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Guérilla Social Club de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Guérilla Social Club, Editions Préludes, Paris, 2017

Marc Fernandez signe ici son second roman et c’est à nouveau une sacrée claque que nous nous prenons dans la figure ! Il confirme tout son talent du polar, dans un style journalistique vif, direct et rythmé, à la construction étudiée et réussie. Après Mala Vida, nous retrouvons les mêmes personnages avec joie. Une belle réussite !

Après l’affaire des bébés volés sous Franco, Diego Martin continue son travail journalistique autour de grands faits criminels dans son émission sur une radio madrilène. Mais lorsqu’il se retrouve dans son bar favori avec ses amis Ana Duran, détective, amie de longue date réfugiée d’Argentine au temps des dictatures militaires, et David Ponce, ancien procureur, ils se rendent compte que le propriétaire du bar, un ami cher à leur cœur, lui aussi réfugié du Chili pour les mêmes raisons qu’Ana, est soucieux. Il ne veut pas leur dire pourquoi. Mais des disparitions inquiétantes d’anciens guérilleros, qui ont combattu les dictatures militaires dans toute l’Amérique du Sud, viennent semer le trouble dans l’esprit des trois amis. Quand Carlos leur apprend qu’il connaissait les disparus pour avoir combattu avec eux et leur parle des menaces de mort qu’il a reçu, il est à nouveau temps d’enquêter. Mais par où commencer ? Et quand cette affaire commence à se porter à l’international avec une autre disparition inquiétante à Buenos Aires, où vit désormais Isabel Ferrer, l’avocate qui a mis au jour l’affaire des bébés volés espagnols, les choses se corsent. Qui se venge aujourd’hui, bien des années plus tard et bien après la chute des dictateurs et le retour de la démocratie dans ces pays, de ces combattants pour la liberté ? Pourquoi ? Et pourquoi leur faire subir les mêmes tortures jusqu’à la mort que trente ans plus tôt ? Le travail est propre, c’est celui de professionnels. Les disparitions ne laissent aucun indice, les polices patinent. Diego, Isabel, Ana et David vont-ils réussir à démêler toute cette affaire ?

Quelle histoire ! Quel conteur ! On se laisse happer par les mots de l’auteur, au style direct, qui nous embarque dans cette enquête comme si elle était réelle. C’est d’ailleurs une des qualités principales de Marc Fernandez : lier le vrai et le faux de telle manière qu’il en vient difficile de faire la part des choses. Que ce soit par l’écriture, la construction, et l’histoire même, on est pris dans un suspens à toute épreuve et on est tenu en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle prouesse !

L’histoire est incroyable car elle nous confronte à une histoire qu’on ne connaît peut-être pas très bien – c’est mon cas – celle des dictatures militaires d’Amérique du Sud, Argentine et Chili au premier plan. Il m’a été difficile de concevoir que tous ces dictateurs se tenaient par la main pour mener leur terreur, abolissant les frontières pour mieux contraindre leurs peuples et mettre la main sur les guérilleros. Mais encore plus incroyable, c’est cette coalition entre guérilleros de différents pays (vrai ou faux ? Je ne saurais le dire, mais cela semble tellement possible…) prenant les armes ensemble contre un seul ennemi : la dictature. On navigue entre deux continents sur une affaire qui mêle passé et présent et un dénouement qui a de quoi faire peur. Et qui ne semble pourtant pas si impossible que cela… C’est en cela que Marc Fernandez est doué : il laisse entrevoir des situations possibles, nous met en garde contre un passé qui pourrait refaire surface et nous laisse songeur.

La construction du roman, comme pour Mala Vida, sert l’intrigue. Nous, lecteurs, apercevons des choses que les protagonistes n’ont pas encore découverts. Nous avos droit à un « flashback » en début de roman, puis à des excursions mexicaines, ou encore les instants précédents les enlèvements de deux guérilleros. Ce n’est pas un hasard, et c’est percutant. Nous entrevoyons des possibilités, nous doutons de quelques petites choses, et malgré cela, comme Diego, Ana, Isabel et David, nous sommes effarés devant les révélations finales. Tous ces chapitres permettent aussi à l’auteur de gagner du temps et d’éviter les longueurs lors des explications finales, et il gagne ainsi en efficacité. C’est pour cela que ce roman est percutant et nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Quelle joie de retrouver Diego, Ana, David et Isabel ! Les quatre protagonistes de Mala Vida sont à nouveau embringués dans une affaire aux ancrages historiques, et leurs caractères forts et complémentaires leur donnent beaucoup de réalisme. Ils sont attachants dans leurs frustrations et leur entêtement, dans leurs fêlures et leur détermination. Ils sont passionnés et nous entraînent avec fureur dans leur enquête de tous les dangers, où ils sont mis à nu par la disparition de leur ami. Le personnage d’Ana est particulièrement touchant dans Guérilla Social Club, puisqu’on touche directement à son passé, la forçant à affronter ses peurs et ses traumatismes, elle qui a été torturé au temps de la dictature argentine et qui a fui le pays pour l’Espagne. Son histoire, bien difficile même après son arrivée en Espagne, est confrontée à celle de Carlos, ancien guérilléros chilien, ce qui la fragilise.

Une intrigue palpitante, une écriture vive et acérée, une construction réussie, des personnages forts et attachants, un suspens à toute épreuve, que demander de plus ? Un vrai coup de cœur pour ce second roman de Marc Fernandez. Essai transformé après le génialissime Mala Vida, disponible au Livre de Poche ! Vous n’avez plus aucune excuse !

Ma note : 5/5

La Canard Enchaîné, 100 ans, Un siècle d’articles et de dessins de Patrick Rambaud et Laurent Martin

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Patrick Rambaud, Laurent Martin, Le Canard Enchaîné, 100 ans, un siècle d’articles et de dessins, Editions Seuil, Paris, 2016

canard-enchaine-100-ansQui n’a jamais entendu parler du Canard Enchaîné, cet hebdomadaire mythique qui parle avec humour et de manière satirique de l’actualité française depuis très longtemps… déjà 100 ans ? Un des seuls journaux, avec Charlie Hebdo, à parler sans concession et sans pression de l’actualité, parce que libre avant tout ! Sans aucune publicité, les quelques pages publiées chaque mercredi sont fiables. Parce que chaque source est soigneusement vérifiée, car à la moindre erreur, beaucoup de personnes influentes seraient ravies que ce gêneur mette la clé sous la porte. Zéro censure ! Preuve de se force, il est toujours là, 100 ans après sa création !

Et quoi de mieux, pour fêter cet anniversaire, que d’un beau livre recensant son histoire, de sa création aux derniers articles parus en 2016 ? Pour qu’un hebdomadaire aussi gênant pour toutes les forces au pouvoir soit encore debout, c’est qu’il en faut de bons journalistes, des hommes solides et forts qui ont tenu d’une main de maître la barre du bateau. C’est ce que nous conte ce magnifique livre paru chez Seuil. Sont recensés de très nombreux articles, de la création du journal à nos jours, de nombreuses illustrations, qui ont fait la force du journal. On y revisite notre histoire, mais aussi la Grande, au travers des événements qui ont secoué le siècle écoulé. L’Occupation, Mai 68, la Guerre Froide, les crises, les totalitarismes, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre 2001, les diverses élections présidentielles, 7 janvier et 13 novembre 2015, on y trouve tout le déroulé d’un siècle haut en couleur, dont les collaborateurs ne sont donnés que deux mots d’ordre : humour et indépendance !

Parce que parcourir le Canard chaque semaine ou à travers de cet ouvrage, c’est découvrir l’actualité avec un œil rieur, afin de se défaire un peu de la gravité de notre monde et des informations qu’on est en train de lire. C’est donner de la légèreté à ce qui n’en a peut-être pas trop, mais sans ça, on s’ennuierait, et ça ne vaudrait pas le coup de continuer !

Par des jeux de mots bien trouvés, qui ne tombent jamais dans la vulgarité, nous redécouvrons dans cet ouvrage l’Histoire de notre pays. Une Histoire satirique qui n’épargne personne, ni politiques, ni religieux, ni personnalités des affaires ou autres. S’il y a quelque chose à dire, le Canard le dit. Cet ouvrage nous rappelle ce qu’est la liberté de la presse, et c’est bien nécessaire en ces temps troublés.

Au sein de ces plus de 2000 articles qui sont compilés dans ce beau-livre, on y trouve le « Roman du Canard » de Patrick Rambaud qui retrace l’histoire de cet hebdomadaire qui a su se maintenir à flot malgré les turpitudes de l’Histoire.

Pour moi, l’attrait de cet ouvrage est l’Histoire du Monde qu’elle dépeint. On peut, au travers des articles qui sont classés par période, palper le pouls d’une époque, se documenter sur un fait précis qui nous intéresse ou qu’on n’a jamais bien compris. Et mieux qu’un livre d’Histoire, on peut se mettre dans la peau même du lecteur qui lisait ces lignes à l’époque des faits et qui les vivaient. C’est fort, et c’est passionnant. C’est une autre manière, bien plus vraie, de découvrir notre Histoire. On peut avoir une confiance totale au Canard pour être exact dans les faits contés. Et l’humour dans les textes comme dans les dessins qui émaillent les articles ne gâche rien, bien au contraire !

Pour qui s’intéresse à l’Histoire, au journalisme, ou qui est un lecteur inconditionnel du Canard, ou encore les trois à la fois, je ne saurais que recommander cet ouvrage. Indispensable !

Ma note : 5/5

Trois mille chevaux-vapeur d’Antonin Varenne

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Antonin Varenne, Trois mille chevaux vapeur, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2015

trois mille chevaux-vapeursVoici un roman d’une puissance absolue, le genre de livre qu’on ne peut se sortir de la tête, une expérience forte, une histoire dont on se souvient longtemps après avoir refermé l’ouvrage. Une belle réussite !

Le sergent Arthur Bowman fait partie de la Compagnie des Indes. Il a l’habitude de respecter les ordres de sa hiérarchie sans poser de question, sauf quand il est question de sa survie. Lors de la deuxième guerre anglo-birmane en 1852, il se lance dans une mission secrète dont il sait peu de chose, sinon qu’il y a de fortes chances qu’il n’en revienne pas. Et en effet, elle tourne court quand il est fait prisonnier avec ses hommes et qu’il est enfermé et torturé dans la jungle pendant de longs mois. Seuls dix hommes en reviendront. En 1858, Bowman vit à Londres. Son passé le hante, il boit pour calmer ses cauchemars et se drogue à l’opium. Mais quand il découvre un cadavre dans les égouts qui présente les mêmes marques de torture que celles qu’il a ramené de Birmanie, il sait qu’un des neuf autres survivants a commis le meurtre. Il se lance alors à leur recherche pour arrêter le meurtrier. Une quête qui le mènera à la conquête de l’Ouest américain, juste avant la guerre de Sécession.

Une histoire d’une rare densité, voilà ce que nous propose Antonin Varenne. J’avoue que j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire. La partie où on suit le sergent en Birmanie ne m’a pas vraiment fascinée, n’étant pas friande de scènes de batailles. Mais j’ai été vite rassurée quand j’ai compris que l’auteur nous épargnait les épisodes de torture dans la jungle, tout l’aspect « gore ». A la place, on découvre petit à petit ce qu’ont pu vivre ces hommes, la volonté qu’ils ont du montrer pour survivre, les cicatrices psychologiques étant évidemment les plus prégnantes.

Bowman, cet homme blessé, n’est pas attachant pour un sous dans les premières pages du roman, et c’est sûrement ce qui m’a gênée. Mais très vite, on apprend à le connaître et à le comprendre. Une profonde mutation s’opère au fur et à mesure qu’il combat ses démons, qu’il fait face à ce qu’il a vécu, mais surtout à ses erreurs qui ont amené une trentaine d’hommes aux mains des birmans.

Mais si Bowman est en mutation, le monde dans lequel il vit également, et c’est là aussi ce qui fait l’intérêt de ce roman : cette conquête de l’Ouest qui appelle tous les espoirs des hommes du XIXe siècle, qui sont prêts à tout pour réussir. On se déplace avec Bowman sur son mustang, et on regarde d’un œil curieux et étonné ce pays en pleine mutation : l’élection de Lincoln et la sécession des états du sud, l’absence de police organisée, qui permet aux sociétés commerciales qui gèrent des provinces de juger des hommes, principalement des indiens et des noirs évidemment. Chaque homme peut se construire une vie, se reconstruire une identité, ce qui pourrait rendre le travail de Bowman difficile. Mais ce n’est pas le cas puisqu’il connaît le fonctionnement des hommes avec qui il était en campagne, et comprend ce qu’ils ont vécu, il sait donc ce qu’ils recherchent, et parvient à suivre la trace de ceux qui ont choisi de partir d’Angleterre pour tenter leur chance dans ces contrées aux mille possibilités.

Bowman vit mille aventures et autant de vies différentes dans ce roman : il est sergent, il est l’homme perdu de Londres, puis pêcheur sur la Tamise, il est le cavalier d’abord fortuné de l’Ouest américain, puis fugitif, justicier enfin. Antonin Varenne, avec une prose qui nous entraîne à la suite de son personnage principal, nous fait découvrir autrement le XIXe siècle et son histoire, nous fait entrevoir l’horreur des Hommes, leurs failles et leurs démons, la force de certains à survivre coûte que coûte, la cupidité, l’utopie, la beauté et la confiance également. C’est une histoire d’hommes dans un monde où aucune règle n’est établi, où la justice n’est pas souvent juste, où des hommes cupides décident du devenir d’autres.

C’est un roman qui m’a déconcertée, qui m’a fait réfléchir, qui m’a émue et m’a transportée. C’est un roman d’une force incroyable, une expérience singulière, c’est une découverte d’un monde qui m’était inconnu ou presque, celui de la Compagnie des Indes et de leurs conquêtes en Asie et celui de la conquête de l’Ouest américain. C’est un roman que je ne peux que vous conseiller si vous aimez l’Histoire et l’aventure. Foncez !

Ma note : 5/5

Le revers de la médaille d’Olga Lossky

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Olga Lossky, Le revers de la médaille, Denoël, 2016, Paris.

le revers de la médailleLe revers de la médaille est un roman qui m’a beaucoup surprise, abordant des thèmes que je n’aurais pas vraiment imaginé à la lecture de la quatrième de couverture. Pour une fois, ce résumé en dévoile assez pour donner envie, sans nous conter les trois quarts du livre, permettant d’éviter au lecteur l’ennui des premiers chapitres.

Cette histoire se déroule sur une soixantaine d’années. Pàl est un jeune artiste hongrois, approchant la trentaine à la fin des années 30. Il s’intéresse tout particulièrement aux portraits, à la pureté de la ligne qui, sans trop en faire, permet de dire l’essentiel d’un visage. Il veut être médailliste et suit pour cela le meilleur enseignement de Budapest. Il trouve même le courage de présenter un projet au concours de la monnaie de Budapest, où seuls les meilleurs artistes osent se présenter. Mais il est juif à une période de l’histoire où il ne fait pas bon de l’être… Délaissant sa famille, ses projets et la jeune pianiste qui était son modèle, il part pour Rome terminer sa formation, puis finit par s’installer à Londres.

Des années plus tard, il est devenu un artiste reconnu et se voit demander par le Pape de frapper une médaille à son effigie. Les entrevues avec le Saint Père font par trop échos à son passé et réveillent des sentiments et des souvenirs en lui qu’il parvenait jusque là à faire taire. Inévitablement, les événements tragiques du siècle le rattrapent et il se voit bien obligé de reprendre contact avec le jeune homme qu’il a été.

Ce qui m’a marqué en premier à la lecture de ce roman, et ce que j’en garderai au fond de moi, ce sont les formidables digressions de l’auteur sur l’art. Sur la création artistique, sur l’art figuratif et l’art abstrait, sur les raisons qui poussent un artiste à créer. Depuis mes études – lointaines maintenant – à l’Ecole du Louvre, je n’avais rien lu de plus beau et vrai sur l’art et sur l’esthétisme. Pour Pàl, chaque attitude, chaque instant, est propice à une réflexion artistique, et les descriptions sont tellement bien faites sans être trop longues ou pompeuses qu’on se représente chaque instant du livre, mais surtout chaque médaille frappée par Pàl, chaque émotion sur ses portraits.

Ensuite, c’est bien entendu l’histoire folle qui nous est contée ici qui fait de cet écrit un très beau roman. Inspirée de faits réels mais qui n’a pour autant aucune prétention biographique, comme nous le dit l’auteur en début d’ouvrage, nous suivons le destin particulier de cet homme qui, pour se protéger, s’est enfermé dans sa création et a décidé de ne plus regarder derrière lui, le passé étant par trop douloureux. Mais quand celui-ci lui revient en plein visage, on comprend bien l’horreur à laquelle il va devoir enfin se confronter, celle du devenir de cette famille tant aimée qui a vécu le nazisme de plein fouet depuis sa Hongrie natale. Le personnage de Nicky n’en est que plus fort à cet instant, cette femme partageant la vie de cet artiste, faisant passer les besoins de cet homme avant les siens, qui va finalement connaître son passé après 20 ans de vie commune. Cette force de caractère qu’elle avait si peu mise en avant jusque là va se révéler dans toute sa grandeur.

Au-delà de la très belle plume d’Olga Lossky, ce qui fait la particularité de ce roman est certainement sa construction. Des sauts temporels assez importants structurent le récit, l’auteur revenant sur certains faits majeurs, mais nous laissant surtout apercevoir ce que sont devenus les personnages après tant d’années, sans aucune longueur dans la narration. Les passages plus lents de l’existence de Pàl et Nicky sont ainsi laissés de côté, l’auteur nous convie aux événements les plus frappants de leur vie, les débuts à Budapest, la rencontre avec le Pape 20 ans après et ce qu’il s’ensuit, et 30 ans après ces événements. C’est parfaitement dosé, et malgré l’histoire un peu difficile qui va nous être contée, on n’est jamais dans le pathos, ce qui en fait un beau roman.

Le revers de la médaille nous parle d’art et d’Histoire, de destins et d’humanité, et mérite d’être découvert.

Ma note : 4/5

Paru le 14 janvier 2016

Hamlet au paradis de Jo Walton

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Jo Walton, Hamlet au paradis, Trilogie du Subtil Changement, T2, Denoël, Collection Lunes d’encre, Paris, 2015

hamlet au paradisHamlet au paradis est le second tome de la Trilogie du Subtil Changement, le premier tome s’intitule Le Cercle de Farthing. Je n’ai pas lu ce premier tome, et je me suis inquiétée de savoir s’il ne me manquerait rien pour apprécier cette lecture. Je pense que lire le premier tome m’aurait aidé à mieux visualiser le contexte historique réécrit, mais cela n’a franchement pas été handicapant. Cette uchronie est captivante, et nous oblige à nous interroger  : Et si… tout ne s’était pas passé comme cela s’est passé ? Et nous interroge forcément sur ce qui se passerait si tout recommençait aujourd’hui, si un Hitler revenait au pouvoir, si nous devions à nouveau subir les monstruosités inhérentes à la guerre… Aurait-on autant de courage, ou nous banderions-nous les yeux comme le font bon nombre de personnages de Hamlet au paradis ?

Nous sommes à Londres, en 1949. Hitler a toujours le pouvoir, le IIIe Reich est étendu à toute l’Europe. L’Amérique se fait toute petite, et Staline est le seul à encore lutter. Est-il donc utile de préciser que Juifs et communistes ne sont pas particulièrement bien vus en Angleterre, où le gouvernement soutient clairement Hitler, et à déclarer la guerre aux terroristes juifs qui “tyrannisent” les honnêtes anglais ? C’est dans cette atmosphère très lourde que Viola Lark, comédienne de théâtre qui a tourné le dos à sa famille aristocratique depuis bien longtemps, mais qui garde un lien particulier avec ses nombreuses sœurs, se voit proposer le rôle d’Hamlet, dans une représentation très à la mode où les rôles d’hommes sont donnés à des femmes, et vice versa. Électrisée, elle apprend même qu’Hitler et le nouveau premier ministre, Normanby, assisteront à la première ! Mais très vite, elle comprend que tout sera plus difficile que prévu : une des actrices meurt dans l’explosion d’une bombe qui n’est pas une bombe défectueuse du Blitz, et une de ses sœurs, communiste depuis toujours, l’appelle à l’aide… Et si tout était lié ? La situation de Viola devient vite intenable, surtout quand l’inspecteur Carmichael, très intègre, s’occupe de l’affaire de la bombe, et met donc son nez dans les affaires du théâtre et de la pièce qui va s’y jouer très prochainement…

Plus encore que l’Histoire, c’est bien l’uchronie qui m’a attiré et plu dans ce roman. S’apercevoir comment aurait tourné ce conflit planétaire si l’Angleterre avait signé une paix, la laissant tranquille dans son coin, mais laissant seuls de nombreux pays attaqués par Hitler, cela fait froid dans le dos. Le caractère central de l’Angleterre dans ce conflit n’a jamais été remis en cause, au contraire, et cette trilogie n’en est que plus convaincante. Mais dans ce récit, se pose aussi la question de comment se dépêtrer de cette situation. Parce que certains ne veulent pas continuer à être en paix avec l’Allemagne, et sont au courant des atrocités qui se trament sur le continent. Mais à ce stade, assassiner les hauts représentants permettrait-il de renverser le IIIe Reich, ou laisserait juste la place à d’autres tyrans ? Parce que toutes les idées du nazisme sont bien ancrées dans l’esprit des gens, depuis près de dix ans…

Évidemment, cette histoire est servie par deux héros complexes, pris dans des situations intenables, et pour lesquels on éprouve vite de l’affection et de l’empathie (même sans avoir lu le premier tome, où l’inspecteur Carmichael mène déjà l’enquête). Viola est obligée de faire une chose malgré elle, puisqu’on ne lui laisse le choix… Enfin, on lui laisse le choix de mourir dans la minute, ou peut-être quelques semaines après, selon sa décision… Alors, elle est bien obligée de tenter le tout pour le tout ! Se pose dès lors cette question : la fin justifie-t-elle les moyens ? Quant à Carmichael, inspecteur homosexuel, tenu par sa hiérarchie depuis les incidents du tome 1, qui sait tout de ses penchants jugés contre-nature à l’époque, il se retrouve à mener l’enquête de manière contrainte. Sa profonde honnêteté se heurte même à ses idées, travaillant pour un régime qui, s’il n’est pas directement dictatorial, est proche de celui qui sévit sur le continent… Les situations de ces deux personnages nous permettent de nous poser mille questions sur les attitudes à avoir, sur leurs échappatoires, sur ce qu’on veut voir se produire pour eux, voire malgré eux… Et la fin est en cela étonnante et très bien menée. Si j’ai trouvé dans ce roman quelques longueurs, je me suis laissée entraînée par les 60 dernières pages, qui nous mènent inexorablement vers un dénouement qui m’a franchement surprise.

Vous l’aurez compris, ce roman fut une belle découverte. Je lirai très certainement la suite, et probablement le premier tome pour comprendre les petites subtilités qui m’ont échappé. Quelques longueurs cependant qui ne me permettent pas d’en faire un coup de cœur.

Ma note : 4/5

Paru le 1er octobre 2015, traduit de l’anglais par Florence Dolisi

22/11/63 de Stephen King

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Stephen King, 22/11/63, Albin Michel, Paris, 2013

22-11-63-stephen-kingQui n’a pas entendu parler de ce roman de Stephen King ? Quand j’ai vu pour la première fois la couverture en librairie, je savais que je devais le lire. Premier Stephen King que je lis et je suis conquise !

Jake Epping est professeur d’histoire dans un lycée d’une petite ville américaine, Lisbon Falls. Divorcée, il se consacre à sa carrière et à ses élèves. Quelle surprise quand Al Templeton, le propriétaire d’un fast food près de son lycée, l’appelle et lui demande de venir le voir de toute urgence. Celui-ci semble avoir pris 10 ans en une journée et avoir contracté un cancer éclair, alors même qu’il était dans une forme olympienne la veille. Il va alors raconter une histoire tout simplement hallucinante à Jake, qui va avoir beaucoup de mal à l’assimiler. En effet, depuis la réserve du restaurant d’Al, une brèche temporelle permet de se rendre dans le passé, au matin du 9 septembre 1958 exactement. Mais il est bien obligé d’y croire dès lors qu’il tente l’expérience… Et c’est un monde plein de possibilités qui s’offre à lui. Cependant, Al a une requête, une requête de mourant : n’ayant pu le faire lui-même, à cause de la maladie, il voudrait que Jake se rende dans le passé et empêche Lee Harvey Oswald de tuer John Fitzgerald Kennedy en 1963, événement qui a provoqué pour lui les événements catastrophiques des décennies qui ont suivi, comme la Guerre du Vietnam. Alors, Jake décide de tenter le coup… Sachant qu’à chaque nouveau voyage, les éléments modifiés de l’ancien disparaissent complètement ! Mais peut-on altérer le passé sans conséquence ?

Que dire ? Que dire de plus que ce résumé ne dit pas déjà ? L’histoire qui nous est contée par le grand Stephen King est un bijoux ! Tout se tient, on est pris dans l’histoire, le suspens est halletant. On suit Jake comme si notre vie en dépendait, on voudrait nous aussi qu’il sauve Kennedy pour voir ce qui serait advenu de notre monde s’il n’avait pas été assassiné ce 22 novembre 1963. Et on pourrait y croire ! On y croit, même ! Aucun détail n’est laissé de côté, ce roman est foisonnant.

Nous revivons avec Jake la fin des années 50 et le début des années 60, le rock’n’roll, l’atmosphère si spécifique de ces années-là dans les petites villes américaines, mais aussi la déchéance de certaines autres villes, dont Dallas, qui est à elle seule un personnage à part entière. Et Jake se comporte en vrai historien et ne laisse rien au hasard, il fait des essais de modifications, tente de savoir ce qui a été modifié réellement dans le présent. Et c’est bien pour cela que ce roman sur une histoire de voyage dans le temps est si convaincant et qu’on se laisse prendre dans les filets de l’auteur.

La plume de Stephen King est absolument merveilleuse, il nous offre 930 pages de plaisir pur, avec des personnages très attachants, et d’autres juste abominables, tous extrêmement bien dépeints par l’auteur.

Je tiens à présent à préciser que l’auteur ne traite pas de la théorie du complot, ni de la culpabilité de Lee Harvey Oswald. Il part du principe que c’est bien ce dernier qui est passé à l’acte, non par conviction personnelle, mais parce que cette histoire reste un magnifique prétexte à une merveilleuse histoire de voyage temporel. Et quand on pense aux événements qui ont marqué les siècles derniers, qui ne s’est jamais demandé ce qui ce serait passé si Kennedy était resté en vie ?

Ce roman est une pure merveille. Il allie histoire et fantastique, le tout saupoudré d’une très bonne dose de suspens. Car l’entreprise de Jake n’est pas innocente et survivre sans faire de bévues cinq années dans le passé n’est pas une mince affaire… Surtout si notre héros croise une belle femme !

On reste accroché et suspendu à ce roman de la première à la dernière page. Vraiment, faites-vous plaisir et lisez-le, vous ne le regretterez pas !

22/11/63 de Stephen King est bien l’un de mes coups de coeur de l’année !

Ma note : 5/5

L’Ecole de la Nuit de Deborah Harkness

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Deborah Harkness, L’Ecole de la Nuit, Calmann-Lévy / Orbit France, Paris, 2012

Voici le deuxième tome d’une trilogie, All Souls,  qui promet d’être palpitante ! Attention, pour ceux qui n’ont pas lu le premier tome, je vous conseille de ne lire que le début de cette chronique où je vais donner rapidement mes impressions sur le premier tome, Le livre perdu des sortilèges. Ensuite, spoilers ! A vos risques et périls…

Le premier tome nous raconte donc l’histoire de Diana Bishop, professeur et chercheuse sur l’histoire de l’alchimie, et également sorcière qui refoule ses dons depuis la mort de ses parents alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Alors qu’elle travaillait à la biblothèque Bodléienne d’Oxford, elle consulte un étrange manuscrit qui attire toutes sortes de créatures autour d’elle, sorciers, démons et vampires. Cet ouvrage contiendrait les secrets de la création. Elle fait ainsi la rencontre de Matthew Clairmont, un vampire scientifique sous le charme duquel elle tombe très vite. Et c’est un conflit d’une ampleur extraordinaire qui s’amorce, car toutes les créatures veulent l’ouvrage désormais hors d’atteinte de tous, et également de Diana, pour leur propre compte, et la romance entre la sorcière et le vampire n’est pas bien vue… Ce premier tome nous emporte d’Oxford aux Etats-Unis, en passant par la France. C’est un mélange d’Histoire, autant de faits, de sciences et d’alchimie, de romance, d’aventure. C’est une nouvelle manière d’aborder la thématique très en vogue des vampires et autres créatures, une manière plus adulte et construite. C’est un très bon moment de lecture en somme !

Et nous en venons au second tome des aventures de Diana et Matthew, L’Ecole de la Nuit. Afin d’échapper à la Congrégation, ils décident de se rendre dans le passé, grâce aux dons de Diana. En effet, cette dernière a besoin de temps et de professeurs pour apprendre à maîtriser son pouvoir, et ils espèrent bien remettre la main sur le fameux manuscrit à une autre époque que la leur, afin d’en comprendre ses secrets. Ils se rendent donc dans l’Angleterre élisabéthaine, dans le passé de Matthew, et dans son cercle d’érudits, surnommé l’école de la nuit, qui comprend en son sein Christopher Marlowe, le Comte de Nurthemberland, Sir Walter Raleigh, etc. D’Oxford à Prague, en passant par Londres et la France, c’est un voyage très mouvementé en 1590-1591 que vont connaître nos héros.

Un sublime roman d’aventures et historique ! La réalité historique est préservée – n’oublions pas que Deborah Harkness est professeur d’Histoire – et c’est avec délectation que nous suivons les pérégrinations de Diana et Matthew, que nous rencontrons des personnages aussi connus que Marlowe, Shakespeare, Elisabeth Ire, Rodolphe II, et j’en passe ! Si l’auteur abuse parfois de mises en contexte entre parenthèses dans les dialogues, et si elle se répète un peu parfois, ce roman se lit de manière fluide, c’est une très agréable lecture.

Personnellement, j’ai été emballée par l’histoire amorcée dans le premier tome, et j’ai trouvé très original et intéressant de continuer le voyage dans le passé. Lors d’une récente rencontre avec Deborah Harkness lors de la sortie de ce roman, celle-ci nous a dit qu’elle s’était en premier lieu posée la question de savoir la manière dont vivraient les créatures si elles existaient, ce qu’elles feraient comme boulot. Être vampire et scientifique, c’est génial, puisqu’on peut commencer des expérimentations très longues, tout en sachant que le temps importe peu, et qu’on sera présent pour tirer les conclusions même des décennies plus tard. Elle s’est largement servie de son savoir d’historienne pour rédiger cette trilogie, ce qui est très agréable !

Bref, j’ai hâte de lire le troisième tome ! Si vous aimez les romances, les histoires de science-fiction, de vampires et de sorcières, d’amour impossible, si vous aimez l’Histoire, précipitez-vous sur cette trilogie !

Ma note : 5/5

Et en ce moment, le blog Un livre. Un jour., qui m’a donné en premier lieu envie de lire le premier tome de cette trilogie, organise un concours où Le livre perdu des sortilèges est à gagner. Alors, précipitez-vous ! Vous avez jusqu’au 31 octobre !