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Ahlam de Marc Trévidic

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Marc Trévidic, Ahlam, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

ahlamCe petit roman est une incroyable surprise ! Je ne pensais pas, au vu du sujet traité, qu’il serait pour moi. Et bien il en fut tout autrement !

Ce roman, c’est d’abord l’histoire de Paul, peintre à succès en mal d’inspiration, qui se rend en Tunisie pour se ressourcer et qui va trouver sur l’île de Kerkennah un havre de paix, doublé d’une source d’inspiration. Il y trouvera également une famille, puisque se liant d’amitié avec un pêcheur nommé Fahrat, il entrera dans son foyer aux idées très libres, anti Ben Ali sans pour autant être salafiste, bien au contraire. Il découvrira et développera deux talents artistiques, détenus par le fils de Fahrat, Issam, et par sa fille, Ahlam. Mais le temps passe, les amis d’enfance d’Issam ont une drôle d’influence sur lui, les rêves de peinture et de gloire s’éloignent, le régime de Ben Ali tombe, Ahlam est prise d’un élan de liberté désormais contraire aux croyances de son frère. C’est tout un monde qui s’écroule. Ce roman, c’est donc surtout l’histoire d’un pays, la Tunisie, et d’une religion que certains radicalisent à l’extrême et sont prêts à tout pour imposer leurs préceptes fanatiques à tous.

Sans fioritures, de manière simple et belle, Marc Tévidic nous propose une plongée dans l’histoire récente d’un pays en pleine construction. Si tout est possible, l’inimaginable l’est tout autant et l’avenir demeure incertain. Cet espoir qui a étreint la population au lendemain de la Révolution de jasmin a très largement été récupéré par les islamistes. Si certains rêvent de démocratie, d’autres veulent imposer la charia. Ce roman est extrêmement puissant nous montrant les limites d’une révolution qui va certes faire place nette, et donc laisser la place vide à toute une horde de récupérateurs.

Il nous montre aussi le processus de radicalisation lent et insidieux d’un jeune homme ayant vécu dans une famille aimante et libre, musulmane mais non intégriste, avec des idées et envies de démocratie, de femme libre. Et malgré cela, malgré une ouverture à l’art et la culture, Issam se retrouvera de l’autre côté sans que personne n’ait rien vu venir.

A la lecture de ce court roman, on comprend mieux la situation de la Tunisie, mais aussi de ces mouvements extrémistes qui ébranlent aujourd’hui notre monde. Et c’est loin d’être inintéressant. Mais si ça n’avait été que cela, je ne suis pas sûre que j’aurais été prise dans cette lecture. On y trouve aussi une ambiance particulière, celle de cette île qu’on a envie de visiter, celle de la petite maison de Fahrat, mais aussi celle de sa felouque et des bouées où le rosé est attaché dans l’eau bien au frais. On est également happé par l’art de Paul, ses réflexions sur une unicité des arts, sa quête de l’esthétisme, ses couleurs, ses impressions, sa poésie. C’est à la fois d’une exigence extrême, qui va incommoder Issam, peintre virtuose en devenir, et d’une liberté salvatrice, qui émeut Ahlam. Comme quoi, ces deux contraires peuvent coexister…

Les personnages sont attachants, même Issam, jeune homme en mal de repère et tiraillé entre plusieurs visions et désirs qu’il ne comprend plus. Mais c’est surtout Ahlam qui m’a touchée, cette jeune femme qui restera pour toujours éprise de liberté, et qui se battra contre le fanatisme religieux et la folie, pour un monde plus juste et des droits pour les femmes.

Un roman important qui nous montre toute la folie des hommes et le combat entre art et culture, et fanatisme religieux. Un électrochoc.

Ma note : 5/5

Je suis là de Clélie Avit

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Clélie Avit, Je suis là, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

je suis làJe suis là est un petit roman étonnant, qui m’a surprise, sur les drames qui touchent deux êtres destinés à se rencontrer d’une manière bien singulière. Je suis conquise !

Elsa est plongée dans le coma. Du haut de ses 29 ans, férue de montagne et de glaciers, elle se retrouve dans cet état depuis vingt semaines à la suite d’un accident. D’une avalanche à laquelle elle n’a survécu que par miracle. Etonnamment, cela fait maintenant six semaines qu’elle entend ce qui se passe autour d’elle. Si l’ouïe lui est revenue, ses autres sens sont aux abonnés absents. Elle est incapable de remuer un seul muscle, de ressentir quoi que ce soit ou de sentir une odeur. Mais elle écoute. Elle pense. Mais son entourage ne le sait pas et les médecins sont prêts à la débrancher.

Thibault a la trentaine et depuis quelques jours, il est obligé d’amener sa mère rendre visite à son frère à l’hôpital. Thibault ne veut pas le voir parce que s’il se retrouve dans ce lit d’hôpital, c’est uniquement sa faute, une faute impardonnable aux yeux de Thibault : il a pris le volant alors qu’il avait bu, et en plus d’avoir eu un accident, il a fauché deux adolescentes qu’il a tué sur le coup. Un jour, alors qu’il tente d’occuper l’heure que passe sa mère avec son frère, il se trompe de porte et se retrouve dans la chambre d’Elsa. Alors qu’elle l’entend, elle apprend à découvrir cet être grâce aux sons. Lui, très vite, se met à lui parler et parvient à trouver le repos auprès d’elle. Et s’il était le seul à comprendre qu’Elsa était toujours là ?

Ce court roman est envoûtant de par sa narration. Il nous transporte dans le psychisme de deux personnes blessées, que l’on suit tour à tour. Raconté dans chaque cas à la première personne du singulier, on est au plus près du ressenti des personnages. On apprend à les connaître et on s’attache rapidement à eux. On est emporté par les mots de l’auteur et on se laisse attendrir par l’attachement naissant de ces deux personnes, aussi improbable que la situation soit. Ces deux écorchés se raccrochent à peu de chose pour retrouver le goût de la vie et ses sensations.

L’auteur met aussi en exergue cette situation médicale incomprise qu’est le coma. Si on sait que le corps se met dans cet état de veille afin de se rétablir, on ne sait pas quand ou s’il en sortira, ou encore si la personne peut entendre ce qui l’entoure ou ressentir quoi que ce soit. Clélie Avit décide qu’Elsa entendra, et pourquoi pas ? Cette immersion dans les pensées de ce personnage est fascinante tant l’auteur parvient à imaginer ce qu’elle pourrait penser, mais surtout la manière dont elle pourrait percevoir les sensations des personnes lui rendant visite dans sa chambre d’hôpital. Ainsi, elle s’imagine des couleurs et leurs mouvements selon les émotions et les personnes qui les ont. L’auteur imagine également comment elle parvient à se mettre en veille, ce qu’elle voit dans ses « rêves », comment elle est hantée par son accident. Elsa essaie aussi de trouver des repères aux jours qui passent, à l’heure qui peut être, selon les visites, les passages de la femme de ménage et sa radio allumée par exemple. L’auteur a vraiment pensé à tous les éléments entrant en jeu quand on est dans le coma avec une ouïe active et permet au lecteur de se laisser prendre au jeu et de croire à cette histoire.

Quant à Thibault, le seul trait un peu gênant serait sans doute sa « perfection ». Il ne boit jamais, ou très rarement, et s’il a toutes les raisons d’en vouloir à son frère, son jugement intraitable est légèrement poussif, puisqu’il est déjà bien puni lui-même d’avoir ôté la vie. Concernant l’idylle naissante avec cette jeune fille dans le coma, dont il sait peu de chose – prénom, âge, métier et cause de l’accident – elle semble un tantinet invraisemblable… Mais je me suis laissée prendre malgré tout, voulant absolument y croire – mon côté midinette très certainement. N’oublions pas que nous sommes dans un roman, l’auteur peut bien se permettre toutes les folies !

La plume de l’auteur est fluide et agréable, bien que je reprocherai un certain nombre de répétitions, notamment lors des chapitres concernant Elsa. Ainsi, cette dernière répète un peu trop souvent qu’elle ne peut ressentir. Qu’elle ne peut qu’imaginer. Cela est bien moins marqué dans la suite du roman, il est possible également que prise dans l’histoire et les mots de l’auteur, je l’ai bien moins remarqué.

Un roman, donc, émouvant, plein d’espoir, qui se lit d’une traite. Une histoire atypique, des personnages hors du commun. Je comprends aisément que l’auteur ait reçu un prix lui ayant permis d’éditer ce roman chez JC Lattès, le Prix Nouveau Talent 2015. Chapeau bas pour un premier roman !

Ma note : 4/5

Une constellation de phénomènes vitaux d’Anthony Marra

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Anthony Marra, Une constellation de phénomènes vitaux, JC Lattès / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2016

une constellation de phénomènes vitauxVoici un roman très fort et très dense, que je suis ravie d’avoir lu, qui m’a permis de me plonger dans l’histoire récente de la Tchétchénie, et j’en sors indéniablement grandie. Par contre, je m’y suis un peu ennuyée, et c’est ce qui fait que mon avis est mitigé.

Nous sommes donc en Tchétchénie en 2004 dans un petit village du nom d’Eldar, près de Voltchansk. Avaa vit avec son père, sa mère est morte quelques temps avant. Un jour, les russes arrivent, enlèvent son père et brûlent la maison car ils n’ont pu trouver la jeune fille : elle s’est cachée dans la forêt, avec sa valise d’urgence. Akhmed a tout vu de la maison d’à côté et décide de s’occuper d’Avaa, en l’amenant dans un hôpital proche du village, où seulement une chirurgienne et une infirmière s’occupent des patients, nombreux avec toutes les mines disséminées dans la nature. Mais la chirurgienne, Sonja, n’est pas facile d’accès et ne veut pas avoir à s’occuper d’une gamine ! Les cinq jours qui vont passer ensemble vont être décisifs pour ces êtres blessés par la vie et les conflits successifs entre russes et rebelles qui tentent de libérer un pays qui ne sera jamais vraiment indépendant…

Cette histoire est fascinante car elle nous apprend énormément de choses sur l’histoire de la Tchétchénie au travers de personnages très différents, beaux dans leur humanité et leurs failles. Elle nous montre la tyrannie que peut infliger un conflit qui dure depuis des décennies dans ce pays qui n’a jamais vraiment été indépendant.

Il ne s’agit pas non plus de décrire les cinq journées de ces trois personnages. On revient sur leurs histoires et celles de leurs proches, sœur, parents et voisins. Se dessine ainsi leurs propres histoires, les liens qui les lient et tout ce qui forme leurs fêlures. Parce que si certaines choses nous sont dites assez rapidement, d’autres ne nous sont expliquées que plus tard dans le livre, avec tous les détails qui nous permettent de comprendre les implications de ces événements, ce qui fait évidemment tout l’intérêt de cet ouvrage. De flashbacks en souvenirs, en passant évidemment par les événements que vivent Akhmed, Avaa et Sonja, la construction du roman le rend foisonnant et d’une grande densité. Et peut-être trop dense… Et très difficile. Parce que ce qui est raconté n’est pas une partie de plaisir : problèmes de drogue, torture, prostitution, délation, déportation, condamnation sans jugement. Et c’est peut-être cela qui mitige mes impressions sur ce roman : l’histoire est très loin de ce que je lis d’habitude et comporte quelques longueur, à mon sens.

Mais il est vrai que les personnages restent incroyablement attachants, ce qui m’a permis de passer outre les aspects difficiles de l’histoire. Avaa est une jeune fille incroyable, qui réussit à continuer malgré les difficultés qu’elle rencontre – et elles sont nombreuses, surtout au vu de son âge ; Akhmed est un homme très bon, qui est prêt à tout pour aider Avaa, qui aide sa femme malade et subit ses échecs comme il le peut, et il est en cela très touchant ; Sonja peut paraître très difficile, à la limite de la méchanceté, mais elle est cassée et a beaucoup de mal à se remettre du départ soudain de sa sœur dont elle n’a plus de nouvelles depuis des mois. Se dessinent alors l’histoire de cette sœur, Natasha, qui a subi de nombreux tourments, alors qu’elle s’est retrouvée seule en Tchétchénie, mais aussi des voisins d’Akhmed, Khassan d’abord, être très complexe, très gentil mais qui n’a pas su aimer son fils comme il l’aurait dû, et son fils Ramzan, devenu le délateur du village. L’histoire des parents d’Avaa nous est aussi contée, notamment celle de son père, Dokka, qui permet à des réfugiés de venir chez lui le temps de leur passage par le village, et qui va connaître l’enfer de la Décharge où sont torturés les prisonniers par les Russes, prisonniers arrêtés de manière assez arbitraire, dans des conditions affreuses, et sans aucune législation les protégeant.

Et si l’histoire reste difficile, le roman ne présente aucune touche de pathos. L’auteur parvient à rendre chacun de ses personnages, et même Ramzan, touchants et humains. Il nous conte l’histoire difficile d’un pays en guerre depuis des années, qui ne sait comment se construire en ses temps troublés, et qui ne sait absolument pas de quoi demain sera fait. Quand aucun avenir n’est possible, les personnages peinent à mener leur vie, et se pose ainsi la question de ce que nous ferions dans de pareilles conditions. Partirions-nous tenter notre chance dans un autre pays, quitte à tout perdre, et même notre dignité ? Aiderions-nous les rebelles ? Dénoncerions-nous nos voisins pour sauver notre peau et avoir un peu de nourriture pour vivre correctement ? Continuerions-nous à travailler, à aider les autres ? Questions bien plus difficiles qu’il n’y paraît…

Pour résumer, une magnifique histoire, un beau roman très fort et puissant, mais difficile et parfois un peu long, ce qui m’a empêchée d’apprécier pleinement cette lecture.

Ma note : 4/5

La liste de mes envies de Grégoire Delacourt

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Grégoire Delacourt, La liste de mes envies, JC Lattès, Paris, 2012.

La liste de mes enviesJ’ai attendu très longtemps pour lire ce livre dont j’avais beaucoup entendu parler, la liste d’attente à ma bibliothèque était impressionnante mais j’ai fini par l’avoir entre les mains, et l’attente en valait la peine. Ce roman est une petite bouffée d’air frais de 186 pages.

Pour la petite histoire, Jocelyne Guerbette est une femme d’âge mûr qui se satisfait des petits plaisirs de la vie. Elle est marié à Jocelyn (Jo et Jo, ça ne s’invente pas), a deux enfants dans la vingtaine qu’elle voit peu et une mercerie bien à elle à Arras, couplée à un blog sur lequel elle partage ses petits plaisirs liés aux loisirs créatifs. Elle est amie avec des jumelles qui tiennent un salon de coiffure et esthétique, qui espèrent rencontrer l’homme idéal et désespèrent gagner le gros lot en jouant toutes les semaines au Loto. Un jour, elles encouragent Jocelyne à jouer avec elles. Pour Jocelyne, c’est la fin de la vie telle qu’elle la connaissait, avec ses plaisirs simples et sa vie bien ordonnée. Que fait-on quand on gagne le gros lot ? Ne risque-t-on pas de tout perdre ?

Ce roman est un petit bijoux, très bien écrit. Grégoire Delacourt nous montre que l’argent ne fait pas le bonheur et peut parfois le détruire. À travers le destin de Joocelyne, on s’aperçoit qu’il n’est pas évident de faire la liste de ses envies, car tout ne s’achète pas. Roman un peu mélancolique, mais qui nous ouvre les yeux sur ce que nous, lecteurs, désirons. Une belle réflexion sur ce à quoi tient le bonheur.

La scène à la Française des Jeux est tout à fait improbable et criante de vérité : vous allez toucher des millions, ce devrait être un des plus beaux cadeaux que vous pourriez avoir, et vous serez la personne la plus seule au monde, vous aurez plein d’amis qui n’en seront pas, vos proches n’agiront plus de la même manière avec vous, vous serez très sollicitée, cet argent causera votre perte. C’est assez révélateur de notre société, nous voulons tout, mais quand on l’a obtenu, sommes-nous plus heureux pour autant ?

“C’est un scénario écrit d’avance, madame Guerbette, écrit depuis bien longtemps, la convoitise brûle tout sur son passage ; souvenez-vous, les Borgia, les Agnelli et, plus récemment, les Bettencourt.” p.69

Le destin de Jocelyne est touchant, car elle n’a pas les réactions qu’un gagnant pourrait avoir, elle est extrêmement perspicace, et ses peurs ne seront pas complètement infondées. Ce personnage est merveilleux, et reste auprès de nous bien après avoir refermé ce court roman.

En somme, une jolie découverte que je vous invite à lire. Une lecture qui ne vous prendra que quelques heures, et qui vous ravira !

Ma note : 4/5