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Venise n’est pas en Italie d’Ivan Calbérac

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Ivan Calbérac, Venise n’est pas en Italie, Flammarion / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

Voici un roman incroyablement drôle et sensible que je ne suis pas prête d’oublier ! Vous êtes prévenu, c’est un vrai gros coup de cœur que ce roman bien écrit qui nous emporte avec lui avec une simplicité désarmante.

Emile a quinze et va au lycée à Montargis. Son père est VRP, sa mère femme au foyer. Enfin, pour tout foyer, il y a la caravane qui prend place sur le terrain où leur maison devrait bientôt être construite. Ses parents sont inclassables : ils sont aimants, ils sont vrais mais aussi envahissants et trop. Trop tout. Sa mère lui teint les cheveux en blond depuis son enfance parce qu’il est plus beau comme cela. Son père est fier d’être ce qu’il est et peut être embarrassant. Et puis Emile rencontre Pauline au lycée : il tombe sous le charme, il est amoureux. Mais Pauline est belle, riche, joue du violon. Et lui a les cheveux teints et vit dans une caravane. Pas facile. Alors quand elle l’invite à la voir jouer à Venise, il est tout excité : il va partir seul la voir, dormir chez elle et partager un grand moment. Mais ses parents décident que finalement ils iront tous en caravane. Emile pensait que le pire était arrivé. Jusqu’à ce que son frère, militaire, ait une permission exceptionnelle et débarque la veille du départ… Voilà un voyage qu’Emile n’est pas prêt d’oublier !

L’histoire est décapante parce qu’elle est pleine de drôlerie et de sensibilité. On part dans un road trip familial déjanté, où ce ne sont pas les éléments qui se liguent contre Emile mais plutôt sa famille, à la recherche d’un premier amour fragile mais très beau. Et si cette famille est hors norme, on aimerait presque avoir la même. Parce qu’on ressent leurs liens, leur amour, parfois embarrassant, souvent hors limite, mais toujours présent.

Mais ce qui rend ce roman si génial, c’est le ton employé. Parce que c’est Emile que nous suivons, qui nous explique toute son aventure au travers d’un journal qu’il écrit. On sent son désarroi face à ses parents, son émotion face à Pauline, tout ce qui peut se passer dans la tête d’un adolescent à la poursuite de son premier amour, accompagné d’une famille rocambolesque. Ce roman a été mis en scène et joué au théâtre, j’ai eu la chance de voir la pièce, l’acteur était juste parfait, à tel point que j’entendais sa voix quand je lisais le livre. L’incertitude, le doute face à tout ce qui lui arrive, ses premiers émois, tout est tellement bien écrit, avec une grande délicatesse qu’on ressent à chaque instant. On vit les moments d’embarras, de joie, de désespoir, d’attente avec une grande intensité.

Les personnages sont tous très bien écrits, chacun a son caractère unique. Pendant toute la lecture du roman, on les côtoie au quotidien, on les imagine dans notre vie de tous les jours. Et on se demande : que dirait le père d’Emile dans cette situation ? Sûrement « Impossible n’est pas Chamodot » ! Que ce soit la mère, le frère et même Emile, chacun a son petit truc qui les rend attachants – un peu fous mais attachants. On se délecte des colères de la mère et du comportement excentrique du père. On s’extasie devant ce frère un peu à côté de ses pompes, sans aucune gêne, souvent lourd, mais avec un grand cœur. Rien que pour avoir l’occasion de rencontrer cette famille, d’en faire partie le temps de cette lecture qui sera de toute manière bien trop courte, il faut lire ce roman.

Ivan Calbérac nous propose un roman pas comme les autres, un road trip incroyable d’une famille excentrique et fantasque, mais accueillante et bienveillante, sur le chemin d’un rêve d’adolescent, celui de retrouver le béguin d’un jeune garçon dans une des villes les plus romantiques du monde, Venise. C’est enlevé, drôle, prenant. C’est une parenthèse qui fait du bien. Un coup de cœur.

Ma note : 5/5

Guérilla Social Club de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Guérilla Social Club, Editions Préludes, Paris, 2017

Marc Fernandez signe ici son second roman et c’est à nouveau une sacrée claque que nous nous prenons dans la figure ! Il confirme tout son talent du polar, dans un style journalistique vif, direct et rythmé, à la construction étudiée et réussie. Après Mala Vida, nous retrouvons les mêmes personnages avec joie. Une belle réussite !

Après l’affaire des bébés volés sous Franco, Diego Martin continue son travail journalistique autour de grands faits criminels dans son émission sur une radio madrilène. Mais lorsqu’il se retrouve dans son bar favori avec ses amis Ana Duran, détective, amie de longue date réfugiée d’Argentine au temps des dictatures militaires, et David Ponce, ancien procureur, ils se rendent compte que le propriétaire du bar, un ami cher à leur cœur, lui aussi réfugié du Chili pour les mêmes raisons qu’Ana, est soucieux. Il ne veut pas leur dire pourquoi. Mais des disparitions inquiétantes d’anciens guérilleros, qui ont combattu les dictatures militaires dans toute l’Amérique du Sud, viennent semer le trouble dans l’esprit des trois amis. Quand Carlos leur apprend qu’il connaissait les disparus pour avoir combattu avec eux et leur parle des menaces de mort qu’il a reçu, il est à nouveau temps d’enquêter. Mais par où commencer ? Et quand cette affaire commence à se porter à l’international avec une autre disparition inquiétante à Buenos Aires, où vit désormais Isabel Ferrer, l’avocate qui a mis au jour l’affaire des bébés volés espagnols, les choses se corsent. Qui se venge aujourd’hui, bien des années plus tard et bien après la chute des dictateurs et le retour de la démocratie dans ces pays, de ces combattants pour la liberté ? Pourquoi ? Et pourquoi leur faire subir les mêmes tortures jusqu’à la mort que trente ans plus tôt ? Le travail est propre, c’est celui de professionnels. Les disparitions ne laissent aucun indice, les polices patinent. Diego, Isabel, Ana et David vont-ils réussir à démêler toute cette affaire ?

Quelle histoire ! Quel conteur ! On se laisse happer par les mots de l’auteur, au style direct, qui nous embarque dans cette enquête comme si elle était réelle. C’est d’ailleurs une des qualités principales de Marc Fernandez : lier le vrai et le faux de telle manière qu’il en vient difficile de faire la part des choses. Que ce soit par l’écriture, la construction, et l’histoire même, on est pris dans un suspens à toute épreuve et on est tenu en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle prouesse !

L’histoire est incroyable car elle nous confronte à une histoire qu’on ne connaît peut-être pas très bien – c’est mon cas – celle des dictatures militaires d’Amérique du Sud, Argentine et Chili au premier plan. Il m’a été difficile de concevoir que tous ces dictateurs se tenaient par la main pour mener leur terreur, abolissant les frontières pour mieux contraindre leurs peuples et mettre la main sur les guérilleros. Mais encore plus incroyable, c’est cette coalition entre guérilleros de différents pays (vrai ou faux ? Je ne saurais le dire, mais cela semble tellement possible…) prenant les armes ensemble contre un seul ennemi : la dictature. On navigue entre deux continents sur une affaire qui mêle passé et présent et un dénouement qui a de quoi faire peur. Et qui ne semble pourtant pas si impossible que cela… C’est en cela que Marc Fernandez est doué : il laisse entrevoir des situations possibles, nous met en garde contre un passé qui pourrait refaire surface et nous laisse songeur.

La construction du roman, comme pour Mala Vida, sert l’intrigue. Nous, lecteurs, apercevons des choses que les protagonistes n’ont pas encore découverts. Nous avos droit à un « flashback » en début de roman, puis à des excursions mexicaines, ou encore les instants précédents les enlèvements de deux guérilleros. Ce n’est pas un hasard, et c’est percutant. Nous entrevoyons des possibilités, nous doutons de quelques petites choses, et malgré cela, comme Diego, Ana, Isabel et David, nous sommes effarés devant les révélations finales. Tous ces chapitres permettent aussi à l’auteur de gagner du temps et d’éviter les longueurs lors des explications finales, et il gagne ainsi en efficacité. C’est pour cela que ce roman est percutant et nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Quelle joie de retrouver Diego, Ana, David et Isabel ! Les quatre protagonistes de Mala Vida sont à nouveau embringués dans une affaire aux ancrages historiques, et leurs caractères forts et complémentaires leur donnent beaucoup de réalisme. Ils sont attachants dans leurs frustrations et leur entêtement, dans leurs fêlures et leur détermination. Ils sont passionnés et nous entraînent avec fureur dans leur enquête de tous les dangers, où ils sont mis à nu par la disparition de leur ami. Le personnage d’Ana est particulièrement touchant dans Guérilla Social Club, puisqu’on touche directement à son passé, la forçant à affronter ses peurs et ses traumatismes, elle qui a été torturé au temps de la dictature argentine et qui a fui le pays pour l’Espagne. Son histoire, bien difficile même après son arrivée en Espagne, est confrontée à celle de Carlos, ancien guérilléros chilien, ce qui la fragilise.

Une intrigue palpitante, une écriture vive et acérée, une construction réussie, des personnages forts et attachants, un suspens à toute épreuve, que demander de plus ? Un vrai coup de cœur pour ce second roman de Marc Fernandez. Essai transformé après le génialissime Mala Vida, disponible au Livre de Poche ! Vous n’avez plus aucune excuse !

Ma note : 5/5

Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris

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Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

vous-naurez-pas-ma-haineVous avez forcément entendu parler d’Antoine Leiris. Oui oui, je vous le garantis. C’est le journaliste qui a perdu sa femme au Bataclan. Et qui a écrit une note magnifique sur Facebook après les attentats. LE message qui a ému la France entière. Le message fort. Indispensable. Qui mettait très loin derrière nous la haine qui a étreint beaucoup de Français après les événements parisiens de novembre 2015. Après ça, il a écrit un récit. Ce récit. Qui revient sur ce qu’il a vécu ces jours-là. Le moment où il a compris. Et les jours qui ont suivi. Et là encore, Wahou.

Il nous raconte, de manière brute et directe, les journées noires qu’il a vécu, envahi d’incompréhension et de chagrin. Le devoir de rester debout pour son fils. Il nous livre de magnifiques moments partagés avec son fils, des instants fragiles, terribles et plein de tristesse, mais surtout bourrés d’espoir et de compréhension envers son prochain.

Les mots d’Antoine Leiris font sens parce qu’il est humble. Il est vrai. Il est sensible. Il est triste. Mais pas en colère. Pas à ce moment-là en tout cas. Il sait que ça arrivera sûrement, et il utilise une magnifique métaphore en ce sens. Mais il souhaite qu’on lui laisse son chagrin, sans analyse, sans avoir besoin d’en parler à tort et à travers. Il veut rester debout.

Ce texte nous renvoie dans les événements terribles du 13 novembre. Il nous ramène à ce soir horrible et aux journées qui ont suivi, l’hébètement, la colère, la tristesse. S’il n’était pas question des ces attentats, on pourrait presque croire à un récit fictionnel, tant ce qui s’est passé dépasse l’entendement d’abord, mais aussi tant le texte est beau et bien écrit. Il parvient à ne jamais tomber dans le pathos, dans l’apitoiement. Et bien au contraire d’ailleurs ! Son texte est plein d’humanité, comme l’a été son texte publié sur Facebook, d’ailleurs retranscrit dans ce court récit.

Cet homme qui nous dit qu’il ne pense pas être spécial ni « héroïque » transmet un message plein d’humanité. En quelques pages, il nous touche et fait preuve d’une force immense. On ne peut qu’essayer de se mettre à sa place et en l’occurrence, je ne pense pas que je réussirais à réagir avec autant d’humanité. Ce texte est nécessaire car il nous montre bien que la haine n’est pas une solution, et qu’il y a d’abord des personnes qui ont été touchées, qui ont souffert, et d’autres qui souffriront encore si la haine se développe.

Parce que ce texte est inscrit dans le quotidien d’Antoine Leiris, il gagne en universalité. Parce que oui, il nous parle des attentats. Mais surtout, il nous parle du deuil et de la perte d’un être cher. De comment se relever. De comment vivre après. Continuer. Peut-être pas pour soi au départ mais pour son enfant. Evidemment, les événements ajoutent un caractère fort : tout le monde en parle, difficile de s’en défaire, et la perte de cette maman en est que plus mise en lumière. D’ailleurs, dans les actes quotidiens, le journaliste nous montre l’humanité des personnes qui nous entourent, ce qu’il est souvent facile d’oublier. Toutes les mamans de la crèche s’organisent pour que Melvil et son papa puissent repartir chaque soir avec un bol de soupe. Le voisin se propose de garder le petit au besoin. Et c’est cette Humanité lumineuse qui est mise en avant dans ce récit. Contre l’obscurantisme.

Ce récit est essentiel, fort, humaniste et nécessaire. Chacun devrait le lire, c’est une leçon d’amour et d’humilité. Une leçon d’espoir. Et dans ces heures sombres, un tel récit court et percutant, mais jamais démagogue, doit être lu. Et de toute urgence.

Ma note : 5/5

Monsieur Mozart se réveille d’Eva Baronsky

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Eva Baronsky, Monsieur Mozart se réveille, Piranha / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2016

monsieur mozart se réveilleVoici un roman pas comme les autres, basé sur une idée originale : et si, sur son lit de mort, Mozart ne disparaissait pas vraiment mais était catapulté au début du XXIe siècle, au milieu de technologies qu’il n’aurait pu imaginer, de manières de faire, d’être et de vivre bien différentes de ce qu’il connaît, entourés de sons en tous genres ? Comment évoluerait son art ? Serait-il pris au sérieux ? Beau postulat, n’est-ce pas ? Et bien, Eva Baronsky réussit son pari, et nous entraîne aux côtés d’un Mozart loufoque à la conquête de Vienne !

Wolfgang Amédée Mozart est sur son lit de mort. Il sait que c’est la fin. Il s’endort et se réveille… au XXIe siècle ! Persuadé d’être au Paradis, il ne comprend pas le monde qui l’entoure, ces gens rustres qui lui parlent comme à un valet, qui ne savent pas qui il est. Serait-ce l’Enfer ? Tout cela est improbable ! Il ne reconnaît rien dans les rues, ne comprend pas la musique qu’il entend. D’ailleurs, comment peut-il en entendre alors qu’il n’y a pas d’orchestre dans la pièce ? Le son semble sortir d’une sombre machine… Comment un orchestre entier peut y tenir alors qu’un seul homme ne le pourrait pas ? Et quel est cette nouvelle manière de vivre, sans servante, à se rendre soi-même dans cet étrange lieu pour acheter à manger, à se déplacer dans ces étranges équipages sans chevaux, à entrer dans un tunnel pour monter dans ces drôles de wagonnets et en descendre dans un autre lieu ? Tout cela est improbable, et s’il n’y comprend rien, il se rend compte qu’une mission divine a dû lui être confiée : achever son Requiem, l’œuvre de sa vie, qu’un de ses disciples a eu l’outrecuidance de « finir » avec si peu de talent qu’il ne peut laisser écouter une telle chose en son nom. Mais l’achever tout en essayant de vivre dans ce monde absurde n’est pas si simple, et s’il y trouve quelques alliés, son décalage en interroge plus d’un… Et s’il ne parvient pas à achever son œuvre ? Restera-t-il coincé dans ce siècle ? Mourra-t-il ? Est-il envisageable de construire une vie durable dans une époque qui n’est pas la sienne ?

Eva Baronsky nous propose un livre étonnant, inattendu, à l’histoire on ne peut plus originale. Et même sans être un connaisseur en musique classique et plus particulièrement en Mozart, on passe un très bon moment à savourer des musiques qu’on parvient à écouter grâce aux mots de l’auteur. Si ce n’est pas un tour de force ! On imagine plus volontiers l’anachronisme contraire, en catapultant un personnage du présent dans un passé plus ou moins lointain : cela a été vu et revu, avec plus ou moins de succès, et est évidemment lié au fantasme de se plonger dans l’Histoire qui fascine. Mais un anachronisme vivant plongé dans notre époque, voilà qui est moins commun et qui est bien prometteur !

Evidemment, on se délecte des péripéties de Mozart, de ses multiples mésaventures, des situations loufoques dans lesquelles il a le don de se fourrer. Et on ne peut que se demander, même si c’est complètement fou, comment on vivrait sa situation. Réussirait-on à s’en sortir ? Mais c’est sans compter le culot de notre musicien qui est bien sûr de lui et de son art, et qui réussit par l’intermédiaire de ce dernier à se trouver un collaborateur, logeur et ami en la personne de Piotr, réfugié, un peu paumé, violoniste moyen mais au cœur d’or, qui va faire de bien grandes concessions pour cet homme qu’il pense à moitié fou mais au talent infini. Et que dire des situations amoureuses dans lesquelles se fourre ce grand sensible d’artiste, qui vont presque le mener à sa perte ? Les personnages sont bien dessinés, bien amenés, attachants ou énervants à souhait, à l’image d’une époque que ne peut comprendre un Mozart complètement perdu.

L’auteur réussit un grand pari, puisqu’elle parvient à mêler un style et un parler très actuel, avec une écriture très XVIIIe siècle, un style bien plus ampoulé quand s’exprime notre grand artiste. Cela renforce l’idée maîtresse du livre et rend singulier ce personnage que ses rencontres ont bien du mal à cerner. On en vient même nous à se demander si cet homme n’est tout simplement pas fou, amoureux de Mozart et très doué dans l’art de la composition musicale, au point d’avoir usurpé son identité… Mais on ne veut pas y croire ! Les mots de Mozart, comme la retranscription en mots par l’auteur de sa musique rendent ce roman tout à fait unique et fascinant.

Pour faire court, ce roman a quelque chose que d’autres n’ont pas. Malgré tout, il comprend de nombreuses longueurs, et s’arrête trop longtemps sur les incompréhensions d’un Mozart perdu dans un monde qu’il ne connaît et ne comprend pas. On imagine bien qu’il ne sait pas ce que sont les toilettes ou les douches, l’électricité, un téléphone, une chaîne stéréo ou une télévision ; qu’il ne connaît pas le jazz ni le rock ; qu’il ne comprend pas nombre d’expressions employés, ne connaît pas la monnaie utilisée et ne reconnaît pas sa ville. Cependant, s’arrêter longuement sur chacun de ces points devient un peu lassant à la longue, et c’est bien dommage. Si la trame narrative est cohérente, bien faite et intéressante, j’ai trouvé la fin un peu bâclé, un peu rapide et abrupte. Je ne sais pas bien à quoi je m’attendais, certainement pas à une fin conventionnelle au vu de l’histoire contée ici, mais celle-ci me paraît trop imparfaite, même si elle laisse le champ ouvert à tout type d’interprétation.

Un roman à l’histoire étonnante, originale et prometteuse, une belle écriture qui s’adapte aux personnages qui s’expriment, passant d’un style contemporain à un autre très XVIIIe siècle, des personnages hauts en couleur, une trame narrative intéressante malgré quelques longueurs. A découvrir pour un moment savoureux !

Ma note : 4/5

La Mémoire des embruns de Karen Viggers

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Karen Viggers, La Mémoire des embruns, Les Escales / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

la mémoire des embrunsLa Mémoire des embruns est un roman saisissant, marquant, fort et puissant qui s’attache principalement à deux personnages, une femme âgée qui se remémore son passé, ses erreurs et ses espoirs, et son fils dans la quarantaine, traumatisé par un expérience passée, qui tente de se reconstruire. C’est admirablement bien écrit et construit, une belle découverte !

Mary est âgée et a de grave problème de santé, notamment cardiaques. Alors que sa fille Jan tente par tous les moyens de la mettre en maison de retraite, elle décide de passer ses dernières semaines à vivre sur l’île de Bruny, île de la Tasmanie où elle a vécu la plupart de sa vie auprès de son époux Jack, gardien du phare. C’est une lettre qui l’a poussée à s’y rendre, une lettre qu’elle est censée remettre à une personne. Cependant, elle ne peut s’y résoudre. Elle décide donc d’invoquer le souvenir de son mari défunt sur cette île battue par les vents et de se faire pardonner à sa manière, en invoquant le passé, entre bons et mauvais souvenirs. Si Jan n’accepte pas sa retraite sur l’île, ses deux fils décident de s’y résoudre, et notamment Tom, le plus jeune, qui comprend le désir de sa mère de passer ses derniers moments de vie comme elle l’entend. Et ce n’est pas évident pour lui, qui n’a pu être présent à la mort de son père, alors qu’il était en Antarctique comme diéséliste avec des équipes de scientifiques. Cette expérience l’a autant fasciné que traumatisé : la solitude, l’éloignement, les problèmes qu’on ne peut régler de si loin, les journées d’hiver sans voir la lumière du jour, la magnificence de la nature, la compagnie restreinte. Alors qu’il peine encore à se remettre de cette expérience, sa mère tente de garder ses secrets et de faire la paix avec le passé. Tous ces destins entremêlés, ces vies fragiles, les histoires d’amour et de non-dits, prennent vie dans une nature luxuriante, battue par les vents ou recouverte de glace, dans une Tasmanie magique et envoûtante.

Karen Viggers nous offre un roman de vies, des histoires de couples et de famille, de destins. Elle y mêle un secret, que l’on devine assez rapidement même si on en a la confirmation que dans les dernières pages, et ce n’est pas vraiment cela qui importe. Ce qui nous intéresse, c’est bien de savoir comment ces personnages complexes, fragiles, entiers vont le vivre, et l’auteur instille émotions et informations progressivement, amenant le lecteur à se plonger de plus en plus dans ce roman afin de savoir comment tous ces souvenirs vont s’imbriquer les uns dans les autres, comment tout a pu se produire, et comment le vivront nos héros. Je me suis particulièrement attachée au personnage de Tom, si solitaire, si fragile, qui mène sa petite vie effacée sans faire de vague, plein d’incertitudes et de doutes, qui va peu à peu revenir à la vie. Quant à Jan, elle est assez insupportable, voulant à chaque instant avoir raison, faisant culpabiliser ses proches, et souhaitant à tout prix contraindre sa mère et lui imposer ses choix, comme celle-ci l’a fait dans son enfance, en l’élevant sur une île peu habitée et loin de tout. Et malgré tout, on apprend à la comprendre. Les personnages qui prennent place dans ce roman, même les secondaires, sont tous magnifiquement construits.

L’auteur manie les mots avec brio et nous offre des descriptions à couper le souffle. On découvre cette île de Bruny battue par les vents, au climat rude, mais d’une beauté exceptionnelle qui nous donne envie de nous rendre en Tasmanie le découvrir de nos yeux. Karen Viggers est une conteuse hors pair, nous invitant au voyage et à l’inconnu. Par le personnage de Tom, elle nous initie aussi à la faune, puisqu’il est passionné par les oiseaux. Et bien plus que cela, on est entraîné grâce à ses souvenirs en Antarctique. Et là, c’est la révélation : on se laisse happer par les descriptions de ce paysage d’une blancheur immaculée, par sa faune et ses manchots, par la beauté de ces terres qui n’ont pu être apprivoisées par l’homme. On est fasciné, et la magie de l’auteur opère. Je suis en général peu attirée par les romans trop descriptifs, trop focalisés sur la nature, et j’ai d’ailleurs eu un peu de mal à entrer dans le roman. Mais il a été clair très rapidement que ce roman serait différent, car il mêle narration et descriptions de manière étroite, l’un de pouvant se soustraire à l’autre, les deux étant complémentaires. En effet, la vie de Mary est intrinsèquement liée à l’île de Bruny où elle a rencontré son mari et où ils sont retournés vivre pour s’occuper du phare. Quant à Tom, sa vie, ses amours et ses faiblesses sont inextricables de son expérience en Antarctique, de son amour des oiseaux et de la nature. La nature est un personnage à par entière du roman, un personnage fort, vibrant, imposant et miraculeux.

La construction du roman est très maîtrisée et l’auteur délimite passé, par le personnage de Mary, et présent/futur par le personnage de Tom grâce à un procédé très ingénieux – du moins, c’est comme cela que je l’interprète. Quand il s’agit de suivre Mary, son retour sur l’île, sa rencontre avec le garde-chasse, les visites de ses enfants et de sa petite-fille, et les souvenirs lointains, l’auteur utilise la troisième personne du singulier. Par contre, lorsque nous sommes avec Tom, son passé et son présent, elle utilise la première personne du singulier, ce qui nous permet d’abord de nous attacher plus particulièrement à ce personnage, ensuite de le mettre au centre du récit, enfin, et cela découle du précédent point, de mettre l’accent sur ce personnage et son futur en création, plein d’espoir et d’apaisement. C’est bien pensé et cela fonctionne parfaitement.

La Mémoire des embruns est donc un roman sublime, fascinant et envoûtant, mêlant intrinsèquement souvenirs, narration et paysage de façon incroyable et magnifique. Une expérience sensorielle exaltante que je vous recommande vivement !

Ma note : 5/5

Je suis là de Clélie Avit

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Clélie Avit, Je suis là, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

je suis làJe suis là est un petit roman étonnant, qui m’a surprise, sur les drames qui touchent deux êtres destinés à se rencontrer d’une manière bien singulière. Je suis conquise !

Elsa est plongée dans le coma. Du haut de ses 29 ans, férue de montagne et de glaciers, elle se retrouve dans cet état depuis vingt semaines à la suite d’un accident. D’une avalanche à laquelle elle n’a survécu que par miracle. Etonnamment, cela fait maintenant six semaines qu’elle entend ce qui se passe autour d’elle. Si l’ouïe lui est revenue, ses autres sens sont aux abonnés absents. Elle est incapable de remuer un seul muscle, de ressentir quoi que ce soit ou de sentir une odeur. Mais elle écoute. Elle pense. Mais son entourage ne le sait pas et les médecins sont prêts à la débrancher.

Thibault a la trentaine et depuis quelques jours, il est obligé d’amener sa mère rendre visite à son frère à l’hôpital. Thibault ne veut pas le voir parce que s’il se retrouve dans ce lit d’hôpital, c’est uniquement sa faute, une faute impardonnable aux yeux de Thibault : il a pris le volant alors qu’il avait bu, et en plus d’avoir eu un accident, il a fauché deux adolescentes qu’il a tué sur le coup. Un jour, alors qu’il tente d’occuper l’heure que passe sa mère avec son frère, il se trompe de porte et se retrouve dans la chambre d’Elsa. Alors qu’elle l’entend, elle apprend à découvrir cet être grâce aux sons. Lui, très vite, se met à lui parler et parvient à trouver le repos auprès d’elle. Et s’il était le seul à comprendre qu’Elsa était toujours là ?

Ce court roman est envoûtant de par sa narration. Il nous transporte dans le psychisme de deux personnes blessées, que l’on suit tour à tour. Raconté dans chaque cas à la première personne du singulier, on est au plus près du ressenti des personnages. On apprend à les connaître et on s’attache rapidement à eux. On est emporté par les mots de l’auteur et on se laisse attendrir par l’attachement naissant de ces deux personnes, aussi improbable que la situation soit. Ces deux écorchés se raccrochent à peu de chose pour retrouver le goût de la vie et ses sensations.

L’auteur met aussi en exergue cette situation médicale incomprise qu’est le coma. Si on sait que le corps se met dans cet état de veille afin de se rétablir, on ne sait pas quand ou s’il en sortira, ou encore si la personne peut entendre ce qui l’entoure ou ressentir quoi que ce soit. Clélie Avit décide qu’Elsa entendra, et pourquoi pas ? Cette immersion dans les pensées de ce personnage est fascinante tant l’auteur parvient à imaginer ce qu’elle pourrait penser, mais surtout la manière dont elle pourrait percevoir les sensations des personnes lui rendant visite dans sa chambre d’hôpital. Ainsi, elle s’imagine des couleurs et leurs mouvements selon les émotions et les personnes qui les ont. L’auteur imagine également comment elle parvient à se mettre en veille, ce qu’elle voit dans ses « rêves », comment elle est hantée par son accident. Elsa essaie aussi de trouver des repères aux jours qui passent, à l’heure qui peut être, selon les visites, les passages de la femme de ménage et sa radio allumée par exemple. L’auteur a vraiment pensé à tous les éléments entrant en jeu quand on est dans le coma avec une ouïe active et permet au lecteur de se laisser prendre au jeu et de croire à cette histoire.

Quant à Thibault, le seul trait un peu gênant serait sans doute sa « perfection ». Il ne boit jamais, ou très rarement, et s’il a toutes les raisons d’en vouloir à son frère, son jugement intraitable est légèrement poussif, puisqu’il est déjà bien puni lui-même d’avoir ôté la vie. Concernant l’idylle naissante avec cette jeune fille dans le coma, dont il sait peu de chose – prénom, âge, métier et cause de l’accident – elle semble un tantinet invraisemblable… Mais je me suis laissée prendre malgré tout, voulant absolument y croire – mon côté midinette très certainement. N’oublions pas que nous sommes dans un roman, l’auteur peut bien se permettre toutes les folies !

La plume de l’auteur est fluide et agréable, bien que je reprocherai un certain nombre de répétitions, notamment lors des chapitres concernant Elsa. Ainsi, cette dernière répète un peu trop souvent qu’elle ne peut ressentir. Qu’elle ne peut qu’imaginer. Cela est bien moins marqué dans la suite du roman, il est possible également que prise dans l’histoire et les mots de l’auteur, je l’ai bien moins remarqué.

Un roman, donc, émouvant, plein d’espoir, qui se lit d’une traite. Une histoire atypique, des personnages hors du commun. Je comprends aisément que l’auteur ait reçu un prix lui ayant permis d’éditer ce roman chez JC Lattès, le Prix Nouveau Talent 2015. Chapeau bas pour un premier roman !

Ma note : 4/5

Les Intéressants de Meg Wolitzer

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Meg Wolitzer, Les Intéressants, Editions Rue Fromentin / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

les intéressantsVoici un roman intéressant, sans mauvais jeu de mots. C’est un tour de force narratif, une écriture parfaitement maîtrisée que nous offre Meg Wolitzer, pour une histoire de vies des années 70 à nos jours.

Nous sommes en 1974 et Julie passe son été dans un très select camp de vacances, Spirit-in-the-Woods. Contrairement à la plupart des adolescents qui s’y trouvent, elle a bénéficié d’une bourse pour aller dans ce camp atypique puisqu’il permet à ses jeunes pensionnaires de développer leur sens artistique, en théâtre, danse ou encore animation animée. Elle y fait des rencontres qui vont changer sa vie à tout jamais. Elle est intégrée à une bande de copains, qui décide de se nommer « Les Intéressants ». Il y a Ethan au physique ingrat mais très doué en films d’animation ; Jonah, fils d’une célèbre chanteuse folk qui a un don inné pour la musique ; Cathy, danseuse qui voit son physique par trop changer pour continuer dans cette voie ; enfin, Ash, qui deviendra la meilleure amie de Julie, qui sera surnommée Jules, et son frère Goodman, tout deux issus du meilleur milieu new-yorkais. L’auteur nous entraîne à leur poursuite sur plusieurs décennies, au travers de leur amitié, leurs rêves, leurs tragédies, leurs amours, leurs réussites et leurs échecs, leur ambition, leurs regrets et leurs jalousies. Certains réussiront mais ne seront pas réellement heureux, d’autres seront hantés par leur enfance, certains se verront toujours par le prisme des réussites des autres, et deux d’entre eux disparaîtront du décor, dans des circonstances particulières qui ébranleront l’équilibre de cette bande d’amis.

Une fresque flamboyante des quatre dernières décennies d’une bande d’amis plutôt privilégiée, voilà ce que nous propose Les Intéressants. Il est plutôt difficile de parler de ce roman, difficile de résumer la vie de six personnages et d’en donner ses impressions. Les personnages sont attachants car ils nous rappellent ce que nous sommes. Nous suivons principalement Jules, qui n’en revient pas d’avoir été acceptée dans cette bande d’amis, et qui est tellement comme nous. A travers elle, on détecte nos plus grandes faiblesses, celles qu’on a du mal à avouer : la jalousie pour des amis qui ont plus que nous, l’indécision face à ce qu’on aimerait faire, la peur de se tromper. Elle reste courageuse et forte, mais ses défauts qui se font plus visibles en fin d’ouvrage la rendent profondément humaine et réelle. Les autres personnages ont leur part sombre, notamment Ash et sa famille fortunée qui se croit au dessus des lois, ou Jonah, à l’enfance marquée par un événement qu’il ne parviendra jamais à oublier, accepter et pardonner et qui aura façonné sa vie.

Mais plus que l’histoire en elle-même ou les personnages incroyables de vérité que nous propose l’auteur, c’est bien la narration qui est magique. L’auteur ne se contente pas de nous faire le récit de la vie de ses personnages de manières chronologique, elle mélange les époques de manière si naturelle qu’il m’est bien impossible de déceler les rouages de la machine. Chaque événement que choisi de raconter Meg Wolitzer s’enchaîne à celui d’après de manière cohérente, sans que ces deux événements s’enchaînent de manière chronologique. Et force incroyable de l’auteur, c’est qu’on ne perd jamais le fil ! Tout en sachant que certains personnages vont se marier, que d’autres vont sortir du paysage, on suit intensément ces événements se produire bien après en avoir eu connaissance. Elle distille les informations, revient sur des événements qu’elle n’avait pas encore explicités, et ce avec un grand naturel. Elle insuffle ainsi du suspens à son récit et tient le lecteur en haleine qui veut absolument savoir pourquoi et comment telle ou telle chose a bien pu se produire.

L’écrivain est un géni et maîtrise d’une main de maître son récit et sa trame narrative. Tout y est, aucune explication ne manque, on comprend absolument chaque élément du récit, le tout s’enclenche formidablement bien. C’est parfaitement écrit, intelligent et marquant. Et même alors que certains lecteurs pourraient penser que certains moments pourraient être un peu long, chaque mot a son importance et emporte le lecteur à sa suite. Petit bémol : si j’ai accroché à l’intrigue et que je ne lâchais plus le roman quand il était ouvert, je ne me précipitais pas dessus quand il était refermé sur ma table de chevet. Et je serai bien incapable de vous expliquer pourquoi. Mais il n’en reste pas moins vrai que je suis ravie d’avoir lu ce roman et que sa découverte fut un enchantement.

Une narration incroyable, un récit humain, profond, fort et sensible, des personnages inoubliables, Les Intéressants est un roman important à côté duquel il ne faut pas passer.

Ma note : 5/5