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La maison des Turner d’Angela Flournoy

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Angela Flournoy, La maison des Turner, Les Escales, Paris, 2017

La-maison-des-TurnerLa maison des Turner, c’est l’histoire de la famille Turner et des treize enfants qui la compose. Cette famille a grandi à Détroit, dans une maison de Yarrow Street. Cette maison retrace leur histoire : l’installation de la famille, la naissance des enfants et petits-enfants, le décès du père, les événements plus ou moins incroyables qui ont pu s’y dérouler, mais aussi la dégradation du quartier. Aujourd’hui, alors que la mère de cette fratrie ne peut plus vivre seule, qu‘un emprunt ne rend pas les finances familiales florissantes et que la maison ne vaut plus grand chose, la décision quant à cette demeure devient difficile. La crise des subprimes les prend à la gorge, et de Chacha, le frère aîné et nouveau patriarche de la famille, à la dernière, Lelah, ce sont toutes les complexités des relations d’une famille nombreuse qui nous sont présentées.

Ce roman a une certaine force liée à une écriture maîtrisée, accessible et sobre. L’auteur nous dépeint au travers d’une galerie de portraits de personnages aussi attachants que différents une société en pleine mutation, une ville et certains quartiers en pleine transformation, une précarité inhérente à une ville industrialisée qui subit de plein fouet une crise qui la laisse démunie. La famille Turner en subit également les conséquences.

Mais l’auteur nous présente aussi des thèmes universels comme la famille, l’amour, le temps passé, présent et à venir. Les personnages sont chacun très différents, et ont des vies bien éloignées les uns des autres. Heureusement que l’auteur nous propose en début de roman un arbre généalogique, au risque de s’y perdre. Par contre, il reste dommage que, proposant un tel nombre de personnages, elle ne se soit cantonnée à ne suivre que trois d’entre eux.

Ce qui est également intéressant, c’est que l’auteur nous dépeint la ville de Détroit et son évolution au fil du temps, la ségrégation – et cette famille noire peut en témoigner – les crises à répétition qui voient une désurbanisation de la ville et une pauvreté de plus en plus marquée, liée à la création de ghettos plein d’insécurité. Si c’est bien l’histoire d’une famille à laquelle s’attache ce roman, c’est aussi celle de la ville, et c’est ce qui rend ce roman intéressant.

Malheureusement, je ne suis pas parvenue à entrer dans ce roman. L’écriture a beau être agréable, les personnages plutôt intéressants, j’ai eu du mal à m’intéresser au destin de cette maison et de cette famille. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Peut-être quelques longueurs, de longs chapitres qui viennent présenter un moment d’un personnage mais dont j’ai eu du mal à voir l’intérêt. Ou peut-être que ce n’était pas le bon moment pour moi de lire ce roman. Mais sans conteste, je vois la beauté de ce roman, sa force dramatique, sans avoir réussi à y avoir été sensible.

Un roman très beau, donc, bien écrit, sur une famille complexe, une maison pleine de souvenirs et une ville en pleine mutation, qui ne m’a malheureusement pas émue. Dommage.

Ma note : 3/5

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La porte du ciel de Dominique Fortier

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Dominique Fortier, La Porte du Ciel, Les Escales, Paris, 2017

la-porte-du-cielVoici un roman sur un sujet qui m’émeut toujours : la Guerre de Sécession, l’esclavage, les plantations de cotons, et les destins de personnages atypiques se débattant au milieu des événements historiques. L’émotion a été au rendez-vous, bien que j’ai été légèrement déçue par le traitement du sujet, alors même que c’est ce qui en fait la beauté… J’y reviens tout de suite !

Nous sommes en Louisiane à la veille d’une Guerre civile. Le destin de deux fillettes se percutent un beau jour sur une plantation. La petite fille blanche du médecin qui n’a pas d’esclave demande à son père d’acheter – ou libérer ? – une jeune esclave noire qui paraît bien peu docile. Eleanor prend dès lors Eve sous son aile d’enfant : elle considère la jeune mulâtre comme son jouet, son passe-temps. Mais les fillettes grandissent dans une Amérique en construction, où les Etats sont désunis comme peut l’être une courtepointe avant que les morceaux de tissus ne soient cousus entre eux… D’ailleurs de nombreuses femmes attendent le retour de leurs hommes – pères, frères, maris, fils – partis combattre, en cousant ces courtepointes qui ne tiennent que par un fil… Les jeunes filles vont voir leurs destinées qu’aucune n’a choisies croiser guerre, premiers émois, fatalité, espoirs.

Ce qui est troublant avec ce roman, c’est que je ne saurais avoir un avis vraiment tranché dessus. Parce que ce qui m’a plu est aussi ce qui m’a déplu… Sensation bizarre s’il en est ! Dès les premières pages, on est embarqué dans un drôle de récit, qui se présenterait presque comme un conte ou une légende. Le narrateur de cette histoire est un personnage atypique, le Roi Coton, qui pourrait s’apparenter à la voix de l’Amérique éternelle. Il nous conduit de page en page à la découverte de ces deux gamines qui grandissent dans cette époque troublée, où l’on découvre encore une fois de quelle manière étaient traités les esclaves, dont les femmes étaient violées, séparées de leurs enfants, et comptés comme la moitié d’une personne dans le recensement de l’époque, mais aussi à la suite de femmes tissant leurs courtepointes avec les restes des habits de leurs enfants morts ou partis, et même à la suite d’un homme noir innocent condamné à mort de nos jours, ce qui montre que toutes ces aberrations sont loin d’être finis. Ce qui est d’autant plus puissant au vu de l’actualité.

On ne fait que passer dans l’histoire de ces personnages, on survole un instant de leurs vies. De fait, la fin peut paraître abrupte. Mais assez logique. Ce qui m’a peut-être le plus contrarié, c’est cette impression de survol de l’histoire. On est comme un observateur juste au dessus des personnages. Il est difficile de s’attacher à eux, puisque, et c’est une volonté de l’auteur, ils ne sont pas approfondis et fouillés. De fait, comme dans la vie, on rencontre des personnes dont on ne fait qu’apercevoir certaines facettes, et c’est ainsi qu’on perçoit Eleanor et Eve. On comprend certaines choses sur elles, on devine leurs caractères, leurs intentions, leurs désirs, mais rien n’est fouillé. Et c’est assez frustrant ! Tout en étant très beau, puisque l’auteur reste dans une nuance poétique. Avec ce narrateur très fort et ces personnages qui ne font que passer dans une histoire américaine bien plus vaste, se dégage un sentiment d’irréalité et de lyrisme.

Ce qui est aussi très beau et assez dérangeant, c’est le découpage du roman. Les chapitres sont entrecoupés de descriptions de courtepointes. Le roman est ainsi construit qu’il ressemble à une courtepointe, avec ces chapitres reliés entre eux par un fil. Mais un fil solide, amené à tenir et à se renforcer. Histoire, courtepointe, construction du roman, tout reflète ces Etats-Unis en construction. Et pourtant, ces chapitres sont aussi assez déstabilisants, nous extrayant de l’histoire esquissée des jeunes filles pour nous emmener à notre époque, ou à la suite d’un motif de couture, dans les confins du paysage du Sud des Etats-Unis, ou encore sur le chantier d’une église faite de bric et de broc.

Mais surtout, il me faut noter la très belle plume de l’auteur qui nous offre un roman au style maîtrisé, plein de poésie et de légèreté. Certains passages sont marquants et restent en tête longtemps après avoir refermé le roman, à l’image de ces premières lignes, où le Roi Coton se présente, ou encore quand il est question de la fin de la guerre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ? p.219. C’est percutant, les mots sont justes et les tournures de phrases recherchées sans être pédantes.

En somme, un beau roman dont les forces et les beautés m’ont tout à la fois dérangée et émerveillée.

Ma note : 4/5

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Jami Attenberg, Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Les Escales, Paris, 2016

mazie-sainte-patronne-des-fauches-et-des-assoiffes_9621Quelle belle découverte que ce roman ! Autant original dans la forme que dans le fond, il ravira les amateurs de romans du début du XXe siècle, mais aussi ceux qui aiment les belles histoires de vie, pleines d’humanité et de tendresse, mais aussi de détresse et de coups durs. Un magnifique roman, poignant et bien écrit !

Mazie vit à New York. Alors qu’elle est encore une fillette, elle se voit offrir un journal intime. Par touches espacées dans ses jeunes années, nous commençons à suivre cette fillette qui grandit bien vite dans une famille pas comme les autres. En effet, ce sont sa sœur et son beau-frère qui l’élèvent, ainsi que sa petite sœur, son père étant alcoolique et violent et sa mère bien trop soumise. Dans le quartier populaire de Manhattan, Bowery, la voilà qui expérimente la vie. La vraie histoire commence à la fin des années 10, alors qu’elle a 19 ans. La vie s’accélère, et la voilà qui tient la billetterie du Venice, cinéma appartenant à son beau-frère qu’elle aime comme un père. De sa cage de verre, elle voit la vie défiler, avec son lot de misère et d’événements tragiques, mais aussi de belles choses et de belles personnes, à l’image Sœur Ti. Mais elle ne se contente pas de la regarder défiler, elle la vit également : elle aime faire la fête, avoir de bons amis, boire un coup de temps à autre, plaire aux hommes, et ce n’est pas la Prohibition qui l’en empêchera ! Femme de caractère, elle verra son quartier changer du tout au tout lors de la Grande Depression, envahi dès lors par une myriade de sans-abris qui étaient il y a peu de temps ses prétendants bien mis et fortunés. Elle ne pourra laisser le monde s’écrouler sans ne rien faire, et Mazie n’a pas peur de mettre la main à la patte, ça non !

Incroyable Mazie ! Il y a peu de personnages qui restent longtemps dans mes pensées après avoir refermé un roman. Je commence un nouveau roman, et j’en lis encore un autre, je rencontre des dizaines de personnages dont le souvenir s’estompe peu à peu. Mais avec Mazie, c’est différent. Son caractère fort, qui ne s’en laisse pas compter, à une époque où les femmes n’avaient pas les mêmes droits qu’aujourd’hui, son altruisme et sa bonté, en font un personnage qu’on aimerait avoir pour amie. Son souvenir me restera longtemps !

L’histoire en elle-même est sidérante puisqu’elle marque l’histoire même du New York du début du XXe siècle. Est-ce de par sa construction, dont je vous parlerai un peu plus tard, ou de par la justesse de son propos, je ne saurais le dire, mais l’auteur parvient à ancrer son histoire dans la grande Histoire, elle tend à une véracité étonnante, alors même que je connais mal les événements qu’elle nous présente. C’est peut-être parce que le personnage de Mazie est inspiré d’un portrait publié dans le New Yorker et écrit par Joseph Mitchell, mais Jami Attenberg fait revivre une époque, une ville, une pulsation, une histoire de manière fabuleuse et passionnante.

Par sa construction polyphonique, l’auteur appuie donc encore plus l’ancrage de son roman dans l’Histoire de New York. En effet, le roman laisse la part belle au journal intime de Mazie, mais aussi laisse entrevoir des extraits d’interviews de personnes ayant connu Mazie, ou ayant trouvé le journal intime, ou encore professeur d’histoire avec une grande connaissance de l’histoire de la ville. Laissant supposer qu’une personne a créé ce livre à partir de tous ces éléments, l’auteur donne l’impression qu’il s’agit d’un vrai travail biographique. Il donne une autre dimension à son écrit, et surtout tend à l’originalité et se détache des autres romans. C’est de plus parfaitement maîtrisé, sans aucune incohérence, ni dans les dates, ni dans les faits, et écrit avec beaucoup de sensibilité. Elle parvient à changer de ton selon qu’on est à l’écrit avec le journal de Mazie, ou que l’on est plus dans un langage oral d’interview avec les autres témoignages. C’est finement vu, et parfaitement découpé et agencé, c’est réussi.

Les personnages rencontrés témoignent d’une époque complètement folle. J’ai déjà parlé de l’incroyable Mazie, mais ses sœurs, et particulièrement Rosie, valent le détour, sans parler de son beau-frère, de son voisin, de Sœur Ti, et j’en passe ! Les personnages sont tellement bien construits qu’ils donnent l’impression d’avoir tous vécu, ce qui donne encore plus de poids au caractère témoignages et biographie au roman.

Que dire de plus si ce n’est que ce roman est une petite pépite, plein d’émotion, d’humanité et de tendresse, mais aussi de violence, celle de cette époque difficile, entre Prohibition et Grande Dépression. Une lecture passionnante à la rencontre d’un New-York bien différent de celui qui nous est habituellement présenté et de ces années de douce folie. Un roman de vies, un coup de cœur.

Ma note : 5/5

La Mémoire des embruns de Karen Viggers

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Karen Viggers, La Mémoire des embruns, Les Escales / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

la mémoire des embrunsLa Mémoire des embruns est un roman saisissant, marquant, fort et puissant qui s’attache principalement à deux personnages, une femme âgée qui se remémore son passé, ses erreurs et ses espoirs, et son fils dans la quarantaine, traumatisé par un expérience passée, qui tente de se reconstruire. C’est admirablement bien écrit et construit, une belle découverte !

Mary est âgée et a de grave problème de santé, notamment cardiaques. Alors que sa fille Jan tente par tous les moyens de la mettre en maison de retraite, elle décide de passer ses dernières semaines à vivre sur l’île de Bruny, île de la Tasmanie où elle a vécu la plupart de sa vie auprès de son époux Jack, gardien du phare. C’est une lettre qui l’a poussée à s’y rendre, une lettre qu’elle est censée remettre à une personne. Cependant, elle ne peut s’y résoudre. Elle décide donc d’invoquer le souvenir de son mari défunt sur cette île battue par les vents et de se faire pardonner à sa manière, en invoquant le passé, entre bons et mauvais souvenirs. Si Jan n’accepte pas sa retraite sur l’île, ses deux fils décident de s’y résoudre, et notamment Tom, le plus jeune, qui comprend le désir de sa mère de passer ses derniers moments de vie comme elle l’entend. Et ce n’est pas évident pour lui, qui n’a pu être présent à la mort de son père, alors qu’il était en Antarctique comme diéséliste avec des équipes de scientifiques. Cette expérience l’a autant fasciné que traumatisé : la solitude, l’éloignement, les problèmes qu’on ne peut régler de si loin, les journées d’hiver sans voir la lumière du jour, la magnificence de la nature, la compagnie restreinte. Alors qu’il peine encore à se remettre de cette expérience, sa mère tente de garder ses secrets et de faire la paix avec le passé. Tous ces destins entremêlés, ces vies fragiles, les histoires d’amour et de non-dits, prennent vie dans une nature luxuriante, battue par les vents ou recouverte de glace, dans une Tasmanie magique et envoûtante.

Karen Viggers nous offre un roman de vies, des histoires de couples et de famille, de destins. Elle y mêle un secret, que l’on devine assez rapidement même si on en a la confirmation que dans les dernières pages, et ce n’est pas vraiment cela qui importe. Ce qui nous intéresse, c’est bien de savoir comment ces personnages complexes, fragiles, entiers vont le vivre, et l’auteur instille émotions et informations progressivement, amenant le lecteur à se plonger de plus en plus dans ce roman afin de savoir comment tous ces souvenirs vont s’imbriquer les uns dans les autres, comment tout a pu se produire, et comment le vivront nos héros. Je me suis particulièrement attachée au personnage de Tom, si solitaire, si fragile, qui mène sa petite vie effacée sans faire de vague, plein d’incertitudes et de doutes, qui va peu à peu revenir à la vie. Quant à Jan, elle est assez insupportable, voulant à chaque instant avoir raison, faisant culpabiliser ses proches, et souhaitant à tout prix contraindre sa mère et lui imposer ses choix, comme celle-ci l’a fait dans son enfance, en l’élevant sur une île peu habitée et loin de tout. Et malgré tout, on apprend à la comprendre. Les personnages qui prennent place dans ce roman, même les secondaires, sont tous magnifiquement construits.

L’auteur manie les mots avec brio et nous offre des descriptions à couper le souffle. On découvre cette île de Bruny battue par les vents, au climat rude, mais d’une beauté exceptionnelle qui nous donne envie de nous rendre en Tasmanie le découvrir de nos yeux. Karen Viggers est une conteuse hors pair, nous invitant au voyage et à l’inconnu. Par le personnage de Tom, elle nous initie aussi à la faune, puisqu’il est passionné par les oiseaux. Et bien plus que cela, on est entraîné grâce à ses souvenirs en Antarctique. Et là, c’est la révélation : on se laisse happer par les descriptions de ce paysage d’une blancheur immaculée, par sa faune et ses manchots, par la beauté de ces terres qui n’ont pu être apprivoisées par l’homme. On est fasciné, et la magie de l’auteur opère. Je suis en général peu attirée par les romans trop descriptifs, trop focalisés sur la nature, et j’ai d’ailleurs eu un peu de mal à entrer dans le roman. Mais il a été clair très rapidement que ce roman serait différent, car il mêle narration et descriptions de manière étroite, l’un de pouvant se soustraire à l’autre, les deux étant complémentaires. En effet, la vie de Mary est intrinsèquement liée à l’île de Bruny où elle a rencontré son mari et où ils sont retournés vivre pour s’occuper du phare. Quant à Tom, sa vie, ses amours et ses faiblesses sont inextricables de son expérience en Antarctique, de son amour des oiseaux et de la nature. La nature est un personnage à par entière du roman, un personnage fort, vibrant, imposant et miraculeux.

La construction du roman est très maîtrisée et l’auteur délimite passé, par le personnage de Mary, et présent/futur par le personnage de Tom grâce à un procédé très ingénieux – du moins, c’est comme cela que je l’interprète. Quand il s’agit de suivre Mary, son retour sur l’île, sa rencontre avec le garde-chasse, les visites de ses enfants et de sa petite-fille, et les souvenirs lointains, l’auteur utilise la troisième personne du singulier. Par contre, lorsque nous sommes avec Tom, son passé et son présent, elle utilise la première personne du singulier, ce qui nous permet d’abord de nous attacher plus particulièrement à ce personnage, ensuite de le mettre au centre du récit, enfin, et cela découle du précédent point, de mettre l’accent sur ce personnage et son futur en création, plein d’espoir et d’apaisement. C’est bien pensé et cela fonctionne parfaitement.

La Mémoire des embruns est donc un roman sublime, fascinant et envoûtant, mêlant intrinsèquement souvenirs, narration et paysage de façon incroyable et magnifique. Une expérience sensorielle exaltante que je vous recommande vivement !

Ma note : 5/5

Quoi qu’il arrive de Laura Barnett

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— Sélectionné pour le Prix Relay des Voyageurs-lecteurs 2016 —

Laura Barnett, Quoi qu’il arrive, Les Escales, Paris, 2016

quoi qu'il arriveSélectionné pour le Prix Relay des lecteurs-voyageurs, j’ai été très intriguée par ce roman, notamment par sa comparaison avec Un Jour de David Nicholls que j’avais adoré. Si finalement la comparaison me convint peu, j’ai été enchantée à la lecture du roman de Laura Barnett !

Trois versions d’une histoire pour une même scène de départ. Eva est une jeune étudiante de Cambridge. Elle étudie la littérature, sort avec un jeune acteur très prometteur, David, auprès duquel elle se sent belle et importante. Mais le destin s’en mêle : elle se déplace à vélo pour aller à un rendez-vous universitaire quand un chien se retrouve presque sous ses roues. Un jeune homme voit la scène, Jim, et lui adresse la parole. Que va-t-il se passer ? De là, trois possibilités après cette première rencontre. Vont-ils se mettre ensemble ? Eva va-t-elle rester avec David ? Qu’est-ce que leurs vies leur réservent ?

Un pitch très alléchant, donc, et plein de promesses ! La question posée par l’auteur n’est pas nouvelle mais traitée de manière intéressante : que ce serait-il passer si j’avais fait autrement ? Cela aurait-il changé quelque chose à ma vie ? On alterne tout au long du roman entre trois versions possibles de l’histoire : une où Eva reste avec Jim, une où elle n’échange que quelques mots avec Jim et initie une vie avec David, enfin une dernière où son amour avec Jim est très rapidement contrarié. De là, on suit leurs cheminements à tous les deux, selon ces trois scénarios : leurs rencontres, leurs amours, leurs déceptions, leurs échecs, leurs angoisses, leurs frustrations, leurs joies, leurs réussites, leurs enfants, leurs voyages, leurs vies en somme. Et c’est très plaisant ! On pourrait croire que c’est lassant de revivre les événements majeurs de leurs vies trois fois d’affilée, mais l’auteur rend cela intéressant, ne s’arrêtant pas sur les mêmes détails, et mettant en avant les destins des protagonistes selon les nouvelles données de la version proposée.

C’est un peu difficile au début de ne pas se perdre entre les versions, de se rappeler laquelle est laquelle, comment s’appelle la fille d’Eva dans telle ou telle version, ce que devient Jim dans la version 2 ou la version 3. Mais très rapidement, on se laisse glisser sur les mots de Laura Barnett, et on est emporté par la vague. On se resitue très rapidement et on parvient à garder le fil sans trop de problème. L’auteur jouant sur les hasards de la vie, les petites décisions, nous montre que souvent ce qui devait arriver finit par arriver, « quoi qu’il arrive. » Le cheminement est très différent, mais en essence, on en arrive à un final similaire. Qu’on y croit ou non, l’histoire est très plaisante, et on a envie de penser que la vision de l’auteur est possible.

Parlons un peu de l’écriture à présent. Mon seul grief quant à ce roman est le style de l’auteur. S’il est plaisant en essence, elle écrit des phrases trop longues, avec des digressions entre parenthèses ou tirets pour ajouter une idée ou une information, pour revenir à son idée principale ensuite. Cela oblige souvent le lecteur a reprendre sa lecture de la phrase, afin de se rappeler de l’idée du début pour comprendre sa fin. C’est bien dommage, surtout qu’il suffirait de la couper en plusieurs phrases. J’avoue bien volontiers que cela na m’a pas trop dérangé sur la première partie du roman, mais arrivée à la seconde, je me suis accrochée à une, deux, trois phrases, et une fois ce tic d’écriture remarqué, il m’a été impossible de passer outre, et c’est là que c’est devenu gênant. C’est bien dommage, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier le roman.

Ce fut en définitive une très belle découverte, une chouette lecture, une très belle histoire, où nous suivons ces personnages attachants et plein de failles sur des décennies. Je vous le conseille, malgré ses petites imperfections !

Ma note : 5/5

Une dernière danse de Victoria Hislop

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Victoria Hislop, Une dernière danse, Les Escales / Le Livrede Poche, Paris, 2014 / 2015

une dernière danseLes romans de Victoria Hislop m’ont longtemps fait les yeux doux et voilà qu’enfin, je m’y suis mise ! La petite histoire dans la Grande, constante de ses romans, est la grande force de cette auteur et je suis tout à fait conquise !

Sonia est une anglaise d’une trentaine d’années qui s’ennuie ferme dans son couple. Quand elle se décide à prendre des cours de salsa, elle ne s’imagine pas jusqu’où cela va la mener… Sa meilleure amie Maggie la convainc de partir quelques jours à Grenade pour prendre des cours sur place, s’exercer dans des bars et pourquoi pas, s’initier au flamenco. Au gré de ses pérégrinations dans la ville, elle s’installe dans un café, El Barril, et commence à discuter avec le patron : de l’histoire de Grenade, des photographies d’un torero et d’une danseuse de flamenco accrochées au mur. L’entente entre Miguel et Sonia est immédiate, et les confidences du vieil homme tout à fait fascinantes et terribles : il va lui conter l’histoire de la famille Ramirez, ancienne propriétaire du café, en plein coeur de la Guerre d’Espagne. La fille, Mercedes, est adorée de ces trois frères qui ne parviennent pas à s’entendre : Ignacio, le torrero aux idées franquistes ; Antonio, le républicain convaincu ; Emilio, le doux rêveur arrimé d’une guitare, qui partage les idées d’Antonio. Les événements de Grenade, l’arrivée en force des franquistes, les persécutions et arrestations aléatoires, vont se mêler aux destins des trois frères et de Mercedes, tombée amoureuse d’un joueur de guitare gitan pour qui elle danse le flamenco. Au coeur de cette guerre civile qui va déchirer l’Espagne, chacun va poursuivre sa destinée, au coeur de Grenade et plus loin, suivre ses idéaux et tenter de survivre coûte que coûte.

Je ne sais même pas par où commencer ma chronique, j’en perds les mots tant ce roman m’a touchée, tant je l’ai trouvé fort, beau et d’une richesse historique inouïe. Ce qui m’a attiré en premier lieu, ce sont les événements historiques que l’auteur nous conte au travers de la famille Ramirez, cette guerre civile dont on parle bien peu dans les programmes scolaires, alors même qu’elle est tellement liée à la Seconde Guerre mondiale et nous montre les ambitions d’Hitler qui a appuyé moralement et militairement Franco et son coup d’Etat. On en sait tellement peu, si ce n’est qu’il y a eu Guernica – merci Picasso – et les brigades internationales – ce qui nous montre tout de même la portée internationale de ces événements à cette époque, et puis aussi que les Républicains se sont opposés au franquisme. Mais ensuite… Pour moi qui ai grandi à la frontière catalane, avec de nombreuses familles aux noms espagnols, cette Histoire est peut-être encore plus importante – nous avons nous aussi une histoire peu fameuse de camps de réfugiés espagnols où ces derniers étaient loin d’être correctement traités et bien mal considérés… Lire ce roman, c’est un condensé de cours d’Histoire qui nous manque, alors même que l’Espagne est un pays prisé des touristes français. Rien que pour cela, je suis plus que ravie d’avoir lu ce merveilleux roman qui m’a permis, enfin, d’en savoir plus – bien que je m’y étais intéressée de moi-même par ailleurs.

Ensuite, les personnages sont extrêmement bien construits, même les secondaires. Il y a évidemment deux histoires, dont on devine le lien assez vite. Tout d’abord Sonia, dans laquelle toutes les trentenaires sans enfants et qui ne sont pas pleinement épanouies se reconnaîtront. Son mari ne supporte pas son attirance pour la danse, et encore moins ces fréquents voyages à Grenade. Elle ne supporte plus son mari alcoolique avec lequel elle n’est plus heureuse et avec lequel elle s’est construite une vie superficielle. Maggie, la voix de la raison, par ses emportements, ses choix de vie marqués au fer rouge des mots “Carpe Diem”, est la compagne idéale dont elle a besoin pour réinventer sa vie. Ensuite, bien entendu, tous les membres de la famille Ramirez, si différents les uns des autres, tous tellement entiers dans leurs opinions et leurs choix, mais se retrouvent toujours autour de leurs parents et notamment leur mère, qui est tellement minée par la mésentente de ses fils et inquiète de la fougue de sa fille. Leurs destins sont à l’image de leurs caractères, et si on sait l’étendue du massacre auquel ils vont faire face, on suit leurs destinées avec un grand empressement. Ce livre est un formidable page turner ! Même si on se doute un peu de la fin…

Comme va si bien le dire Miguel à Sonia, le destin de la famille Ramirez, aussi dramatique soit-il, n’était pas unique en Espagne en ses temps troublés. Mais on ne peut qu’avoir le cœur déchiré en lisant le roman de Victoria Hislop…

Un seul conseil : lisez-le vite !

Ma note : 5/5

J’ai eu la chance de rencontrer l’auteur lors d’une soirée organisée par le Livre de Poche et Les Escales pour la sortie d’Une dernière danse, et de sa nouveauté parue chez Les Escales, La ville orpheline. Et elle est à l’image de ses livres : généreuse, disponible, s’intéressant aux autres et prête à répondre à toutes les questions possibles. Un moment incroyable que j’ai passé entourée d’autres blogueurs partenaires du Livre de Poche, Emily et Oihana de Café Powell et Michèle de Book’inons, et de Marjorie du Livre de Poche. Encore de superbes rencontres autour des livres !

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Un goût de cannelle et d’espoir de Sarah McCoy

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Lecture dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014

 

Sarah, McCoy, Un goût de cannelle et d’espoir, Les Escales, Paris, 2014

un gout de cannelle et d'espoirDeuxième roman sélectionné au Prix Relay des Voyageurs que je lis, et là encore, une très belle surprise ! Ce roman est un gros coup de coeur !

Deux histoires s’entremêlent dans ce roman mi historique, mi contemporain. En 2007, à El Paso, près de la frontière mexicaine, Reba, journaliste, doit écrire un article sur les traditions allemandes pour Noël. Elle se rend donc dans la boulangerie tenue par une allemande, Elsie, et sa fille, Jane. Alors qu’elle a elle-même des problèmes à régler, concernant son enfance, ses souhaits et son couple, elle découvre dans ce lieu où la gourmandise n’est plus un vilain défaut, et auprès de ces deux femmes, bien plus que matière à l’écriture d’un article…

En parallèle, nous suivons la jeunesse d’Elsie, ce qui nous permet de faire des liens avec la vieille dame qu’elle est devenue, mais aussi avec le quotidien qui s’offre à El Paso, et notamment au fiancé de Reba qui est garde-frontière. Elsie a grandi pendant la guerre, à Garmisch, en Allemagne. Comme ses parents et sa soeur, elle ne se pose aucune question sur le régime nazi : il est légitime, érigé en religion, Hitler en étant devenu le Dieu. La boulangerie que tient sa famille est protégée par les nazis, qui leur procurent les ingrédients, de plus ou moins bonne qualité, nécessaires à la confection de pains et autres pâtisseries. Son père s’est d’ailleurs fait un ami, Josef Hub, officier, qui courtise Elsie, et les protège donc. Cependant, Elsie commence à se poser des questions sur la supériorité des aryens face aux autres peuples, notamment aux Juifs, un jour de Noël où Tobias, un jeune chanteur juif, lui demande aide et protection… Le choix qu’elle va faire en lui ouvrant ou non la porte de la boulangerie va à jamais façonner le destin de la jeune allemande.

Ce roman est d’une justesse incroyable, il est exceptionnel. J’ai ressenti la même chose qu’après la lecture de La Voleuse de Livres de Markus Zusak, où la vision des habitants allemands pendant cette période troublée de notre Histoire est mise à l’honneur. Rien n’était vraiment simple alors : pour le père d’Elsie, l’idéologie nazie a un sens, après les humiliations post Première Guerre mondiale. Les idées d’Hitler sont justes, parce qu’il les a assimilé comme telles. La peur de l’inconnu, des différences, des autres, la facilité de fermer les yeux face aux horreurs qu’on sait, ou qu’on pressent avoir lieu pas très loin de chez nous – Dachau entre autres, tout ceci justifie les actions du régime en place. Le regard d’Elsie évolue, et l’échange de lettres avec sa soeur Hazel nous apprend encore des choses sur ce régime. Face au traitement de ses enfants, Hazel va aussi être confronté à l’absolue horreur d’un système idéologique qu’elle a soutenu et en lequel elle a cru jusque là. C’est brillant, et nous montre que faire évoluer les mentalités est un travail long et fastidieux, quand des idées aussi fortes et radicales ont été assimilées par tout un peuple.

On comprend ainsi pourquoi la Elsie des années 2000 a bien du mal à évoquer ces années passées à Garmisch lors de l’entretien pour l’article de Reba. Mais on comprend également son caractère : sa générosité, son entrain, tous les conseils qu’elle va donner à cette journaliste un peu paumée.

Le parallèle avec la situation des sans papiers qui, n’ayant rien à perdre, ont décidé de passer la frontière, quitte à vivre dans la misère aux Etats-Unis, est assez frappant. Fermer les yeux sur leurs conditions de vie au Mexique et appliquer la loi, comme le fait Riki, le compagnon de Reba, n’est finalement pas très éloigné de la situation de ces Nazis qui exécutaient les ordres en arrêtant les Juifs, comme a pu le faire Josef, le prétendant d’Elsie en 1944. Les renvoyer dans leur pays, ne sachant pas s’ils vont y survivre, est finalement assez révoltant… et malgré tout compréhensible : les Etats-Unis ne peuvent accueillir toutes ses populations. Evidemment, le parallèle a ses limites, je ne compare pas les Etats-Unis au IIIe Reich. Mais la capacité des Hommes à refuser un système qu’ils trouvent injuste, et chercher, à leur manière, et avec leurs possibilités, à changer cela, mais surtout à vivre en accord avec leurs idées, est probant dans ce beau roman, où la tolérance prend une part importante. La recherche de soi également. Et les valeurs de l’amitié. De la famille. Et de l’entraide.

Sarah McCoy nous offre ici un très beau roman, qui se lit d’une traite. Le petit plus : on salive du début à la fin en lisant les descriptions des belles pâtisseries, pains et chocolats dans les boulangeries d’El Paso et de Garmisch. Et cerise sur le gâteau : certaines recettes nous sont offertes en fin d’ouvrage. Roman magnifique et livre de cuisine… et vous hésitez encore à vous jeter sur ce livre ?

Ma note : 5/5

Et puis, bien entendu, on pense à voter pour ce roman dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014 en cliquant ici !