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La ferme du bout du monde de Sarah Vaughan

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Sarah Vaughan, La ferme du bout du monde, Editions Préludes, Paris, 2017

la ferme du bout du mondeVoici un roman fort, beau, qui nous entraîne dans une Cornouilles sauvage et magnifique, à la rencontre de personnages incroyables. Une très belle réussite que ce roman de Sarah Vaughan, de laquelle nous avions déjà lu La meilleure d’entre nous. Un roman bien différent, bien plus fort, bien plus élaboré que son premier. Encore un coup de cœur chez Préludes !

Nous sommes en 1939. Deux enfants londoniens viennent trouver refuge dans la campagne anglaise, dans une ferme située au milieu de nulle part, en Cornouailles. Ils y rencontrent notamment Maggie, la fille du fermier, dont ils deviennent amis. Ils sont protégés des turpitudes de la guerre qui se déroule bien loin de la réalité paysanne. Mais l’été 1943 va marquer un tournant dans leurs vies à tous les trois et les bouleverser.

Nous sommes en 2014. Lucy travaille dans un hôpital auprès d’enfants et elle est mariée. Mais elle découvre l’infidélité de son mari et commet une erreur médicale qui aurait pu coûter la vie d’un jeune patient. Bouleversée, elle s’en va soigner ses plaies auprès de sa grand-mère Maggie, de sa mère et de son frère. La voilà de retour en Cornouailles où elle s’aperçois que la ferme ne va pas aussi bien qu’elle l’espérait. Hantée par la disparition tragique de son père quelques années plus tôt, elle cherche à aider son frère et à réinventer l’activité de cet édifice familial. Mais les découvertes qu’elle va faire vont tout chambouler.

Quand passé et présent se mêlent, qu’un drame vient bouleverser des vies et les marquer à jamais, comment tout réparer tant d’années après ?

Ce livre est tout simplement magique ! Si le thème de la Seconde Guerre mondiale, comme la construction passé / présent, sont beaucoup utilisés par les romanciers, Sarah Vaughan parvient à créer une tension narrative autour de personnages bien construits, blessés mais jamais pathétiques, et à faire naître l’espoir là où il n’y en avait plus beaucoup. Et cette Cornouailles ! Qu’en dire ! Cette terre qui peut être à la fois si riche et si rude, si belle et si inhospitalière, battue par les vents et envahie par les embruns, elle fascine le lecteur qui ne souhaite plus qu’une chose : aller visiter cette Cornouilles enchanteresse.

Si la structure narrative aide à créer une tension dramatique, elle est appuyée par les situations et personnages que dépeint l’auteur. Le rythme est assez lent, rien dans la précipitation, et chaque élément se met en place doucement. Mais ce n’est pas pour autant qu’on s’y ennuie, au contraire ! On s’empare de chaque mot de l’auteur et de ceux bien choisis par sa traductrice, on s’en délecte, on les fait rouler sous sa langue pour en sentir chaque nuance. C’est un roman très poétique, porté par un décor qui prête à la méditation, aux sensations et qui transcende les émotions. Et chaque personnage est à l’image de cette lande battue par les vents, de cette ferme encore debout malgré les événements qui les ont ébranlés.

Si l’auteur s’intéresse dans ce roman à l’Histoire, plus particulièrement à cette Seconde Guerre mondiale qui bouleverse toujours autant, elle préfère se concentrer sur les petites gens, celles qui n’ont peut-être pas changé la face du monde ou influé sur le conflit, mais qui ont dû intégrer cette variante dans leur quotidien et s’accommoder de la situation. Ce qu’ont finalement vécu la majorité des contemporains de ce conflit. Et si ce dernier n’est pas l’objet central du roman, il influe sur le destin des personnages de Sarah Vaughan, Maggie, Will, Alice et par ricochet Lucy, sa mère et son frère. Comme ces bourrasques qui frappent la lande, par vagues, parfois pas de manière frontale. Mais c’est une donnée avec laquelle il faut composer.

Toute la finesse de l’auteur réside dans la tension et le suspens qu’elle parvient à insuffler dans son roman : si on sait qu’un terrible secret se cache dans le passé de la grand-mère de Lucy, il ne nous est pas révélé avant les derniers chapitres. Et si, page après page, l’histoire d’Alice, Will et Maggie prend forme, si on commence à entrevoir ce qui va se jouer, on reste bouleversé par la révélation, étant bien loin de la vérité. Ce que défend aussi Sarah Vaughan dans ce beau roman, c’est qu’une action partant d’une bonne intention, d’un désir fou de rattraper ses erreurs et de protéger ceux qu’on aime, peut se transformer en véritable tragédie. Ce qui nous montre que rien n’est jamais acquis, qu’il ne faut pas juger hâtivement, et surtout apprendre à pardonner. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais cela reste une belle leçon de vie.

Quant aux événements de cet été 2014 qui voient Lucy revenir dans cette ferme du bout du monde, ils ne tournent pas autour de ce secret enfoui, mais s’intéressent à la reconstruction de cette jeune femme qui remet en doute sa vocation pour une erreur qu’elle ne peut se pardonner, ainsi que sa capacité à faire confiance après la trahison de son conjoint. Une reconstruction qui passera par un travail sur soi et un affrontement de son passé et de ses peurs, mais aussi par un travail bienvenue dans cette ferme qu’elle croyait inébranlable mais que finalement elle connaît peu. Lucy est aussi inspirante que peuvent l’être Maggie et Alice. Trois personnages forts, humains, complexes et beaux.

La ferme au bout du monde est un roman vibrant, bouleversant, aux personnages dont il est difficile de se défaire, dans un paysage enchanteur, sauvage, plein de magie. Une histoire de destins, de secrets, de vies fêlées mais jamais complètement brisées. Un beau coup de cœur.

Ma note : 5/5

La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan

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— Sélectionné pour le Prix Relay des Voyageurs-lecteurs 2016 —

Richard Flanagan, La route étroite vers le nord lointain, Actes Sud, Arles, 2016

la route étroite vers le nord lointainVoici un roman dont on ne ressort pas indemne. Quelle histoire ! Quel roman ! On y découvre une histoire d’amour, des histoires de famille, l’histoire de la seconde guerre mondiale du côté de l’Asie, des camps de prisonniers en Thaïlande et des soldats australiens. On assiste à une histoire incroyable, pleine de douleur et de puissance, de non-sens et d’idéologies différentes. Une histoire humaine.

Dorrigo Evans est un jeune médecin, officier dans l’armée australienne. Il se promet à une jeune femme de Melbourne quand il rencontre Amy, la femme de son oncle par alliance. Et c’est l’amour fou. Mais la guerre éclate et Dorrigo part. De l’enfer des combats, on ne saura rien, mais des camps de prisonniers dans le Siam, oui. Parce que Dorrigo est fait prisonnier, et avec des milliers d’hommes, il devient esclave et il est entraîné dans un projet fou : construire une voie ferrée pour rallier la Birmanie, où de nouveaux combats font rage. Le projet est très ambitieux, voire impossible, mais les japonais sont prêts à tout pour y parvenir, pour leur Empereur. Sans soin, sans nourriture, sans hygiène, ils sont maltraités par leurs geôliers, exploités. Seule l’amitié, l’espoir d’un retour au pays, les souvenirs les font tenir. Pour Dorrigo, c’est l’espoir d’Amy qui le maintient en vie et l’espoir de sauver un maximum de ses camarades. C’est donc l’histoire de ces hommes, leur passé et leur avenir, leur détermination et leur spiritualité, tout ce qui les anime pour survivre, que nous découvrons dans cette histoire formidable, essentielle et nécessaire.

C’est donc un roman fascinant que nous propose Richard Flanagan, où nous est proposé toute une galerie de personnages pleins de fêlures et de force vitale. Chacun d’entre eux, que ce soit le coréen gardien qui suit les ordres des japonais et mène une vie d’enfer aux prisonniers, le chef du camp japonais, Amy, Ella, la femme de Dorrigo, Dorrigo ou ses compagnons d’infortune, ont une philosophie de vie et des croyances qui justifient leurs gestes. Le plus beau du roman, c’est peut-être d’avoir le ressenti de ces japonais après guerre, qui ont cru et croient encore en leur Empereur, et qui ne parviennent pas à trouver leurs actes répréhensibles. Et ils n’en sont pas pour autant des êtres détestables : ils ont été élevé ainsi, il s’agit de leur philosophie de vie, et ne comprennent pas les décisions des américains. Ce roman, c’est le choc de deux cultures. On sort grandi de cette lecture qui nous permet de relativiser toute guerre, dont les soldats impliqués agissent selon leurs croyances. Cela reste difficile, difficile d’imaginer que des prisonniers n’ayant pas eu le courage de se suicider comme un japonais l’aurait fait – sur le principe – peuvent être considérés comme des esclaves, des sous-hommes dont on peut se servir à sa guise, maltraiter au besoin et faire vivre dans des conditions déplorables.

Il n’y a aucun pathos, ce qui aurait pu être le travers d’un tel roman. Certaines scènes sont très difficiles à lire, très crues parfois, mais sans exagération. L’auteur ne tombe jamais dans le trash et le sensationnel. Il parvient à garder la mesure. Si une partie de l’histoire se fonde sur les amours de Dorrigo, ici non plus il n’y a aucune exagération, aucune emphase, on reste dans un roman de vie, où le grand romanesque est exclu. Et cela rend le roman encore plus fort et plus beau. J’ai été emporté auprès de Dorrigo, j’ai souffert auprès de lui, mais aussi auprès des deux femmes de sa vie, Amy et Ella, si différentes l’une de l’autre, si fragiles et attachantes. Deux scènes restent gravées dans mon esprit, celle d’abord où Dorrigo croise Amy bien après la guerre à Sydney (je n’en dis pas plus), celle ensuite du grand incendie. Mettent chacune à l’honneur ces deux femmes, elles montrent la complexité des relations, des vies qui filent, des choix et des hasards qui décident de nos vies.

Pour finir, la construction du roman est très intéressante, puisqu’il ne s’agit pas d’une construction linéaire. Elle est complètement explosée, un passage nous parle du passé, un autre nous montre Dorrigo en fin de carrière, puis on revient sur les camps de prisonniers. Finalement, on sait à peu près vers quoi se tourne le destin des personnages, mais c’est le cheminement qui est mis à l’honneur. Et c’est extrêmement prenant. On cherche à comprendre comment se sont construits nos personnages, ce qui s’est passé dans les camps pour que certains des prisonniers hantent encore la mémoire de Dorrigo. On comprend par ailleurs que Dorrigo va s’en sortir, mais le tout est de comprendre comment. On sait qu’il va se marier avec Ella, mais comment se fait-il qu’Amy ne soit plus dans le paysage ? L’auteur respecte tout de même une certaine structure : la première partie est dédiée à l’avant guerre, la seconde aux camps de prisonniers, et la dernière à l’après-guerre, avec toujours des digressions, surtout dans la première et la dernière partie, où des passages mènent dans le passé, dans le futur, dans les camps. On pourrait croire à un joyeux fouilli, mais non, c’est bien pensé, les informations sont distillées adroitement, et on est pris dans ce roman comme dans une tornade, emporté par la vie de ces protagonistes que je n’oublierai pas de si tôt.

Un roman fort qui hante longtemps son lecteur après l’avoir refermé. Je conseille !

Ma note : 5/5

L’Heure Indigo de Kristin Harmel

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Kristin Harmel, L’Heure Indigo, Denoël, Paris, 2014

l'heure indigoL’Heure Indigo est une magnifique histoire sur le passé méconnu d’une famille qui peine à se construire. C’est plein de poésie, et malgré quelques défauts, on se laisse emporter par ce roman qui allie présent et passé et qui nous entraîne dans la quête de Hope qui cherche à comprendre le passé de sa grand-mère d’origine française.

Hope vient de divorcer et a une fille adolescente qui lui mène la vie dure. Elle tient la boulangerie familiale à Cape Cod et ce n’est pas toujours rose, la crise étant passée par là et les soucis financiers s’accumulant depuis. Sa mère est décédée il y a quelques années et demeure le sentiment que cette dernière ne l’a jamais aimée, du moins pas comme il aurait fallu. Sa grand-mère, Rose, arrivée de France en 1942, est atteinte de la maladie d’Alzheimer et perd petit à petit ses souvenirs et ses repères. Autant dire que la vie de Hope n’est pas idéale. Un jour de lucidité, Rose en dévoile un peu sur son passé obscur et a une étrange requête : elle donne à Hope une liste de cinq noms et lui demande de découvrir ce qu’ils sont devenus en se rendant en France. Hope pense d’abord que la requête est infondée, ne veut croire à cet élan de lucidité. Mais devant l’insistance de sa fille, elle se laisse convaincre et part à la recherche du passé enfoui de sa grand-mère qui va la faire entrer de plein fouet en plein Paris sous l’occupation, en pleine rafle du Vel d’Hiv et va lui faire découvrir que le grand amour n’est pas qu’illusion et paillettes.

On pourrait croire qu’il s’agit encore d’un roman sur la Seconde Guerre mondiale et les horreurs s’y affairant, et c’est un peu le cas. On joue sur les émotions, les liens familiaux, l’amour, mais c’est très bien fait et les personnages sont touchants. L’histoire de Rose est très belle et très triste, comme on s’y attend, mais il n’y a pas de pathos – même si c’est parfois peut-être très légèrement surjoué. Ce roman nous parle des différentes religions, le judaïsme d’abord, religion cachée de Rose, le catholicisme ensuite, religion « adoptée » par Rose et dans laquelle elle a élevé sa fille et sa petite-fille, la religion musulmane ensuite, mais je ne vous dévoilerai pas de quelle manière, parce qu’il s’agit de l’un des moments forts du roman. Lire ce roman en ce moment fait du bien, et nous montre que toutes les religions peuvent vivre en harmonie ensemble.

C’est un roman agréable à lire, même si on y trouve trop de répétitions. En exagérant un peu, il nous est dit trois fois en trois pages que la fille de Hope dort chez son père… Bref, de petits problèmes dans la narration, mais à part ça, j’ai passé un très bon moment de lecture. Hope est attachante, même si on a parfois envie de la secouer un peu et de mettre une baffe à sa place à sa fille – dont le comportement s’arrange un peu au fil du roman, je vous rassure. Les personnages sont touchants et agréables, plein d’humanité. Cette quête du passé, qui se lie au présent, est pleine d’intensité et nous apprend, si c’était nécessaire, que le passé nous permet de nous construire.

Kristin Harmel s’attaque ici à un sujet vu et revu au fil des années, mais avec ses personnages et cette histoire particulière qu’elle nous raconte, parvient à nous intéresser malgré tout. On passe un bon moment de lecture, un bon moment de détente. Un livre cocooning qui fait du bien et qui nous entraîne aisément à la suite de Hope. Je conseille !

Ma note : 4/5

Traduit de l’anglais par Christine Barbaste. Publié le 18 septembre 2014.

Un goût de cannelle et d’espoir de Sarah McCoy

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Lecture dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014

 

Sarah, McCoy, Un goût de cannelle et d’espoir, Les Escales, Paris, 2014

un gout de cannelle et d'espoirDeuxième roman sélectionné au Prix Relay des Voyageurs que je lis, et là encore, une très belle surprise ! Ce roman est un gros coup de coeur !

Deux histoires s’entremêlent dans ce roman mi historique, mi contemporain. En 2007, à El Paso, près de la frontière mexicaine, Reba, journaliste, doit écrire un article sur les traditions allemandes pour Noël. Elle se rend donc dans la boulangerie tenue par une allemande, Elsie, et sa fille, Jane. Alors qu’elle a elle-même des problèmes à régler, concernant son enfance, ses souhaits et son couple, elle découvre dans ce lieu où la gourmandise n’est plus un vilain défaut, et auprès de ces deux femmes, bien plus que matière à l’écriture d’un article…

En parallèle, nous suivons la jeunesse d’Elsie, ce qui nous permet de faire des liens avec la vieille dame qu’elle est devenue, mais aussi avec le quotidien qui s’offre à El Paso, et notamment au fiancé de Reba qui est garde-frontière. Elsie a grandi pendant la guerre, à Garmisch, en Allemagne. Comme ses parents et sa soeur, elle ne se pose aucune question sur le régime nazi : il est légitime, érigé en religion, Hitler en étant devenu le Dieu. La boulangerie que tient sa famille est protégée par les nazis, qui leur procurent les ingrédients, de plus ou moins bonne qualité, nécessaires à la confection de pains et autres pâtisseries. Son père s’est d’ailleurs fait un ami, Josef Hub, officier, qui courtise Elsie, et les protège donc. Cependant, Elsie commence à se poser des questions sur la supériorité des aryens face aux autres peuples, notamment aux Juifs, un jour de Noël où Tobias, un jeune chanteur juif, lui demande aide et protection… Le choix qu’elle va faire en lui ouvrant ou non la porte de la boulangerie va à jamais façonner le destin de la jeune allemande.

Ce roman est d’une justesse incroyable, il est exceptionnel. J’ai ressenti la même chose qu’après la lecture de La Voleuse de Livres de Markus Zusak, où la vision des habitants allemands pendant cette période troublée de notre Histoire est mise à l’honneur. Rien n’était vraiment simple alors : pour le père d’Elsie, l’idéologie nazie a un sens, après les humiliations post Première Guerre mondiale. Les idées d’Hitler sont justes, parce qu’il les a assimilé comme telles. La peur de l’inconnu, des différences, des autres, la facilité de fermer les yeux face aux horreurs qu’on sait, ou qu’on pressent avoir lieu pas très loin de chez nous – Dachau entre autres, tout ceci justifie les actions du régime en place. Le regard d’Elsie évolue, et l’échange de lettres avec sa soeur Hazel nous apprend encore des choses sur ce régime. Face au traitement de ses enfants, Hazel va aussi être confronté à l’absolue horreur d’un système idéologique qu’elle a soutenu et en lequel elle a cru jusque là. C’est brillant, et nous montre que faire évoluer les mentalités est un travail long et fastidieux, quand des idées aussi fortes et radicales ont été assimilées par tout un peuple.

On comprend ainsi pourquoi la Elsie des années 2000 a bien du mal à évoquer ces années passées à Garmisch lors de l’entretien pour l’article de Reba. Mais on comprend également son caractère : sa générosité, son entrain, tous les conseils qu’elle va donner à cette journaliste un peu paumée.

Le parallèle avec la situation des sans papiers qui, n’ayant rien à perdre, ont décidé de passer la frontière, quitte à vivre dans la misère aux Etats-Unis, est assez frappant. Fermer les yeux sur leurs conditions de vie au Mexique et appliquer la loi, comme le fait Riki, le compagnon de Reba, n’est finalement pas très éloigné de la situation de ces Nazis qui exécutaient les ordres en arrêtant les Juifs, comme a pu le faire Josef, le prétendant d’Elsie en 1944. Les renvoyer dans leur pays, ne sachant pas s’ils vont y survivre, est finalement assez révoltant… et malgré tout compréhensible : les Etats-Unis ne peuvent accueillir toutes ses populations. Evidemment, le parallèle a ses limites, je ne compare pas les Etats-Unis au IIIe Reich. Mais la capacité des Hommes à refuser un système qu’ils trouvent injuste, et chercher, à leur manière, et avec leurs possibilités, à changer cela, mais surtout à vivre en accord avec leurs idées, est probant dans ce beau roman, où la tolérance prend une part importante. La recherche de soi également. Et les valeurs de l’amitié. De la famille. Et de l’entraide.

Sarah McCoy nous offre ici un très beau roman, qui se lit d’une traite. Le petit plus : on salive du début à la fin en lisant les descriptions des belles pâtisseries, pains et chocolats dans les boulangeries d’El Paso et de Garmisch. Et cerise sur le gâteau : certaines recettes nous sont offertes en fin d’ouvrage. Roman magnifique et livre de cuisine… et vous hésitez encore à vous jeter sur ce livre ?

Ma note : 5/5

Et puis, bien entendu, on pense à voter pour ce roman dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 2014 en cliquant ici !

Blitz T1, Black Out de Connie Willis

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Connie Willis, Blitz T1, Black Out, Bragelonne, Paris, 2012.

black-out-willisQuel roman, mais quel roman ! Ma chronique a été longue à venir, mais l’impression que m’a laissé ce livre il y a déjà quelques semaines est encore prégnante. Un de mes coups de coeur de l’année, vous êtes prévenus !

En 2060, le métier d’historien a considérablement changé. Plus question de passer son temps dans les livres ou sur les chantiers de fouilles archéologiques, l’historien vit littéralement le passé. En effet, les technologies ont à ce point évolué que le voyage dans le passé est possible, et utilisé pour prendre connaissance dans les moindres détails de notre Histoire commune. Polly, Mérope, Michael et bien d’autres font parties de ces historiens de haut vol, basés à Oxford. Tous trois sont amenés à voyager durant la Seconde Guerre mondiale : Mérope pour vivre l’évacuation des enfants de Londres et leur accueil dans les campagnes anglaises, Michael pour vivre différents événements clés de la guerre, notamment Pearl Harbor et la bataille de Dunkerque et son évacuation, Polly le Blitz de Londres. Mais déjà, avant de partir, les laboratoires sont en branle bas de combat : des expéditions sont annulés, modifiés, intervertis, sans qu’aucune explication ne soit donnée. Et voilà nos trois historiens partis dans leurs missions à haut risque. Mais ces voyages dans le temps sont-ils réellement sûrs ? Les historiens peuvent-ils, sans le vouloir, modifier le passé ?

Ce premier tome nous enlève pour nous faire découvrir la Seconde Guerre mondiale comme on ne l’a jamais vu, avec un recul historique des protagonistes incroyable, et un lien marqué entre eux, malgré leur distance temporelle. Le concept de voyage dans le temps est mené avec brio, les détails sous-tendant ce concept sont fouillés et plein de réalisme. Car Connie Willis a pensé à tout : la préparation de tels voyages nécessite des costumes appropriés pour se fondre dans la masse à l’arrivée, le bon accent pour ne pas détonner, surtout en plein conflit mondial, les papiers d’identité adéquats, une connaissance accrue du fonctionnement des technologies anciennes, et le bon endroit pour débarquer dans un lieu et une époque différente d’Oxford – 2060. Alors, forcément, le lecteur s’y laisse prendre : si le voyage temporel devait exister, il se passerait exactement de cette manière, à n’en pas douter !

Ce roman est surtout empreint de réalisme, au regard de notre histoire actuelle : avec le recul des années 2060, on apprend qu’une vague de terrorisme s’est abattue en Angleterre dans les premières décennies du XXIe siècle. Alors, on y croit, et on espère que Connie Willis n’est pas vraiment prophétesse !

Parlons maintenant des personnages. L’auteur nous propose des personnages d’une grande richesse, qu’on aime suivre. Polly, Mérope et Michael sont ceux qu’on suit le plus, alors on y est d’autant plus attaché. Mais il ne faut pas oublier les autres voyageurs temporels, qui apparaissent un peu en marge, mais qui auront toute leur importance dans la suite de l’intrigue, on le pressent bien. Et les personnages historiques que rencontres nos historiens sont fabuleux, surtout ceux qui croisent le chemin de Polly à Londres.

Connie Willis, en plus de tout cela, nous offre un premier tome très bien écrit, qu’on prend grand plaisir à dévorer, et ce malgré ces 672 pages. Elle réussit à instiller dans l’intrigue ce qu’il faut de suspens pour nous donner l’envie irrépressible de lire le tome 2 dans l’instant. Une chance pour nous, All Clear sera disponible dans nos librairies le 23 août prochain ! La fin du tome 1, au cliffhanger haletant, mêlant pour nos trois protagonistes problèmes de voyage temporel et problèmes historiques liés aux événements de la Seconde Guerre mondiale, rend indispensable la lecture de ce second tome. Seul bémol, le prix assez conséquent de chaque tome (25 euros). Mais Black Out fut un tel coup de coeur que vous pouvez d’ores et déjà vous attendre à une nouvelle chronique pour cette suite dès septembre… Affaire à suivre !

Ma note : 5/5

Et voici la très belle couverture d’All Clear !

all clear willis

La vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

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Jean-Michel Guenassia, La vie rêvée d’Ernesto G., Albin Michel, Paris, 2012

Chose promise, chose due ! Voici la critique du dernier roman de Jean-Michel Guenassia. Je vous en avez déjà parlé il y a quelques semaines, dans ma chronique sur son premier roman, Le Club des Incorrigibles Optimistes. Et bien, ce nouveau roman est largement à la hauteur du premier !

Nous suivons Joseph Kaplan sur 100 ans, de 1910 à 2010. Joseph est un médecin juif originaire de Prague qui part à Paris dans les années 30 pour finir ses études. Ses pérégrinations l’amènent à travailler à l’Institut Pasteur à Alger et à vivre la Seconde Guerre dans ce pays qui n’est pas épargné par les tristes événements de cette guerre. Puis c’est le retour à Prague, convaincu par le communisme après les horreurs commises par les nazis. Mais rapidement, il connaîtra les désillusions de ce régime et rencontrera un héros communiste déchu, un certain Ernesto G.

Bref, c’est une traversée dans l’Histoire du siècle dernier au travers d’un héros incroyable, à la hauteur des événements historiques qu’il traverse. Il y a tout dans ce roman : amour, amitiés, Histoire, questionnements existentiels, espoir, désillusions, et j’en passe ! Le tout avec comme fond musical la musique argentine des années 30 sur laquelle Joseph aimait tant danser et qu’il écoutera jusqu’à la fin.

J’en étais convaincue et ça se confirme : Jean-Michel Guenassia est un merveilleux conteur qui nous entraîne dans les tourments de l’Histoire au travers de ceux de Joseph Kaplan, dans un tourbillon de nostolagie. C’est magnifique, c’est un de mes gros coups de coeur littéraires du moment. Surtout qu’on y retrouve certains des personnages secondaires du Club des Incorrigibles Optimistes, ce qui nous permet de mieux les comprendre – et nous donne envie par là même de relire ce roman – et ce qui donne une cohérence incroyable aux deux romans.

Cette phrase du résumé de l’ouvrage reflète parfaitement cette oeuvre : “On retrouve ici toute la puissance romanesque de Jean-Michel Guenassia qui (…) nous entraîne dans la délicate nostalgie des hommes ballottés par l’Histoire, les hommes qui tombent et qui font de cette chute même et de leur désenchantement une oeuvre d’art.”

La vie rêvée d’Ernesto G. vient de remporter le prix Chapitre du roman, après avoir été lauréat du Goncourt des Lycéens en 2010 pour Le Club des Incorrigibles Optimistes. Tout est dit !

Ma note : 5/5

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

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Mary Ann Shaffer, Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, 10/18, Paris, 2011

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est un roman tout à fait étonnant, écrit à deux mains, qu’on ne peut pas lâcher avant d’être arrivé à la dernière ligne. Sous la forme d’un échange épistolaire, ce roman nous conte l’histoire des habitants de l’île anglo-normande de Guernesey pendant l’occupation allemande. Un épisode mémorable va les amener à créer un cercle littéraire, ce à quoi ils vont prendre goût.

Les destins de ces habitants très attachants de cette petite île anglaise nous est donc raconté au travers d’un échange épistolaire entre Juliet, écrivain, qui s’est rendue célèbre par la publication d’une chronique qui a redonné le sourire à de nombreux londonniens pendant le Blitz, et ces habitants de Guernesey, mais aussi d’autres personnes de l’entourage de Juliet, notamment son éditeur. Le tout se passe après guerre, et toute l’intrigue des événements qui ont précédé cette correspondance se révèle au fur et à mesure des échanges et des relations profondes qui se créent entre les personnages.

Des péripéties, de l’émotion, un récit de l’occupation un peu différent de ce dont nous sommes habitués, une ode à la lecture, une galerie de personnages étonnants, passionnants et qu’on aurait envie de rencontrer, bref un ouvrage qui se lit très vite, trop vite !

Ma note : 5/5