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Monsieur Mozart se réveille d’Eva Baronsky

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Eva Baronsky, Monsieur Mozart se réveille, Piranha / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2016

monsieur mozart se réveilleVoici un roman pas comme les autres, basé sur une idée originale : et si, sur son lit de mort, Mozart ne disparaissait pas vraiment mais était catapulté au début du XXIe siècle, au milieu de technologies qu’il n’aurait pu imaginer, de manières de faire, d’être et de vivre bien différentes de ce qu’il connaît, entourés de sons en tous genres ? Comment évoluerait son art ? Serait-il pris au sérieux ? Beau postulat, n’est-ce pas ? Et bien, Eva Baronsky réussit son pari, et nous entraîne aux côtés d’un Mozart loufoque à la conquête de Vienne !

Wolfgang Amédée Mozart est sur son lit de mort. Il sait que c’est la fin. Il s’endort et se réveille… au XXIe siècle ! Persuadé d’être au Paradis, il ne comprend pas le monde qui l’entoure, ces gens rustres qui lui parlent comme à un valet, qui ne savent pas qui il est. Serait-ce l’Enfer ? Tout cela est improbable ! Il ne reconnaît rien dans les rues, ne comprend pas la musique qu’il entend. D’ailleurs, comment peut-il en entendre alors qu’il n’y a pas d’orchestre dans la pièce ? Le son semble sortir d’une sombre machine… Comment un orchestre entier peut y tenir alors qu’un seul homme ne le pourrait pas ? Et quel est cette nouvelle manière de vivre, sans servante, à se rendre soi-même dans cet étrange lieu pour acheter à manger, à se déplacer dans ces étranges équipages sans chevaux, à entrer dans un tunnel pour monter dans ces drôles de wagonnets et en descendre dans un autre lieu ? Tout cela est improbable, et s’il n’y comprend rien, il se rend compte qu’une mission divine a dû lui être confiée : achever son Requiem, l’œuvre de sa vie, qu’un de ses disciples a eu l’outrecuidance de « finir » avec si peu de talent qu’il ne peut laisser écouter une telle chose en son nom. Mais l’achever tout en essayant de vivre dans ce monde absurde n’est pas si simple, et s’il y trouve quelques alliés, son décalage en interroge plus d’un… Et s’il ne parvient pas à achever son œuvre ? Restera-t-il coincé dans ce siècle ? Mourra-t-il ? Est-il envisageable de construire une vie durable dans une époque qui n’est pas la sienne ?

Eva Baronsky nous propose un livre étonnant, inattendu, à l’histoire on ne peut plus originale. Et même sans être un connaisseur en musique classique et plus particulièrement en Mozart, on passe un très bon moment à savourer des musiques qu’on parvient à écouter grâce aux mots de l’auteur. Si ce n’est pas un tour de force ! On imagine plus volontiers l’anachronisme contraire, en catapultant un personnage du présent dans un passé plus ou moins lointain : cela a été vu et revu, avec plus ou moins de succès, et est évidemment lié au fantasme de se plonger dans l’Histoire qui fascine. Mais un anachronisme vivant plongé dans notre époque, voilà qui est moins commun et qui est bien prometteur !

Evidemment, on se délecte des péripéties de Mozart, de ses multiples mésaventures, des situations loufoques dans lesquelles il a le don de se fourrer. Et on ne peut que se demander, même si c’est complètement fou, comment on vivrait sa situation. Réussirait-on à s’en sortir ? Mais c’est sans compter le culot de notre musicien qui est bien sûr de lui et de son art, et qui réussit par l’intermédiaire de ce dernier à se trouver un collaborateur, logeur et ami en la personne de Piotr, réfugié, un peu paumé, violoniste moyen mais au cœur d’or, qui va faire de bien grandes concessions pour cet homme qu’il pense à moitié fou mais au talent infini. Et que dire des situations amoureuses dans lesquelles se fourre ce grand sensible d’artiste, qui vont presque le mener à sa perte ? Les personnages sont bien dessinés, bien amenés, attachants ou énervants à souhait, à l’image d’une époque que ne peut comprendre un Mozart complètement perdu.

L’auteur réussit un grand pari, puisqu’elle parvient à mêler un style et un parler très actuel, avec une écriture très XVIIIe siècle, un style bien plus ampoulé quand s’exprime notre grand artiste. Cela renforce l’idée maîtresse du livre et rend singulier ce personnage que ses rencontres ont bien du mal à cerner. On en vient même nous à se demander si cet homme n’est tout simplement pas fou, amoureux de Mozart et très doué dans l’art de la composition musicale, au point d’avoir usurpé son identité… Mais on ne veut pas y croire ! Les mots de Mozart, comme la retranscription en mots par l’auteur de sa musique rendent ce roman tout à fait unique et fascinant.

Pour faire court, ce roman a quelque chose que d’autres n’ont pas. Malgré tout, il comprend de nombreuses longueurs, et s’arrête trop longtemps sur les incompréhensions d’un Mozart perdu dans un monde qu’il ne connaît et ne comprend pas. On imagine bien qu’il ne sait pas ce que sont les toilettes ou les douches, l’électricité, un téléphone, une chaîne stéréo ou une télévision ; qu’il ne connaît pas le jazz ni le rock ; qu’il ne comprend pas nombre d’expressions employés, ne connaît pas la monnaie utilisée et ne reconnaît pas sa ville. Cependant, s’arrêter longuement sur chacun de ces points devient un peu lassant à la longue, et c’est bien dommage. Si la trame narrative est cohérente, bien faite et intéressante, j’ai trouvé la fin un peu bâclé, un peu rapide et abrupte. Je ne sais pas bien à quoi je m’attendais, certainement pas à une fin conventionnelle au vu de l’histoire contée ici, mais celle-ci me paraît trop imparfaite, même si elle laisse le champ ouvert à tout type d’interprétation.

Un roman à l’histoire étonnante, originale et prometteuse, une belle écriture qui s’adapte aux personnages qui s’expriment, passant d’un style contemporain à un autre très XVIIIe siècle, des personnages hauts en couleur, une trame narrative intéressante malgré quelques longueurs. A découvrir pour un moment savoureux !

Ma note : 4/5

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La Mémoire des embruns de Karen Viggers

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Karen Viggers, La Mémoire des embruns, Les Escales / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

la mémoire des embrunsLa Mémoire des embruns est un roman saisissant, marquant, fort et puissant qui s’attache principalement à deux personnages, une femme âgée qui se remémore son passé, ses erreurs et ses espoirs, et son fils dans la quarantaine, traumatisé par un expérience passée, qui tente de se reconstruire. C’est admirablement bien écrit et construit, une belle découverte !

Mary est âgée et a de grave problème de santé, notamment cardiaques. Alors que sa fille Jan tente par tous les moyens de la mettre en maison de retraite, elle décide de passer ses dernières semaines à vivre sur l’île de Bruny, île de la Tasmanie où elle a vécu la plupart de sa vie auprès de son époux Jack, gardien du phare. C’est une lettre qui l’a poussée à s’y rendre, une lettre qu’elle est censée remettre à une personne. Cependant, elle ne peut s’y résoudre. Elle décide donc d’invoquer le souvenir de son mari défunt sur cette île battue par les vents et de se faire pardonner à sa manière, en invoquant le passé, entre bons et mauvais souvenirs. Si Jan n’accepte pas sa retraite sur l’île, ses deux fils décident de s’y résoudre, et notamment Tom, le plus jeune, qui comprend le désir de sa mère de passer ses derniers moments de vie comme elle l’entend. Et ce n’est pas évident pour lui, qui n’a pu être présent à la mort de son père, alors qu’il était en Antarctique comme diéséliste avec des équipes de scientifiques. Cette expérience l’a autant fasciné que traumatisé : la solitude, l’éloignement, les problèmes qu’on ne peut régler de si loin, les journées d’hiver sans voir la lumière du jour, la magnificence de la nature, la compagnie restreinte. Alors qu’il peine encore à se remettre de cette expérience, sa mère tente de garder ses secrets et de faire la paix avec le passé. Tous ces destins entremêlés, ces vies fragiles, les histoires d’amour et de non-dits, prennent vie dans une nature luxuriante, battue par les vents ou recouverte de glace, dans une Tasmanie magique et envoûtante.

Karen Viggers nous offre un roman de vies, des histoires de couples et de famille, de destins. Elle y mêle un secret, que l’on devine assez rapidement même si on en a la confirmation que dans les dernières pages, et ce n’est pas vraiment cela qui importe. Ce qui nous intéresse, c’est bien de savoir comment ces personnages complexes, fragiles, entiers vont le vivre, et l’auteur instille émotions et informations progressivement, amenant le lecteur à se plonger de plus en plus dans ce roman afin de savoir comment tous ces souvenirs vont s’imbriquer les uns dans les autres, comment tout a pu se produire, et comment le vivront nos héros. Je me suis particulièrement attachée au personnage de Tom, si solitaire, si fragile, qui mène sa petite vie effacée sans faire de vague, plein d’incertitudes et de doutes, qui va peu à peu revenir à la vie. Quant à Jan, elle est assez insupportable, voulant à chaque instant avoir raison, faisant culpabiliser ses proches, et souhaitant à tout prix contraindre sa mère et lui imposer ses choix, comme celle-ci l’a fait dans son enfance, en l’élevant sur une île peu habitée et loin de tout. Et malgré tout, on apprend à la comprendre. Les personnages qui prennent place dans ce roman, même les secondaires, sont tous magnifiquement construits.

L’auteur manie les mots avec brio et nous offre des descriptions à couper le souffle. On découvre cette île de Bruny battue par les vents, au climat rude, mais d’une beauté exceptionnelle qui nous donne envie de nous rendre en Tasmanie le découvrir de nos yeux. Karen Viggers est une conteuse hors pair, nous invitant au voyage et à l’inconnu. Par le personnage de Tom, elle nous initie aussi à la faune, puisqu’il est passionné par les oiseaux. Et bien plus que cela, on est entraîné grâce à ses souvenirs en Antarctique. Et là, c’est la révélation : on se laisse happer par les descriptions de ce paysage d’une blancheur immaculée, par sa faune et ses manchots, par la beauté de ces terres qui n’ont pu être apprivoisées par l’homme. On est fasciné, et la magie de l’auteur opère. Je suis en général peu attirée par les romans trop descriptifs, trop focalisés sur la nature, et j’ai d’ailleurs eu un peu de mal à entrer dans le roman. Mais il a été clair très rapidement que ce roman serait différent, car il mêle narration et descriptions de manière étroite, l’un de pouvant se soustraire à l’autre, les deux étant complémentaires. En effet, la vie de Mary est intrinsèquement liée à l’île de Bruny où elle a rencontré son mari et où ils sont retournés vivre pour s’occuper du phare. Quant à Tom, sa vie, ses amours et ses faiblesses sont inextricables de son expérience en Antarctique, de son amour des oiseaux et de la nature. La nature est un personnage à par entière du roman, un personnage fort, vibrant, imposant et miraculeux.

La construction du roman est très maîtrisée et l’auteur délimite passé, par le personnage de Mary, et présent/futur par le personnage de Tom grâce à un procédé très ingénieux – du moins, c’est comme cela que je l’interprète. Quand il s’agit de suivre Mary, son retour sur l’île, sa rencontre avec le garde-chasse, les visites de ses enfants et de sa petite-fille, et les souvenirs lointains, l’auteur utilise la troisième personne du singulier. Par contre, lorsque nous sommes avec Tom, son passé et son présent, elle utilise la première personne du singulier, ce qui nous permet d’abord de nous attacher plus particulièrement à ce personnage, ensuite de le mettre au centre du récit, enfin, et cela découle du précédent point, de mettre l’accent sur ce personnage et son futur en création, plein d’espoir et d’apaisement. C’est bien pensé et cela fonctionne parfaitement.

La Mémoire des embruns est donc un roman sublime, fascinant et envoûtant, mêlant intrinsèquement souvenirs, narration et paysage de façon incroyable et magnifique. Une expérience sensorielle exaltante que je vous recommande vivement !

Ma note : 5/5

Je suis là de Clélie Avit

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Clélie Avit, Je suis là, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

je suis làJe suis là est un petit roman étonnant, qui m’a surprise, sur les drames qui touchent deux êtres destinés à se rencontrer d’une manière bien singulière. Je suis conquise !

Elsa est plongée dans le coma. Du haut de ses 29 ans, férue de montagne et de glaciers, elle se retrouve dans cet état depuis vingt semaines à la suite d’un accident. D’une avalanche à laquelle elle n’a survécu que par miracle. Etonnamment, cela fait maintenant six semaines qu’elle entend ce qui se passe autour d’elle. Si l’ouïe lui est revenue, ses autres sens sont aux abonnés absents. Elle est incapable de remuer un seul muscle, de ressentir quoi que ce soit ou de sentir une odeur. Mais elle écoute. Elle pense. Mais son entourage ne le sait pas et les médecins sont prêts à la débrancher.

Thibault a la trentaine et depuis quelques jours, il est obligé d’amener sa mère rendre visite à son frère à l’hôpital. Thibault ne veut pas le voir parce que s’il se retrouve dans ce lit d’hôpital, c’est uniquement sa faute, une faute impardonnable aux yeux de Thibault : il a pris le volant alors qu’il avait bu, et en plus d’avoir eu un accident, il a fauché deux adolescentes qu’il a tué sur le coup. Un jour, alors qu’il tente d’occuper l’heure que passe sa mère avec son frère, il se trompe de porte et se retrouve dans la chambre d’Elsa. Alors qu’elle l’entend, elle apprend à découvrir cet être grâce aux sons. Lui, très vite, se met à lui parler et parvient à trouver le repos auprès d’elle. Et s’il était le seul à comprendre qu’Elsa était toujours là ?

Ce court roman est envoûtant de par sa narration. Il nous transporte dans le psychisme de deux personnes blessées, que l’on suit tour à tour. Raconté dans chaque cas à la première personne du singulier, on est au plus près du ressenti des personnages. On apprend à les connaître et on s’attache rapidement à eux. On est emporté par les mots de l’auteur et on se laisse attendrir par l’attachement naissant de ces deux personnes, aussi improbable que la situation soit. Ces deux écorchés se raccrochent à peu de chose pour retrouver le goût de la vie et ses sensations.

L’auteur met aussi en exergue cette situation médicale incomprise qu’est le coma. Si on sait que le corps se met dans cet état de veille afin de se rétablir, on ne sait pas quand ou s’il en sortira, ou encore si la personne peut entendre ce qui l’entoure ou ressentir quoi que ce soit. Clélie Avit décide qu’Elsa entendra, et pourquoi pas ? Cette immersion dans les pensées de ce personnage est fascinante tant l’auteur parvient à imaginer ce qu’elle pourrait penser, mais surtout la manière dont elle pourrait percevoir les sensations des personnes lui rendant visite dans sa chambre d’hôpital. Ainsi, elle s’imagine des couleurs et leurs mouvements selon les émotions et les personnes qui les ont. L’auteur imagine également comment elle parvient à se mettre en veille, ce qu’elle voit dans ses « rêves », comment elle est hantée par son accident. Elsa essaie aussi de trouver des repères aux jours qui passent, à l’heure qui peut être, selon les visites, les passages de la femme de ménage et sa radio allumée par exemple. L’auteur a vraiment pensé à tous les éléments entrant en jeu quand on est dans le coma avec une ouïe active et permet au lecteur de se laisser prendre au jeu et de croire à cette histoire.

Quant à Thibault, le seul trait un peu gênant serait sans doute sa « perfection ». Il ne boit jamais, ou très rarement, et s’il a toutes les raisons d’en vouloir à son frère, son jugement intraitable est légèrement poussif, puisqu’il est déjà bien puni lui-même d’avoir ôté la vie. Concernant l’idylle naissante avec cette jeune fille dans le coma, dont il sait peu de chose – prénom, âge, métier et cause de l’accident – elle semble un tantinet invraisemblable… Mais je me suis laissée prendre malgré tout, voulant absolument y croire – mon côté midinette très certainement. N’oublions pas que nous sommes dans un roman, l’auteur peut bien se permettre toutes les folies !

La plume de l’auteur est fluide et agréable, bien que je reprocherai un certain nombre de répétitions, notamment lors des chapitres concernant Elsa. Ainsi, cette dernière répète un peu trop souvent qu’elle ne peut ressentir. Qu’elle ne peut qu’imaginer. Cela est bien moins marqué dans la suite du roman, il est possible également que prise dans l’histoire et les mots de l’auteur, je l’ai bien moins remarqué.

Un roman, donc, émouvant, plein d’espoir, qui se lit d’une traite. Une histoire atypique, des personnages hors du commun. Je comprends aisément que l’auteur ait reçu un prix lui ayant permis d’éditer ce roman chez JC Lattès, le Prix Nouveau Talent 2015. Chapeau bas pour un premier roman !

Ma note : 4/5

Les Intéressants de Meg Wolitzer

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Meg Wolitzer, Les Intéressants, Editions Rue Fromentin / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

les intéressantsVoici un roman intéressant, sans mauvais jeu de mots. C’est un tour de force narratif, une écriture parfaitement maîtrisée que nous offre Meg Wolitzer, pour une histoire de vies des années 70 à nos jours.

Nous sommes en 1974 et Julie passe son été dans un très select camp de vacances, Spirit-in-the-Woods. Contrairement à la plupart des adolescents qui s’y trouvent, elle a bénéficié d’une bourse pour aller dans ce camp atypique puisqu’il permet à ses jeunes pensionnaires de développer leur sens artistique, en théâtre, danse ou encore animation animée. Elle y fait des rencontres qui vont changer sa vie à tout jamais. Elle est intégrée à une bande de copains, qui décide de se nommer « Les Intéressants ». Il y a Ethan au physique ingrat mais très doué en films d’animation ; Jonah, fils d’une célèbre chanteuse folk qui a un don inné pour la musique ; Cathy, danseuse qui voit son physique par trop changer pour continuer dans cette voie ; enfin, Ash, qui deviendra la meilleure amie de Julie, qui sera surnommée Jules, et son frère Goodman, tout deux issus du meilleur milieu new-yorkais. L’auteur nous entraîne à leur poursuite sur plusieurs décennies, au travers de leur amitié, leurs rêves, leurs tragédies, leurs amours, leurs réussites et leurs échecs, leur ambition, leurs regrets et leurs jalousies. Certains réussiront mais ne seront pas réellement heureux, d’autres seront hantés par leur enfance, certains se verront toujours par le prisme des réussites des autres, et deux d’entre eux disparaîtront du décor, dans des circonstances particulières qui ébranleront l’équilibre de cette bande d’amis.

Une fresque flamboyante des quatre dernières décennies d’une bande d’amis plutôt privilégiée, voilà ce que nous propose Les Intéressants. Il est plutôt difficile de parler de ce roman, difficile de résumer la vie de six personnages et d’en donner ses impressions. Les personnages sont attachants car ils nous rappellent ce que nous sommes. Nous suivons principalement Jules, qui n’en revient pas d’avoir été acceptée dans cette bande d’amis, et qui est tellement comme nous. A travers elle, on détecte nos plus grandes faiblesses, celles qu’on a du mal à avouer : la jalousie pour des amis qui ont plus que nous, l’indécision face à ce qu’on aimerait faire, la peur de se tromper. Elle reste courageuse et forte, mais ses défauts qui se font plus visibles en fin d’ouvrage la rendent profondément humaine et réelle. Les autres personnages ont leur part sombre, notamment Ash et sa famille fortunée qui se croit au dessus des lois, ou Jonah, à l’enfance marquée par un événement qu’il ne parviendra jamais à oublier, accepter et pardonner et qui aura façonné sa vie.

Mais plus que l’histoire en elle-même ou les personnages incroyables de vérité que nous propose l’auteur, c’est bien la narration qui est magique. L’auteur ne se contente pas de nous faire le récit de la vie de ses personnages de manières chronologique, elle mélange les époques de manière si naturelle qu’il m’est bien impossible de déceler les rouages de la machine. Chaque événement que choisi de raconter Meg Wolitzer s’enchaîne à celui d’après de manière cohérente, sans que ces deux événements s’enchaînent de manière chronologique. Et force incroyable de l’auteur, c’est qu’on ne perd jamais le fil ! Tout en sachant que certains personnages vont se marier, que d’autres vont sortir du paysage, on suit intensément ces événements se produire bien après en avoir eu connaissance. Elle distille les informations, revient sur des événements qu’elle n’avait pas encore explicités, et ce avec un grand naturel. Elle insuffle ainsi du suspens à son récit et tient le lecteur en haleine qui veut absolument savoir pourquoi et comment telle ou telle chose a bien pu se produire.

L’écrivain est un géni et maîtrise d’une main de maître son récit et sa trame narrative. Tout y est, aucune explication ne manque, on comprend absolument chaque élément du récit, le tout s’enclenche formidablement bien. C’est parfaitement écrit, intelligent et marquant. Et même alors que certains lecteurs pourraient penser que certains moments pourraient être un peu long, chaque mot a son importance et emporte le lecteur à sa suite. Petit bémol : si j’ai accroché à l’intrigue et que je ne lâchais plus le roman quand il était ouvert, je ne me précipitais pas dessus quand il était refermé sur ma table de chevet. Et je serai bien incapable de vous expliquer pourquoi. Mais il n’en reste pas moins vrai que je suis ravie d’avoir lu ce roman et que sa découverte fut un enchantement.

Une narration incroyable, un récit humain, profond, fort et sensible, des personnages inoubliables, Les Intéressants est un roman important à côté duquel il ne faut pas passer.

Ma note : 5/5

L’homme qui ment de Marc Lavoine

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Marc Lavoine, L’homme qui ment, Fayard / Le Livre de Poche, 2015 / 2016, Paris

l'homme qui mentJ’attendais beaucoup de ce petit livre, non pas à cause de son auteur bien connu, mais parce que le résumé raisonnait en moi : une histoire de famille principalement dans les années 60-70, l’Algérie, un père communiste prêt au changement. Pour faire court, des thèmes qui me parlent. Et je n’ai absolument pas été déçue, bien au contraire ! Marc Lavoine s’impose comme un écrivain à part entière grâce à cet écrit.

Marc Lavoine nous raconte son enfance, ses parents et surtout son père, son frère, ses copains. Point de départ : l’enterrement de son père, où on comprend que ce dernier, Lucien, surnommé Lulu, était un coureur de jupons invétéré et qu’il a été marié trois fois et eu trois enfants. Remontant ensuite le temps, il nous conte sa naissance, moment difficile pour sa mère qui voulait à tout prix une fille, les années où son père jonglait entre sa famille, ses maîtresses, son boulot aux PTT et son implication à la CGT, sa mère frêle et fragile, tant dans sa beauté que dans son psychisme, ses grands-parents paternels, dont le grand-père était alcoolique, et sa grand-mère maternelle qui prodiguait tant d’amour, enfin la vie d’un jeune garçon un peu gros qu’on prenait pour une fille vivant près d’Orly, qui rêvait en entendant les avions décoller et atterrir, et dont le frère Francis avait pris très à cœur son devoir de le protéger.

L’auteur réussit le pari risqué de parler de son enfance et de son père sans les dérives qui auraient pu entacher son récit : trop de sentimentalisme ou trop de jugement. Il trouve le ton juste et personnel pour parler de tout cela, ses maux et ceux de sa mère et de son frère, et même ceux de son père : l’Algérie, l’alcoolisme du grand-père, puis la mort de ses parents, la désillusion des communistes après 1981.

Marc Lavoine nous montre réellement qu’il est un bon auteur tant ses mots sont choisis avec soin et font mouches. L’émotion est là, elle englobe le lecteur qui est pris dans le récit. On assiste à une espèce de discussion entre un fils et son père, l’auteur prenant Lulu à parti, en l’appelant d’abord justement « Lulu », et en utilisant le tutoiement pour s’adresser directement à lui. Cela rend le récit d’autant plus fort, sans pour autant que le fils juge le père, et ce malgré sa vie décousue qui a forcément marquée ses enfants. On assiste à des scènes ubuesques qu’on n’imaginerait jamais faire vivre à des enfants. Cependant, on parvient à apprécier Lulu, ses mots forts et drôles, on compatit avec lui, bien que les excuses qu’il se trouve restent faibles au vu de la situation. Dans chaque mot de Marc Lavoine, on sent clairement le pardon, l’acceptation, l’admiration pour un père pas comme les autres, l’amour pour une mère fragile, qui a su que bien tard les écarts d’un mari qui ne cachait rien à ses propres enfants.

C’est aussi la chronique d’une époque, principalement les années 70. On sent une vague de liberté, d’amour et d’espoir. De par d’abord les idées du père, la liberté d’éducation, les copains des enfants accueillis chez eux, certains s’y installant, mais aussi l’accord des parents pour les souhaits d’avenir des fils, désirant embrasser des carrières artistiques pour le moins incertaines. Marc Lavoine retranscrit donc l’histoire d’une époque, il prend le pouls d’une France qui souhaite se réinventer.

C’est un livre fort que nous propose Marc Lavoine, plein de nostalgie, où on sent tout l’amour d’un fils pour son père, d’un fils pour sa mère, d’un enfant pour son frère. Bien écrit, court et palpitant, bien rythmé, ce livre de cet auteur bien connu par ailleurs est une petite pépite que je vous conseille vivement de vous procurer et de dévorer.

Ma note : 5/5

Soleil brisé de M.O. Walsh

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M.O. Walsh, Soleil brisé, Michel Lafon / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

soleil briséUne belle découverte que ce roman ! Sceptique au début, de par le résumé et les premières pages, j’ai été finalement conquise par ce récit atypique qui revient sur les désirs de l’adolescence qu’on en vient à considérer comme honteux, les bons sentiments et les faux-semblants, les secrets et la reconstruction après un drame. Un roman lent, dense, puissant.

Cette histoire se déroule à Bâton-Rouge en Louisiane. Le récit débute à l’été 1989. Le narrateur est enfin en vacances, a 14 ans et il est obsédée par une de ses voisines, à peine plus âgée que lui, Lindy Simpson. Mais un soir de cet été, plaque tournante du récit, elle se fait agressée. Elle n’a pas vu son violeur, et la police ne retrouvera pas son agresseur. Mais qui, dans ce quartier calme, a pu faire quelque chose d’aussi abominable ? Les fondations de cette rue banale vont s’ébranler… Quels secrets se cachent derrière les portes de ces maisons ?

Le récit s’articule autour de cette nuit-là. Le narrateur, qui nous narre cette histoire qui l’a profondément marqué, raconte ce qu’il s’est passé avant le drame, puis après, et surtout durant les deux années qui ont suivi cette nuit fatidique. Mais pourquoi culpabilise-t-il à ce point, et y pense-t-il toujours autant 30 ans après ? Dès le départ, il se considère comme l’un des suspects de cette tragédie. Mais pourquoi ? Qu’a-t-il à se reprocher ? C’est tout doucement qu’il nous mène sur la voie.

La force de ce roman est de nous mener petit à petit vers la résolution probable de cette tragédie. Mais surtout, il nous parle de culpabilité et de reconstruction après un drame. Que va devenir Lindy ? Comment va-t-elle réussir à se reconstruire ? Et sa famille ? Quant au narrateur, qu’est-il prêt à faire pour avoir enfin ses faveurs ? Parce que le doute subsiste quant à son implication réelle dans le drame, même si on ne peut vraiment imaginer qu’il y soit directement lié.

Se greffe à cela la vie d’une communauté toute entière. Tout d’abord la famille du narrateur, dont les parents sont séparés, la mère toujours amoureuse du père et le père en couple avec une jeune fille qui a presque l’âge de la sienne. De quoi perturber le dernier de cette famille de trois enfants, dont les plus âgés sont des filles déjà parties du nid. Mais un drame supplémentaire va venir ébranler l’équilibre familial précaire. Comment la mère va-t-elle réagir, alors même qu’elle doute de l’innocence de son fils dans l’affaire Lindy Simpson ?

Une fenêtre sur la famille Simpson va également nous être ouverte. La famille de cette jeune fille unique d’un couple a priori uni va voler en éclats. La culpabilité qui ronge le père va être un autre obstacle au bien-être de la communauté.

Puis il y a aussi la famille Landry, atypique au possible. Le couple fait office de famille d’accueil dont les enfants paumés changent très régulièrement. Mis à part Jason, dont tout le monde se méfie. Mais ce garçon est-il coupable ? Est-il bien traité ? Et quid du père et de la mère ?

Par les yeux du narrateur trente ans après les faits, on nous dépeint une société qui se dévoile page après page. Les secrets éclatent petit à petit après le viol de Lindy, et la rue tranquille où jouaient ensemble les enfants qui semblait si idyllique cachait bien des secrets derrière les portes des maisons.

Ce qui est aussi agréable à observer au travers des yeux du narrateur, c’est la vie à Bâton Rouge, où la chaleur est étouffante et habituelle, où les enfants jouent librement à la fin des années 80, où certains jeux consistent à venir à bout d’insectes dévastateurs. Le lien avec La Nouvelle Orléans est aussi abordé, Katrina et son désastre, la fuite des habitants vers Bâton Rouge, la dichotomie des deux villes. On touche avec ce roman à la « vraie vie » des habitants de cette région des Etats-Unis, et c’est passionnant.

La touche psychologique du roman, portée par une belle plume, directe, incisive, vraie par la voix d’un narrateur touchant dans sa démarche et sa fragilité, est fascinante et vaut le détour. L’avenir des personnages principaux, le narrateur, sa famille et Lindy, n’est pas passé sous silence, mais ne tombe pas non plus comme un cheveu sur la soupe, il sert le récit et explique la démarche du narrateur.

Pour conclure, un roman fort, qui m’a marquée. Pas un simple roman sur une enquête, pas la simple chronique d’une rue d’une ville du Sud des Etats-Unis et de ses habitants, il s’agit d’un vrai roman psychologique, bien écrit, qui nous parle d’adolescence, de désirs cachés et honteux, de reconstruction. Un roman d’ambiance à lire d’urgence.

Ma note : 5/5

 

Le premier jour du reste de ma vie de Virginie Grimaldi

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Virginie Grimaldi, Le premier jour du reste de ma vie, City Editions / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

le premier jour du reste de ma vieVous avez besoin de lire un roman léger, qui vous emporte loin et facilement ? Une petite cure de bonne humeur et d’optimisme ? Alors plongez-vous dans ce roman de Virginie Grimaldi ! Légèreté et lâcher prise sont au menu de ce petit roman rafraîchissant, parfait pour lire cet été sur la plage !

Marie, pas encore quarante ans, s’aperçoit que sa vie est à mille lieues de ce qu’elle espérait. Mariée jeune, elle a mis ses études entre parenthèses dès qu’elle est tombée enceinte et s’est consacrée à ses filles dès ce moment-là. Sauf qu’aujourd’hui, ses filles ont bien grandi et ont quitté le nid, ce qui la laisse en tête à tête avec son mari qu’elle n’aime plus, et qui le lui rend bien, enchaînant les tromperies sans même essayer de les lui cacher. Alors pour les quarante de son mari, elle décide de le quitter. Elle veut un nouveau départ, elle commence par une croisière de trois mois autour du monde. Alors qu’elle recherche un peu de solitude et de tranquillité, elle rencontre Anne, la soixantaine, perdue depuis que sa relation avec son conjoint s’est mise à battre de l’aile, et Camille, la vingtaine, qui a perdu beaucoup de poids ces dernières années et a besoin de reprendre confiance en elle et de rencontrer des hommes. Toutes trois se télescopent à bord et ne se quittent plus. Elles enchaînent larmes et fous rire, déceptions et aventures, découvrent rapidement des pays magnifiques et apprennent à vivre autrement. Et s’il suffisait d’une petite impulsion pour changer de vie ?

Voici un roman frais et énergisant, une prise de vitamines nécessaire quand on est en perte de vitesse. Ne courrez pas chez votre pharmacien, la solution est dans votre librairie ! Si Virginie Grimaldi ne réinvente pas le genre de la chick lit ou du roman girly, elle parvient à donner le sourire à son lecteur. Le ton est drôle, les personnages ne se prennent pas trop au sérieux, même si on trouve quelques états d’âmes un peu trop souvent ressassés. C’est bourré d’optimisme, au point où on frôle le surréalisme, mais c’est voulu et ça fait du bien.

Parce que oui, disons-le clairement, certaines situations sont tirés par les cheveux, improbables, mais c’est bien ce qu’on attend à la lecture de ce genre de roman, que je connais bien pour en avoir avalé un certain nombre durant mon adolescence. C’est un petit plaisir coupable loin d’être désagréable dans l’actualité du moment et cette météo changeante. Disons-le simplement : idéal lorsqu’on a un coup de mou !

Le style de Virginie Grimaldi est agréable, les chapitres assez courts, ce qui permet de lire ce roman à toute vitesse. Les personnages sont attachants, un peu plus profonds que ce qu’on aurait pu croire de prime abord. Si on peut penser que les hommes sont dénigrés dans cet ouvrage, ce n’est pas le cas, du moins pas tous les hommes – l’époux de Marie en prend pour son grade, et c’est mérité. Camille est très touchante. Si au départ, on la pense très clairement nymphomane, à vouloir rencontrer un homme à chaque escale, on réalise très vite qu’elle cherche surtout à s’accepter telle qu’elle est. Ce roman parle des changements de vie, de la décision difficile de tirer un trait sur certains aspects de notre vie qui ne nous conviennent plus et d’avoir le courage de tenter autre chose. Et c’est en cela qu’il est extrêmement optimisme, il donnerait envie de tout plaquer et de partir pour une croisière comme ces demoiselles.

L’idée de la croisière est plutôt bonne, puisqu’elle permet un dépaysement total aux personnages, mais également aux lecteurs. On voyage avec elles, on savoure les paysages, les villes et les plages de sable blanc. Alors bien sûr, les escales sont trop courtes, et malheureusement, cela ne me donne pas particulièrement envie d’en faire une, mais le principe fonctionne.

Ce roman est tout beau, tout chaud, plein d’optimisme. Osons le dire, peut-être un peu trop ? On se croirait parfois dans le monde des bisounours : tout leur réussi, même les situations difficiles se règlent toute seule, sans trop d’effort. C’est parfois un peu trop, trop loin de la réalité, de ce qu’on vit au quotidien. Mais cela fonctionne, et c’est le but de ce type de roman. Alors on pardonne aisément à l’auteur d’avoir rendu la vie de ces trois nouvelles amies si facile, nous éloignant de ce fait de nos vies un peu plus moroses et tristes.

Pour résumer, un roman agréable, feel good, à lire pour se donner un coup de fouet, idéal en bord de mer, sur un transat, un mojito à la main. Ou sur une bateau ?

Ma note : 4/5