détournements d’avions des Etats-Unis. Roger Holder, homme noir ayant connu la guerre du Vietnam, et son lot de traumatismes, a des idéaux assez radicaux, qui le rapprocheront des Black Panthers, ses activistes en faveurs des droits des noirs. Un peu allumé mais doté d’une intelligence assez incroyable, il cherchera assez vite à faire quelque chose pour montrer son désaccord avec le système sociétal américain. D’un autre côté, Cathy Kerkow est une jeune fille du Midwest, très belle, en quête d’indépendance et assez frivole. Elle rencontre Roger à San Diego. Epris très rapidement l’un de l’autre, il va l’inclure dans ses projets fous. Ensemble, ils vont détourner un Boeing 727. Cette folie les mènera à la rencontre du président algérien, dans les cercles de la Nouvelle Vague à Paris. Une folle épopée de deux pirates de l’air que les Etats-Unis chercheront à récupérer et à juger avec acharnement…

Oui, il s’agit d’une histoire vraie. Incroyable, n’est-ce pas ? On a l’enfance difficile de l’un, la frivolité de l’autre, l’histoire d’amour, les revendications, la période Peace and Love emblématique des USA. On a l’action, le détournement, les aventures incroyables des deux amants. On y trouve le FBI, les compagnies d’aviation américaines, les grands politiciens de l’époque – Nixon, Fidel Castro, Boumédiène, Giscard d’Estaing et Mitterrand. On se croirait dans un roman d’aventure sur fonds politique et judiciaire. Difficile de se dire que cette histoire a réellement eu lieu il y a de ça quatre décennies seulement.

Si l’auteur parvient à rendre l’aventure de Holder et Kerkow épique et romanesque dans son écriture et sa présentation des faits, les chapitres nous narrant la situation “aérienne” de la décennie, avec ces multiples détournements, et une explication, certes synthétique, de ces derniers, restent très factuels. On est ici dans le document et l’essai, ce qui s’explique par la complexité des faits narrés. Mais je ne sais pas si l’abondance de détails de cette myriade de détournements était nécessaire à la compréhension du détournement de Holder et Kerkow, qui reste tout de même l’élément central de ce livre. Oui, c’est intéressant, on ne peut le nier, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à cela à l’ouverture de cet ouvrage, et qu eje my suis un peu ennuyée.

Il n’en reste pas moins que ce qui est raconté ici est tout à fait extraordinaire. Le travail de recherche de l’auteur est édifiant, et les chapitres concernant réellement les deux amants très bien narrés, s’apparentant à un roman très recherché. Pour moi, ce livre devient vraiment passionnant au moment où le détournement de Kerkow et Holder commence. On est ensuite happé par les événements.

Le ciel nous appartient est un ouvrage vraiment intéressant, nous montrant les relations internationales de l’époque, la manière de traiter ces actes terroristes, la mise en place des contrôles dans les aéroports – jusqu’aux contrôles drastiques que nous connaissons aujourd’hui. J’ai apprécié que rien ne soit dit sur le 11 septembre, ça n’aurait été qu’une manière d’ajouter du pathos en fin d’ouvrage, vraiment pas nécessaire pour capter l’ambiance d’une époque.

En définitive, un ouvrage très intéressant.

Ma note : 3/5

I hunt killers de Barry Lyga

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Barry Lyga, I hunt killers, Editions du Masque, collection MSK, 2013, Paris

Le thriller, ce n’est vraiment pas mon genre de prédilection. J’en lis très peu, parce que ça a tendance à me foutre les jetons – pardonnez-moi l’expression – à me mettre mal à l’aise et à m’empêcher de dormir. Oui, je sais, je suis une petite nature.

 

Alors pourquoi m’être lancée dans cette lecture ? Parce qu’au Salon du Livre – auquel je me suis rendue le week-end dernier – des goodies étaient offerts pour l’achat de cet ouvrage sur le stand Le Masque. Il s’agissait d’un scellé de preuves, et j’ai fait ma pré-adolescente : un cadeau ? Il me le faut ! Trêve de plaisanteries, c’est surtout l’éditrice présente sur le stand qui a magnifiquement fait son boulot et qui m’a donné très envie de le lire. Il me fut présenté comme un dérivé de la série Dexter. On m’en a souvent dit du bien, mais jusque là, je ne me suis jamais lancée dans le visionnage de cette série. Malgré tout, il fallait, il FALLAIT que je lise ce roman. Chose faite en quelques jours et vraiment, c’est une lecture que je conseille !

Jasper Dent, surnommé Jazz, n’est pas un adolescent comme les autres. Il est le fils de Billy Dent,  serial killer le plus sanglant que les Etats-Unis aient connu. Il a à son compte plus d’une centaine de victimes. Arrêté quelques années plus tôt, enfermé à perpétuité, Jazz peut enfin reprendre une adolescence “normale”. Éduqué par son père, qui ne lui a jamais caché ses activités, il lutte sans arrêt contre ses instincts : son père l’a formé pour qu’il devienne à son tour le serial killer le plus brillant que le monde ait jamais connu, le surpassant lui-même. Mais Jazz ne veut pas de ce futur et il doit lutter sans relâche pour se rappeler que les gens comptent, et tenter d’oublier, ou du moins de passer outre, les nombreux conseils proférés par son père qui lui reviennent en tête à chaque instant. Mais le jour où de nouveaux meurtres se produisent dans la petite ville de Lobo’s Nod, il ne peut s’empêcher de vouloir aider le shérif dans son enquête, persuadé que ce que lui a appris son père peut lui permettre de faire autre chose que le mal. Mais plus l’enquête avance, plus les corps s’accumulent, plus il commence à comprendre que cette affaire est peut-être plus liée à son père, et donc à lui, qu’il ne le pensait…

Une histoire très originale et très bien ficelée. On est bien loin de s’attendre au dénouement, ce qui est très bien joué, surtout pour un thriller destiné aux jeunes adultes. Barry Lyga nous offre un roman bien construit, bien écrit et difficile à lâcher.

On regrettera l’auto-apitoiement du personnage principal, un peu lourd et redondant à la longue. Mais on suit Jazz dans cette histoire, et donc on s’intéresse de près à ce qui se trame dans sa tête, alors on pardonnera facilement ce petit travers à l’auteur. Par contre, je regrette beaucoup les nombreuses coquilles dans l’ouvrage, il manque de nombreux mots qui ont sauté à la relecture. Dommage.

Mis à part cela, un thriller que je conseille vraiment ! Ce n’est pas commun de suivre les tribulations d’un jeune homme éduqué pour tuer, qui se bat à chaque instant pour contrôler ses pulsions. Le shérif, G. William, qui a arrêté Billy Dent, est un personnage très attachant, qui épaule Jazz comme il le peut, et qui gère difficilement l’arrivée d’un second serial killer dans sa petite ville. Connie et Howie, la petite-amie et le meilleur ami de Jazz, sont des personnages auxquels on s’attache beaucoup. J’ai eu un gros coup de coeur pour Howie, personnage très drôle et atypique : il est hémophile, le moindre petit coup et il peut être sujet à une hémorragie. Et malgré cela, il se laisse entraîner par l’enquête officieuse de Jazz, ce dernier ayant besoin de lui pour garder un semblant de santé mentale.

Pour résumer, un roman qu’on a du mal à lâcher avant d’en avoir lu la dernière page. Il s’agit du premier tome d’une trilogie, qui aura donc pour héros Jazz Dent, et au vu du dénouement de ce premier volet, la suite devrait être tout aussi passionnante !

Ma note : 5/5

Les Revenants de Laura Kasischke

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Laura Kasischke, Les Revenants, Christian Bourgeois Editeur / Le Livre de Poche, Paris, 2011

Quel roman ! Je comprends aisément qu’il ait reçu le Prix des Lecteurs, Sélection 2013 !

les-revenants-laura-kasischkeL’histoire d’abord – et je vais avoir bien des difficultés à l’exposer sans trop en révéler… Un drame s’est produit au sein d’une université américaine : Craig et Nicole ont eu un accident de voiture, fatal pour Nicole. Craig est perdu et confus : il a tué la personne qu’il aimait le plus au monde et ne se souvient de rien… le vide intégral. Depuis, il a bien du mal à s’en remettre. Il décide pourtant et contre toute attente de revenir à l’université pour une nouvelle année universitaire, malgré toute l’animosité dont font preuve les membres de la sororité de Nicole, Oméga Têta Tau, qui le considèrent comme un meurtrier. Il est néanmoins épaulé par Perry, son ami et colocataire, qui le défend envers et contre tous car il sait bien que Craig n’était pas sous l’emprise de substances, malgré ce que tout le monde croit, le soir où il a pris le volant avec Nicole à ses côtés. Mais Perry est également troublé par toute cette affaire, car depuis quelques temps, des événements étranges se produisent autour de Nicole et de sa mort, qui l’amène à s’interroger sur la mort et à suivre un séminaire d’anthropologie sur le sujet, dispensé par Mira, très encline à vouloir aider Perry. Mais il n’est pas le seul à se poser tout plein de questions : Shelly était présente sur les lieux de l’accident, c’est d’ailleurs elle qui a appelé les secours. Et pourtant, malgré tous ses efforts, les journalistes ne veulent pas retenir sa version des faits, et s’appliquent à donner un compte-rendu complètement erroné des événements…

Mais que se cache-t-il derrière la mort de Nicole ?

Un roman très dense et puissant. Laura Kasischke réalise un tour de force avec ce roman psychologique aux personnages tous plus intéressants les uns que les autres. Sa plume acérée dépeint une Amérique et un système universitaire très sombres, où tout est bon pour cacher de petits secrets. Sans rien vous révéler, la fin est surprenante.

Petit à petit, on commence à comprendre que tout ce qui semblait acquis au début du roman s’effondre petit à petit : la douce Nicole semble plus perverse que ce qu’elle laissait voir à Craig, Oméga Thêta Tau est bien moins respectable que ce qu’on pourrait croire, le système universitaire plus perverti que ce qu’il devrait être.

La construction du roman est brillante : le passé se mêle au présent, certains chapitres concernent des événements ayant eu lieu avant l’accident. Ces retours en arrière ne sont pas annoncés, il faut lire quelques lignes pour s’apercevoir que Nicole est toujours en vie, et qu’on assiste aux événements ayant conduits à cette fameuse soirée où tout a basculé… Cette construction, critiquée par certains lecteurs sur Babelio, ne m’a pas décontenancée, au contraire, elle nous permet de mieux comprendre les personnages, de “mener notre enquête”, d’accentuer ce côté “voyeur” que tout lecteur ressent, afin de se faire sa propre opinion des événements survenus. La lecture en est densifiée, ce qui nous permet de mieux appréhender la psychologie des personnages. Parce que ce roman, c’est aussi une galerie impressionnante de personnages auxquels on s’attache et qu’on apprend petit à petit à connaître, à travers la trame principale, mais aussi de leurs parcours individuels : Mira et ses problèmes familiaux, Shelly et sa solitude, etc.

Mais ce roman, c’est aussi et surtout un roman sur la mort, sur la manière de faire son deuil, sur l’anthropologie de la mort, discipline à laquelle on est initié grâce aux réflexions de Mira – l’ancienne étudiante en histoire de l’art et archéologie que je suis a beaucoup apprécié cet aspect-là. Et tout est très juste, très bien dépeint, l’auteur ne fait jamais dans le sensationnel.

Laura Kasischke ne s’embarasse pas de tabous et offre un roman vrai, extrêmement bien écrit et construit, qui flirte entre l’enquête, le mystique, l’anthropologie, la psychologie et la sociologie. Un livre brillant, donc, certes un peu dur mais qu’il faut absolument lire !

Ma note : 4/5