Archives de Tag: Famille

Les oubliés du dimanche de Valérie Perrin

Par défaut

Valérie Perrin, Les oubliés du dimanche, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

les oubliés du dimancheVoici un roman qui fait bon lire, dont on garde de douces impressions longtemps après l’avoir refermé, un roman pourtant dense, plein de secrets de famille, sur la transmission et la mémoire. Une petite perle.

Justine a 21 ans et vit chez ses grands-parents avec son cousin Jules qu’elle présente à tout le monde comme son frère depuis le décès accidentel et soudain de ses parents et de ceux de Jules alors qu’ils n’étaient qu’enfants. Elle est très attachée à son travail d’aide-soignante dans une maison de retraite, ce que Jules a bien du mal à comprendre. Si on parle peu chez elle, si ses grands-parents ont toujours été distants, taciturnes et secrets, elle trouve du réconfort à écouter les histoires des pensionnaires de la maison de retraite pendant qu’elle leur prodigue leurs soins. Elle s’attache particulièrement à Hélène, centenaire, qui a toujours rêvé d’apprendre à lire. A travers son histoire, la rencontre de son mari avant la guerre, les dures heures du conflit pendant qu’ils géraient leur café et même encore après, Justine apprend à rêver. Quand un mystérieux corbeau officie à la maison de retraite et qu’elle rencontre un officier chargé de l’enquête, elle comprend qu’il réside des zones d’ombre dans l’accident de ses parents. Elle part alors à la recherche de l’histoire de sa famille et de réponses pour réussir à enfin se construire et parvenir à s’attacher et aimer.

Cette histoire est très belle car elle nous parle de plein de choses importantes qu’on a tendance à laisser de côté bien trop souvent. Justine est un personnage magnifique car désintéressée et altruiste. Elle se dévoue à la maison de retraite malgré son jeune âge, et si elle profite des histoires racontées, elle porte également une oreille attentive à des personnes qui reçoivent souvent peu de visite. Ce point, soulevé tout au long du roman, grâce à ce mystérieux corbeau, permet de s’interroger sur la place qu’on laisse dans nos vies à nos aînés. Pour autant, l’auteur n’est pas moralisatrice pour un sou, mais elle parvient à nous poser de bonnes questions.

Vous l’aurez compris, deux histoires s’entremêlent, celle de Justine et celle d’Hélène qui nous parvient par bribe, au gré des divagations de la vieille dame, que Justine retranscrit dans un cahier pour son petit-fils, marquant ainsi l’importance de la transmission. Avec cette histoire, c’est un pan d’Histoire qui est soulevé, celui de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’auteur ne s’y attarde pas, ne nous offrant pas par là un énième roman comme il en existe déjà tant, mêlant cette guerre à notre présent. Ici, c’est plus l’après qui la questionne, la reconstruction après avoir vécu un tel conflit, après avoir vécu les camps et les travaux forcés, ou même seulement l’Occupation. C’est peut-être les moments que j’ai préféré, mais je ne vous en révélerai pas plus. Ce pan du roman est fort, et nous fait comprendre le désir que peut ressentir Justine à comprendre sa propre histoire.

Les secrets de la famille de Justine sont ceux qui nous tiennent le plus sous « tension ». Comme elle, on cherche ce qui a pu amener à cet accident de voiture fatidique, au manque de communication et de gestes d’affection des grands-parents, qui semblent pourtant adorer leurs petits-enfants. Mais de loin. Le personnage de Justine se révèle lors de son enquête. Si elle a dédié sa vie aux autres, elle veut comprendre ce qui sous-tend sa propre vie. Elle est obstinée et diablement attachante dans ses fêlures. Parce que par-dessus tout, Justine est un personnage vrai, une jeune femme d’aujourd’hui, et Valérie Perrin n’enjolive pas sa vie quotidienne. Oui, Justine sort régulièrement en boîte de nuit pour se défouler et s’amuser un peu, oui elle a un plan-cul régulier depuis peu, enchaînant plutôt les coups d’un soir avant ça, et elle ne parvient pas à retenir son prénom. Si elle est altruiste dans son boulot et avec son frère, on ne peut pas dire qu’elle le soit tellement avec cet homme qui ne demande qu’à mieux la connaître. Justine est vraie, on pourrait la rencontrer dans la vie, elle se blesse, pleure et se relève, cherche des réponses mais se demande aussi ce qu’elle fera une fois les réponses en main. Et en effet, au moment de la révélation, la question se pose.

Ce roman est beau et sensible, son écriture est maîtrisée. On ressent de la mélancolie, de la joie et de la peine, une envie furieuse de vivre enfin notre vie. Ce roman nous parle d’eux, de nous, des amours, les impossibles, les passés, les futurs, les difficiles, les inavouables, les présents. A lire absolument.

Ma note : 5/5

Publicités

La maison des Turner d’Angela Flournoy

Par défaut

Angela Flournoy, La maison des Turner, Les Escales, Paris, 2017

La-maison-des-TurnerLa maison des Turner, c’est l’histoire de la famille Turner et des treize enfants qui la compose. Cette famille a grandi à Détroit, dans une maison de Yarrow Street. Cette maison retrace leur histoire : l’installation de la famille, la naissance des enfants et petits-enfants, le décès du père, les événements plus ou moins incroyables qui ont pu s’y dérouler, mais aussi la dégradation du quartier. Aujourd’hui, alors que la mère de cette fratrie ne peut plus vivre seule, qu‘un emprunt ne rend pas les finances familiales florissantes et que la maison ne vaut plus grand chose, la décision quant à cette demeure devient difficile. La crise des subprimes les prend à la gorge, et de Chacha, le frère aîné et nouveau patriarche de la famille, à la dernière, Lelah, ce sont toutes les complexités des relations d’une famille nombreuse qui nous sont présentées.

Ce roman a une certaine force liée à une écriture maîtrisée, accessible et sobre. L’auteur nous dépeint au travers d’une galerie de portraits de personnages aussi attachants que différents une société en pleine mutation, une ville et certains quartiers en pleine transformation, une précarité inhérente à une ville industrialisée qui subit de plein fouet une crise qui la laisse démunie. La famille Turner en subit également les conséquences.

Mais l’auteur nous présente aussi des thèmes universels comme la famille, l’amour, le temps passé, présent et à venir. Les personnages sont chacun très différents, et ont des vies bien éloignées les uns des autres. Heureusement que l’auteur nous propose en début de roman un arbre généalogique, au risque de s’y perdre. Par contre, il reste dommage que, proposant un tel nombre de personnages, elle ne se soit cantonnée à ne suivre que trois d’entre eux.

Ce qui est également intéressant, c’est que l’auteur nous dépeint la ville de Détroit et son évolution au fil du temps, la ségrégation – et cette famille noire peut en témoigner – les crises à répétition qui voient une désurbanisation de la ville et une pauvreté de plus en plus marquée, liée à la création de ghettos plein d’insécurité. Si c’est bien l’histoire d’une famille à laquelle s’attache ce roman, c’est aussi celle de la ville, et c’est ce qui rend ce roman intéressant.

Malheureusement, je ne suis pas parvenue à entrer dans ce roman. L’écriture a beau être agréable, les personnages plutôt intéressants, j’ai eu du mal à m’intéresser au destin de cette maison et de cette famille. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Peut-être quelques longueurs, de longs chapitres qui viennent présenter un moment d’un personnage mais dont j’ai eu du mal à voir l’intérêt. Ou peut-être que ce n’était pas le bon moment pour moi de lire ce roman. Mais sans conteste, je vois la beauté de ce roman, sa force dramatique, sans avoir réussi à y avoir été sensible.

Un roman très beau, donc, bien écrit, sur une famille complexe, une maison pleine de souvenirs et une ville en pleine mutation, qui ne m’a malheureusement pas émue. Dommage.

Ma note : 3/5

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste Ng

Par défaut

— Sélectionné pour le Prix Relay des Voyageurs-lecteurs 2016 —

Celeste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Sonatine Editions, Paris, 2016

tout ce qu'on ne s'est jamais ditDernier roman que je lis dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs-Lecteurs édition 2016, je savais qu’il m’ébranlerait, d’une manière ou d’une autre. L’auteur nous offre un roman particulier, à la limite du thriller, qui revient sur la vie d’une famille dans les années 70 à la suite de la mort de l’un des enfants…

Lydia est morte. Sa famille ne le sait pas encore. Mais elle le découvre très rapidement et c’est tout leur monde qui s’écroule. La mère de Lydia est femme au foyer, elle qui aurait aimé être médecin mais s’est retrouvée enceinte de son aîné, Nathan. Elle poussera sa fille à toujours travailler plus pour la voir réaliser ce qu’elle a été contrainte d’abandonner. James, son père, d’origine chinoise, est professeur d’université. Et pour lui, il n’y a rien de plus important que d’être normal, intégré et sociable. Lui aussi veut pour elle ce qu’il n’a pas eu. Et puis il y a Nath, le grand frère, qui s’apprête à entrer à Harvard, mais qui n’a jamais été considéré par ses parents, dont l’attention a toujours été centrée sur Lydia. Enfin, Hannah, petite dernière, complètement effacée, d’une discrétion presque malsaine, que tout le monde oublie et dont la naissance a coïncidé avec un événement familial que nul n’a oublié. Une famille aux lourds secrets, aux non-dits, qui vont tous refaire surface alors que le corps de Lydia est retrouvé dans le lac tout proche. Meurtre, accident ou suicide ? Remontez dans le passé de cette famille va nous donner les clés de ce mystère.

Voici donc un roman d’une rare intensité. Si le personnage principal n’est pas un enquêteur qui recherche ce qui est arrivé à Lydia et remonte ainsi le passé familial de Marylin et James, ce n’en est que plus intéressant ! L’auteur nous propose un récit très bien construit qui oscille entre présent et passé sans qu’on ne remarque les rouages de son écriture. On passe juste d’un moment à un autre, avec une grande fluidité, sans jamais être perdu dans la narration. Elle nous épargne l’alternance des chapitres présent/passé et c’est tant mieux. On se promène ainsi dans les souvenirs et les esprits des différents protagonistes de ce drame, nous nous situons ainsi beaucoup plus dans le psychologique que dans le thriller. Parce qu’il est moins important de découvrir comment Lydia a trouvé la mort que ce qui l’a amené près du lac en pleine nuit. Qu’il s’agisse finalement d’un meurtre, d’un accident ou d’un suicide, peu importe, au fond. Ce qui intéresse, c’est pourquoi elle semble si différente de ce que chaque membre de sa famille s’imagine. Parce que finalement, connaissons-nous bien les gens qui nous entourent ?

En plein dans les années 70, l’aspect racial est également au centre de ce roman. Parce que James est d’origine chinoise, bien que né aux Etats-Unis, marié à une américaine. Le regard des autres sur cette famille différente est prépondérant dans le récit. Le sentiment de malaise qui n’a jamais quitté James, dû à une enfance marqué par les railleries, qui le poursuivent toujours, et qui malgré une réussite universitaire sans équivoque, n’a jamais pu enseigner dans les universités renommées auxquelles il aurait pu prétendre, émaille le récit. La mère de Marylin l’avait averti : quel avenir pour des enfants nés d’une union mixte ? Cette question ne peut refaire que surface, au moment où la question de l’intégration de Lydia, métisse, est posée. Mais est-ce vraiment cela qui vient d’ébranler cette famille, ou les obsessions des deux parents, qui, à cause de leurs échecs, ont mis une pression démesurée sur les épaules de leur fille préférée ?

L’auteur soulève bon nombre d’interrogations sociétales et psychologiques, et comprendre les rouages de cette famille, sa construction, la personnalité de chacun de ses membres, l’impact du passé des parents sur la construction des enfants, la difficile adolescence, est passionnant. La construction magistrale du roman est servie par une belle plume, qui amène du suspens et de l’intensité dans cette découverte d’un parcours familial particulier. On est emporté par les mots de l’auteur, et malgré les fêlures de chaque personnage, malgré leurs défauts, on s’attache à eux, on les comprend, parce que leurs erreurs sont humaines. Celeste Ng nous entraîne même derrière Lydia, avant sa mort, et ces passages, loin d’être glauques ou désolants, sont sensibles et dévoilent un mal-être adolescent parfaitement décrit.

Un roman passionnant, fort et d’une parfaite maîtrise, sur une tragédie, certes, mais surtout sur une dynamique familiale, au bord de la violence, où chaque personnage est inoubliable. Un roman que je garderai en moi pendant très longtemps.

Ma note : 5/5

Nos adorables belles-filles d’Aurélie Valognes

Par défaut

Aurélie Valognes, Nos adorables belles-filles, Michel Lafon, Paris, 2016

Nos_adorables_belles-filles_hdRappelez-vous : il y a peu de temps, je vous parlais d’un roman qui se nommait Mémé dans les orties. J’en disais du bien, vous promettant de passer un moment agréable, à rire et à se sentir mieux après l’avoir refermé. Vous imaginez bien qu’à la sortie du nouveau roman d’Aurélie Valognes, il fallait que je lise ce livre. Et le pari est encore gagné ! C’est frais, plaisant, marrant, feel-good à souhait. Quoi de mieux pour l’été ?

Bienvenue dans une famille déjantée ! Jacques et Martine reçoivent leurs trois fils, compagnes et descendance pour Noël. Et ils savent déjà que l’ambiance va être électrique… Il faut dire qu’ils ne se font pas de cadeaux dans cette famille ! Jacques est despotique, franc du collier, et surtout très égoïste. S’il a quelque chose à dire, il le dit ! Et tant pis si ça froisse, et même les nouveaux venus dans la famille. Evidemment, le repas ne se passe pas comme prévu et Martine rentre en rébellion : pourquoi Jacques ne fait-il aucun effort pour ses fils et belles-filles ? Oui, ces dernières ont leurs caractères bien trempés, mais leurs fils ne sont pas mieux… Alexandre est effacée et mollasson, et il vit avec Laura, une végétarienne qui n’a pas peur de grand chose. Matthieu est un grand enfant, et compense avec sa femme Stéphanie, tyrannique maman de bientôt trois enfants. Enfin, Nicolas est un brillant chef cuisinier qui ne parvient pas à aimer comme il faudrait. Sa nouvelle compagne, Jeanne, gentille mais qui ne s’en laisse pas compter, débarque dans cette maison de fous. Tout ce beau monde va devoir se supporter, mais surtout accepter les remarques de Jacques… Que va-t-il advenir de leurs relations ? La famille restera en un seul morceau après une année de compromis, d’efforts et de frustrations après l’entrée en rébellion de Martine ?

Voici un roman rafraîchissant comme il fait bon en lire de temps en temps. Un concentré de bonne humeur et de situations plus loquaces les unes que les autres, qui nous font pouffer de rire. Un roman bien écrit qui se dévore d’une traite, comme on regarderait un film feel-good duquel on ressortirait apaisé et le sourire aux lèvres ! Aurélie Valognes réussit à nouveau à nous transporter auprès de personnages atypiques et à rendre notre rencontre avec eux savoureuse et drôle.

Parce que si elle nous avez régalé avec Ferdinand dans Mémé dans les orties, elle parvient à nouveau à nous enchanter avec Martine et Jacques ! Ce dernier, si je n’en voudrait pas dans ma famille – mais soyons honnête, ils sont peu nombreux dans cette famille que je voudrais dans la mienne… – nous régale par son égoïsme. Dans cette maison bretonne où se passe le plus clair de l’intrigue, on se prend à imaginer la manière dont nous réagirions à certaines situations, et je dois avouer que j’aurais fait mes valises depuis longtemps. Mais tous ces personnages loufoques sont éminemment attachants, et tout particulièrement Antoinette, la grand-mère, pétrie d’une bienveillance qui ne l’empêche pas d’être allumée également, à sa manière. Par contre, je comprends l’acharnement de Jacques contre Stéphanie et Laura, assez ingrates à leur manière. Parce que si c’est principalement contre leur beau-père que va leur rancœur, c’est bien souvent Martine qui en fait les frais… Ah, les familles !

Tout ce petit monde offre une bouffée d’air frais, et l’on se dit que finalement, notre famille est plutôt facile à vivre en comparaison. Offrir des cadeaux à thème, afin de rabaisser les autres, faire sonner le téléphone pour réveiller tout le monde, confondre un somnifère avec un antihistaminique, voici un échantillon des péripéties qui attendent les personnages. Si vous avez un coup de mou, le besoin urgent d’un petit remontant, l’envie de rire un bon coup, de prendre du bon temps et de passer une ou deux soirées dans une famille pas comme les autres, ce roman est fait pour vous !

Ma note : 5/5