Archives de Tag: Famille

Ghachar Ghochar de Vivek Shanbhag

Par défaut

Vivek Shanbhag, Ghachar Ghochar, Buchet-Chastel, Paris, 2018

Ghachar Ghochar n’est pas un livre comme les autres. Court, incisif, tendre, complexe, sous forme de parabole, il nous décrit en moins de deux cent pages la vie d’une famille typique en Inde, qui vit à Bangalore. Un roman maîtrisé, qui nous happe, tout en finesse.

Le narrateur est assis au coffee house de Bangalore. Il attend sa commande, attend que l’énigmatique serveur Vincent s’approche de lui. Il ne sait s’il doit lui parler de ce qui le préoccupe. Avec ses réponses laconiques mais toujours adéquates, le narrateur a peur que la réponse ne soit que trop dure à encaisser. Petit à petit, le jeune homme retrace sa vie, et surtout celle de sa famille. Entouré d’une mère autoritaire, d’un père juste et un peu effacé, d’une soeur au caractère très fort et d’un oncle ambitieux, il grandit dans une certaine pauvreté. Jusqu’à ce que son oncle finisse ses études et se lance, avec l’argent épargné du père, dans une société commerciale d’épices. Idée fabuleuse puisqu’elle leur apporte la richesse ! Déménagement, plus d’inquiétudes matérielles et d’invasion de fourmis, un mariage avantageux possible pour Malati, mais aussi pour le narrateur, un poste tranquille pour ce dernier. A ce point tranquille qu’il ne sait qu’y faire et se transforme en client très régulier du coffee house où il devient un très bon buveur de café. Mais cet argent providentiel va faire éclater les rôles de chacun. Appa, le père, perd son rôle de père nourricier, Amma, la mère, son rôle de cuisinière et de gestionnaire du foyer. Tout finit par être imposé au narrateur, femme et travail, sans qu’il ne s’y retrouve, sans qu’il ne comprenne ce qui arrive. Cette petite famille qui vivait tranquillement, droite et honnête, voit cet argent entrer à flot et tout emporter sur son passage…

Le narrateur se souvient de tout ce qui l’a amené ce jour-la dans ce café. Et il essaie de comprendre. Comprendre comment il en est arrivé là, ce qui se cache derrière leur équilibre familial. Sans aucun jugement, nous nous laissons entraîner dans des souvenirs difficiles mais plein d’une tendresse familiale et d’une solidarité à toute épreuve. A tel point que l’argent ne peut casser cette solidarité, mais va, par contre, mettre à mal la droiture de la famille. Parce que les frontière bougent, et alors qu’ils avaient subi les manques, ils ne veulent pas que des profiteurs viennent leur prendre leurs biens. Et ce, quitte à faire preuve de méchanceté, d’indifférence et d’égoïsme. Car l’argent va indéniablement changer cette famille.

En plus de l’influence néfaste de l’argent venu d’un seul coup, c’est aussi du statut de la femme qu’il est question dans ce roman. Que ce soit Malati,  Anita, la femme du narrateur, Amma, ou encore « l’amourette » de l’oncle, on ne peut que remarquer leurs caractères forts, mais aussi leur place instable dans cette société en pleine mutation mais emplie de traditions. Elles restent libres, mais pleines de colères face à toutes les injustices, les changements et les difficultés auxquelles elles sont confrontées. Le changement de revenus de la maison met Amma dans une situation où elle n’est plus tout à fait essentielle au bon déroulement du quotidien. Si Malati réussit à divorcer à moindre frais, c’est bien grâce à la richesse et à l’aide de son oncle, et non grâce à ses droits. Quant à Anita, elle est ulcérée face au statut de son mari qui n’est qu’un directeur fantoche et ne peut accepter qu’il ne travaille pas réellement, quitte à gagner moins d’argent, et ce dans une famille dont elle ne partage pas les valeurs de nouveaux riches. Leurs situations montrent leur fragilité et leur peu de place dans cette société indienne, qui cependant va devoir faire face à leur colère et leur insoumission. 

L’auteur est un merveilleux conteur, qui nous dépeint avec brio une famille qui connaît une chance inouïe, mais peut-être pas si miraculeuse que cela. Car dans les dernières lignes, on comprend enfin ce qui tracassait réellement le narrateur. Et c’est bien ce changement de statut de sa famille, sa position négligeable au sein d’une entreprise dont il connaît finalement peu les tenants et aboutissants, la protection coûte que coûte des siens, au mépris des autres, qui va tout faire basculer. Coup de grâce et maestro de l’auteur : ne jamais nous dire ouvertement ce qui se trame mais nous le laisser entendre, nous le faire deviner, comme le fait quotidiennement le serveur Vincent.

En somme, en moins de deux cent pages, l’auteur nous dépeint habilement et très finement une Inde en pleine mutation, une famille bouleversée par une richesse inattendue qui va renverser le rôle de chacun dans la famille, qui va redistribuer les cartes pour le pire et le meilleur. Une belle parabole, à l’écriture maîtrisée, qui se lit en quelques heures.

Ma note : 4/5

Publicités

La maison à droite de celle de ma grand-mère de Michaël Uras

Par défaut

Michaël Uras, La maison à droite de celle de ma grand-mère, Editions Préludes, Paris, 2018

la maison à droite de celle de ma grand-mèreVoici un roman que j’ai littéralement adoré : on sent le soleil et les vacances, on ressent l’ambiance familiale traditionnelle mais pas déplaisante, on est dépaysé, on est juste bien. Une très jolie découverte !

Giacomo, récemment divorcé, vit à Marseille et est traducteur. Originaire de Sardaigne, il y est rappelé quand sa grand-mère est en fin de vie. Persuadé qu’il n’y restera que peu de temps, alors même qu’il a un gros travail de traduction en cours et un éditeur sur les dents qui le harcèle, le voilà dans l’incapacité de quitter cette belle île et son petit village plein de souvenirs. Entre Maria, sa mère, qui voudrait qu’il se réinstalle dans le coin et qui fait vivre un enfer constant aux hommes de sa vie ; son père, Mario, qui s’en accommode ; Gavino, son oncle exubérant et envahissant ; Manuella, la belle épicière du village dont sa mère a toujours été jalouse ; Fabrizio, son ami d’enfance aux graves problèmes de santé mais heureux malgré tout, ou encore Alessandra, la belle infirmière de sa grand-mère qui ne le laisse pas indifférent, voilà Giacomo empêtré dans le filet de son île. Et ceci sans compter sur le Capitaine, cet homme qui l’intriguait tellement étant enfant et qu’il va enfin apprendre à connaître. Pendant ces semaines bloqués sur l’île, où sa grand-mère ne se décide pas à passer l’arme à gauche, Giacomo va se souvenir, affronter son passé, apprécier les petits moments du quotidien, et peut-être laissé derrière lui une douleur qui l’empêche d’avancer.

Ce roman est une galerie de portraits de personnages savoureux, improbables, denses et bien construits. On s’attache à chacun d’eux, même à la mère exubérante ou à l’oncle très particulier. On se régale d’anecdotes, de souvenirs de Giacomo, d’improbables situations que seul un petit village un peu coupé du monde dans une partie d’une île bien peu touristique peut connaître. On se prend d’affection pour cet endroit dans lequel on aimerait se précipiter après avoir refermé ce roman, et de tous ses habitants, si différents les uns des autres.

Les relations familiales sont incontestablement les plus truculentes. Cette réunion d’oncles et de parents autour d’une grand-mère a priori mourrante mais que chacun a tellement aimé (ou du moins le laissent-ils croire) est si emblématique des petits villages de pays latins et des familles qui y vivent que ceci participe à une ambiance globale. Parce que la Sardaigne et ce petit village avec ses ruelles ensoleillées sont autant importants que les personnages qui les peuplent, et donnent une ambiance chaleureuse et agréable, où nous avons l’impression qu’il fait tellement bon vivre qu’on serait prêt à boucler nos valises pour y aller s’y installer.

Ce roman est plein d’une douce poésie, principalement par son personnage principal, Giacomo, homme très rêveur et qu’on sent blessé. L’auteur, par son écriture fine, douce, lumineuse, pleine d’espoir, parvient à intégrer un suspens léger qui sous-tend cette histoire de vie(s), et dont la révélation en fin d’ouvrage se fait de manière douce et poétique. Michaël Uras parvient à nous insuffler de la joie au travers de petits instants simples, une crique, un souvenir, un livre, des gateaux ou encore une rencontre. Ce que cache Giacomo, son drame personnel, est loin d’être simple, mais le roman reste lumineux, plein d’espoir. La légère mélancolie qui peut de temps en temps bercer le roman est loin d’être désagréable, et tend à rendre ce roman humain et plein de saveurs.

Vous l’aurez compris, ce roman est un vrai petit bijou de finesse et d’espoir, de soleil et d’humour, de souvenirs et de truculences, porté par une très belle écriture. Un roman, donc, que je vous conseille de toute urgence !

Ma note : 5/5

 

La nuit introuvable de Gabrielle Tuloup

Par défaut

Gabrielle Tuloup, La nuit introuvable, Philippe Rey, Paris, 2018

la nuit introuvableLa nuit introuvable n’est pas vraiment un roman comme les autres : court, à l’écriture incisive, il nous conte une histoire somme toute assez banale mais qui prend une dimension toute autre grâce au traitement de l’auteur. On suit avec délectation les destins de deux personnages blessés par la vie, jusqu’à comprendre ce qui a vraiment joué contre eux. C’est bien ficelé, bien écrit et intelligent.

Nathan vit en Slovénie depuis la mort de son père. A presque quarante ans, il n’a jamais réussi à se lier à sa mère qui l’a toujours laissé de côté. A tel point que Nathan s’est convaincu que sa mère n’avait plus assez d’amour pour lui, après avoir tout donné à son mari. Heureusement que ce dernier fut un bon père. Le jour où il reçoit une requête de la voisine de sa mère le priant de venir voir cette dernière lors d’un de ses passages à Paris, Nathan est tenté de ne pas y aller. Mais il finit par s’y rendre et trouve sa mère diminuée, atteinte d’Alzheimer. Avant que la maladie ne fasse trop de ravage, elle a confié huit lettres  à la fameuse voisine. A chacun de ses passages, il devra rendre visite à sa mère et aura droit à une missive. Pas emballé de prime abord, il finit par s’y plier. Il fait alors la connaissance par ces lettres de la jeune femme qu’a été sa mère, elle-même attachée à une mère diminuée, qui a vécu une jeunesse pas toujours facile, au gré de rencontres plus ou moins avisées. Elle lui conte tout, avec sincérité, ses erreurs et ses victoires, ses chances et ses espoirs. Et il comprend. Parce que se cachent dans ses lettres les raisons qui ont amené cette mère à délaisser son petit garçon. Les raisons qui font que Nathan est ce qu’il est : seul après un divorce, s’attachant à des femmes avec qui ça ne pourra fonctionner. Et si cette dernière volonté d’une mère peu aimante était le plus beau cadeau qu’elle pouvait faire à son fils avant de partir afin qu’il parvienne enfin à se construire ?

En cent cinquante et une pages, Gabrielle Tuloup parvient à l’exploit de nous conter une histoire complexe, bien ficelée, aux personnages parfaitement construits et denses. Une histoire loin d’être bâclée ! On y ressent tout le désarrois de Nathan, sa colère, sa tristesse, sa solitude, son mal-être. Et on sent sa lente remontée à la lecture des lettres de sa mère Marthe. On comprend dès le départ cet homme blessé avec lequel on compatit, on est avec lui, « dans son camp », face à cette mère peu aimante qui lui laisse un goût amer dans la bouche. Et comme lui, on s’insurge face à cette manipulation, ce jeu des lettres contre visites, comme si elle se jouait de lui, comme si elle l’obligeait à ne pas la laisser seule afin d’espérer des réponses qu’il n’est même pas certain d’avoir à la fin de sa lecture. Mais comme lui, on est intrigué, on veut quand même savoir.

Marthe est un personnage complexe, qu’on ne connaît que par Nathan. Dans les lettres, on rencontre une vieille dame qui a un regard vif et sans concession sur sa jeunesse, qui sait également distiller le suspens comme personne. On ne sait où elle veut en venir en parlant d’une de ses rencontres amoureuses compliquées avant sa rencontre avec son mari Jacques. Et si à un moment donné, on a bien une idée de ce qui attend Nathan, Gabrielle Tuloup parvient à nous surprendre et à nous détromper complètement ! Parce que, ce qui se cachent dans les lettres de Marthe, c’est avant tout une grande souffrance qu’elle dépeint crument et sans concession, ce qui rend ce personnage éminemment touchant. La plus belle victoire de l’auteur est sans conteste d’avoir réussi à dépeindre une histoire si commune et à la fois exceptionnelle avec une vraie retenue dans les émotions. Elle ne tombe jamais dans le pathos, ce qui rend son roman encore plus beau.

Surtout que le passé de Marthe se mêle à son présent, à sa maladie, ses pertes de repères, ses confusions, prenant Nathan pour Jacques, et à la difficulté de s’occuper d’une personne atteinte d’une telle maladie. Et là encore, l’auteur parvient à nous émouvoir de son sort sans jamais tomber dans des excès, en restant à chaque instant dans un ton juste, digne, réaliste, et qui nous donnent de fait l’impression que Nathan et Marthe pourraient tout à fait exister tels quels.

Et tout cela est possible grâce à l’écriture très particulière de Gabrielle Tuloup qui nous conte le chassé-croisé d’une mère et de son fils, en quête d’une mémoire bientôt effacée. Ses phrases sont courtes et incisives, ses mots justes et vrais, sans emphase et envolée. On est dans le réel. Et quand on sait qu’elle fut championne de slam, on comprend mieux son écriture. En peu de pages, elle parvient à nous conter une vraie histoire dense, aux personnages étoffés et complexes.

Ce roman est une vraie pépite, lue en quelques heures et qui nous touche au cœur. Bien écrit, aux personnages saisissants, à l’histoire plus vraie que nature et touchante au possible, je ne peux que vous conseiller avec ferveur le premier roman de Gabrielle Tuloup.

Ma note : 5/5

Les oubliés du dimanche de Valérie Perrin

Par défaut

Valérie Perrin, Les oubliés du dimanche, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

les oubliés du dimancheVoici un roman qui fait bon lire, dont on garde de douces impressions longtemps après l’avoir refermé, un roman pourtant dense, plein de secrets de famille, sur la transmission et la mémoire. Une petite perle.

Justine a 21 ans et vit chez ses grands-parents avec son cousin Jules qu’elle présente à tout le monde comme son frère depuis le décès accidentel et soudain de ses parents et de ceux de Jules alors qu’ils n’étaient qu’enfants. Elle est très attachée à son travail d’aide-soignante dans une maison de retraite, ce que Jules a bien du mal à comprendre. Si on parle peu chez elle, si ses grands-parents ont toujours été distants, taciturnes et secrets, elle trouve du réconfort à écouter les histoires des pensionnaires de la maison de retraite pendant qu’elle leur prodigue leurs soins. Elle s’attache particulièrement à Hélène, centenaire, qui a toujours rêvé d’apprendre à lire. A travers son histoire, la rencontre de son mari avant la guerre, les dures heures du conflit pendant qu’ils géraient leur café et même encore après, Justine apprend à rêver. Quand un mystérieux corbeau officie à la maison de retraite et qu’elle rencontre un officier chargé de l’enquête, elle comprend qu’il réside des zones d’ombre dans l’accident de ses parents. Elle part alors à la recherche de l’histoire de sa famille et de réponses pour réussir à enfin se construire et parvenir à s’attacher et aimer.

Cette histoire est très belle car elle nous parle de plein de choses importantes qu’on a tendance à laisser de côté bien trop souvent. Justine est un personnage magnifique car désintéressée et altruiste. Elle se dévoue à la maison de retraite malgré son jeune âge, et si elle profite des histoires racontées, elle porte également une oreille attentive à des personnes qui reçoivent souvent peu de visite. Ce point, soulevé tout au long du roman, grâce à ce mystérieux corbeau, permet de s’interroger sur la place qu’on laisse dans nos vies à nos aînés. Pour autant, l’auteur n’est pas moralisatrice pour un sou, mais elle parvient à nous poser de bonnes questions.

Vous l’aurez compris, deux histoires s’entremêlent, celle de Justine et celle d’Hélène qui nous parvient par bribe, au gré des divagations de la vieille dame, que Justine retranscrit dans un cahier pour son petit-fils, marquant ainsi l’importance de la transmission. Avec cette histoire, c’est un pan d’Histoire qui est soulevé, celui de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’auteur ne s’y attarde pas, ne nous offrant pas par là un énième roman comme il en existe déjà tant, mêlant cette guerre à notre présent. Ici, c’est plus l’après qui la questionne, la reconstruction après avoir vécu un tel conflit, après avoir vécu les camps et les travaux forcés, ou même seulement l’Occupation. C’est peut-être les moments que j’ai préféré, mais je ne vous en révélerai pas plus. Ce pan du roman est fort, et nous fait comprendre le désir que peut ressentir Justine à comprendre sa propre histoire.

Les secrets de la famille de Justine sont ceux qui nous tiennent le plus sous « tension ». Comme elle, on cherche ce qui a pu amener à cet accident de voiture fatidique, au manque de communication et de gestes d’affection des grands-parents, qui semblent pourtant adorer leurs petits-enfants. Mais de loin. Le personnage de Justine se révèle lors de son enquête. Si elle a dédié sa vie aux autres, elle veut comprendre ce qui sous-tend sa propre vie. Elle est obstinée et diablement attachante dans ses fêlures. Parce que par-dessus tout, Justine est un personnage vrai, une jeune femme d’aujourd’hui, et Valérie Perrin n’enjolive pas sa vie quotidienne. Oui, Justine sort régulièrement en boîte de nuit pour se défouler et s’amuser un peu, oui elle a un plan-cul régulier depuis peu, enchaînant plutôt les coups d’un soir avant ça, et elle ne parvient pas à retenir son prénom. Si elle est altruiste dans son boulot et avec son frère, on ne peut pas dire qu’elle le soit tellement avec cet homme qui ne demande qu’à mieux la connaître. Justine est vraie, on pourrait la rencontrer dans la vie, elle se blesse, pleure et se relève, cherche des réponses mais se demande aussi ce qu’elle fera une fois les réponses en main. Et en effet, au moment de la révélation, la question se pose.

Ce roman est beau et sensible, son écriture est maîtrisée. On ressent de la mélancolie, de la joie et de la peine, une envie furieuse de vivre enfin notre vie. Ce roman nous parle d’eux, de nous, des amours, les impossibles, les passés, les futurs, les difficiles, les inavouables, les présents. A lire absolument.

Ma note : 5/5

La maison des Turner d’Angela Flournoy

Par défaut

Angela Flournoy, La maison des Turner, Les Escales, Paris, 2017

La-maison-des-TurnerLa maison des Turner, c’est l’histoire de la famille Turner et des treize enfants qui la compose. Cette famille a grandi à Détroit, dans une maison de Yarrow Street. Cette maison retrace leur histoire : l’installation de la famille, la naissance des enfants et petits-enfants, le décès du père, les événements plus ou moins incroyables qui ont pu s’y dérouler, mais aussi la dégradation du quartier. Aujourd’hui, alors que la mère de cette fratrie ne peut plus vivre seule, qu‘un emprunt ne rend pas les finances familiales florissantes et que la maison ne vaut plus grand chose, la décision quant à cette demeure devient difficile. La crise des subprimes les prend à la gorge, et de Chacha, le frère aîné et nouveau patriarche de la famille, à la dernière, Lelah, ce sont toutes les complexités des relations d’une famille nombreuse qui nous sont présentées.

Ce roman a une certaine force liée à une écriture maîtrisée, accessible et sobre. L’auteur nous dépeint au travers d’une galerie de portraits de personnages aussi attachants que différents une société en pleine mutation, une ville et certains quartiers en pleine transformation, une précarité inhérente à une ville industrialisée qui subit de plein fouet une crise qui la laisse démunie. La famille Turner en subit également les conséquences.

Mais l’auteur nous présente aussi des thèmes universels comme la famille, l’amour, le temps passé, présent et à venir. Les personnages sont chacun très différents, et ont des vies bien éloignées les uns des autres. Heureusement que l’auteur nous propose en début de roman un arbre généalogique, au risque de s’y perdre. Par contre, il reste dommage que, proposant un tel nombre de personnages, elle ne se soit cantonnée à ne suivre que trois d’entre eux.

Ce qui est également intéressant, c’est que l’auteur nous dépeint la ville de Détroit et son évolution au fil du temps, la ségrégation – et cette famille noire peut en témoigner – les crises à répétition qui voient une désurbanisation de la ville et une pauvreté de plus en plus marquée, liée à la création de ghettos plein d’insécurité. Si c’est bien l’histoire d’une famille à laquelle s’attache ce roman, c’est aussi celle de la ville, et c’est ce qui rend ce roman intéressant.

Malheureusement, je ne suis pas parvenue à entrer dans ce roman. L’écriture a beau être agréable, les personnages plutôt intéressants, j’ai eu du mal à m’intéresser au destin de cette maison et de cette famille. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Peut-être quelques longueurs, de longs chapitres qui viennent présenter un moment d’un personnage mais dont j’ai eu du mal à voir l’intérêt. Ou peut-être que ce n’était pas le bon moment pour moi de lire ce roman. Mais sans conteste, je vois la beauté de ce roman, sa force dramatique, sans avoir réussi à y avoir été sensible.

Un roman très beau, donc, bien écrit, sur une famille complexe, une maison pleine de souvenirs et une ville en pleine mutation, qui ne m’a malheureusement pas émue. Dommage.

Ma note : 3/5

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste Ng

Par défaut

— Sélectionné pour le Prix Relay des Voyageurs-lecteurs 2016 —

Celeste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Sonatine Editions, Paris, 2016

tout ce qu'on ne s'est jamais ditDernier roman que je lis dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs-Lecteurs édition 2016, je savais qu’il m’ébranlerait, d’une manière ou d’une autre. L’auteur nous offre un roman particulier, à la limite du thriller, qui revient sur la vie d’une famille dans les années 70 à la suite de la mort de l’un des enfants…

Lydia est morte. Sa famille ne le sait pas encore. Mais elle le découvre très rapidement et c’est tout leur monde qui s’écroule. La mère de Lydia est femme au foyer, elle qui aurait aimé être médecin mais s’est retrouvée enceinte de son aîné, Nathan. Elle poussera sa fille à toujours travailler plus pour la voir réaliser ce qu’elle a été contrainte d’abandonner. James, son père, d’origine chinoise, est professeur d’université. Et pour lui, il n’y a rien de plus important que d’être normal, intégré et sociable. Lui aussi veut pour elle ce qu’il n’a pas eu. Et puis il y a Nath, le grand frère, qui s’apprête à entrer à Harvard, mais qui n’a jamais été considéré par ses parents, dont l’attention a toujours été centrée sur Lydia. Enfin, Hannah, petite dernière, complètement effacée, d’une discrétion presque malsaine, que tout le monde oublie et dont la naissance a coïncidé avec un événement familial que nul n’a oublié. Une famille aux lourds secrets, aux non-dits, qui vont tous refaire surface alors que le corps de Lydia est retrouvé dans le lac tout proche. Meurtre, accident ou suicide ? Remontez dans le passé de cette famille va nous donner les clés de ce mystère.

Voici donc un roman d’une rare intensité. Si le personnage principal n’est pas un enquêteur qui recherche ce qui est arrivé à Lydia et remonte ainsi le passé familial de Marylin et James, ce n’en est que plus intéressant ! L’auteur nous propose un récit très bien construit qui oscille entre présent et passé sans qu’on ne remarque les rouages de son écriture. On passe juste d’un moment à un autre, avec une grande fluidité, sans jamais être perdu dans la narration. Elle nous épargne l’alternance des chapitres présent/passé et c’est tant mieux. On se promène ainsi dans les souvenirs et les esprits des différents protagonistes de ce drame, nous nous situons ainsi beaucoup plus dans le psychologique que dans le thriller. Parce qu’il est moins important de découvrir comment Lydia a trouvé la mort que ce qui l’a amené près du lac en pleine nuit. Qu’il s’agisse finalement d’un meurtre, d’un accident ou d’un suicide, peu importe, au fond. Ce qui intéresse, c’est pourquoi elle semble si différente de ce que chaque membre de sa famille s’imagine. Parce que finalement, connaissons-nous bien les gens qui nous entourent ?

En plein dans les années 70, l’aspect racial est également au centre de ce roman. Parce que James est d’origine chinoise, bien que né aux Etats-Unis, marié à une américaine. Le regard des autres sur cette famille différente est prépondérant dans le récit. Le sentiment de malaise qui n’a jamais quitté James, dû à une enfance marqué par les railleries, qui le poursuivent toujours, et qui malgré une réussite universitaire sans équivoque, n’a jamais pu enseigner dans les universités renommées auxquelles il aurait pu prétendre, émaille le récit. La mère de Marylin l’avait averti : quel avenir pour des enfants nés d’une union mixte ? Cette question ne peut refaire que surface, au moment où la question de l’intégration de Lydia, métisse, est posée. Mais est-ce vraiment cela qui vient d’ébranler cette famille, ou les obsessions des deux parents, qui, à cause de leurs échecs, ont mis une pression démesurée sur les épaules de leur fille préférée ?

L’auteur soulève bon nombre d’interrogations sociétales et psychologiques, et comprendre les rouages de cette famille, sa construction, la personnalité de chacun de ses membres, l’impact du passé des parents sur la construction des enfants, la difficile adolescence, est passionnant. La construction magistrale du roman est servie par une belle plume, qui amène du suspens et de l’intensité dans cette découverte d’un parcours familial particulier. On est emporté par les mots de l’auteur, et malgré les fêlures de chaque personnage, malgré leurs défauts, on s’attache à eux, on les comprend, parce que leurs erreurs sont humaines. Celeste Ng nous entraîne même derrière Lydia, avant sa mort, et ces passages, loin d’être glauques ou désolants, sont sensibles et dévoilent un mal-être adolescent parfaitement décrit.

Un roman passionnant, fort et d’une parfaite maîtrise, sur une tragédie, certes, mais surtout sur une dynamique familiale, au bord de la violence, où chaque personnage est inoubliable. Un roman que je garderai en moi pendant très longtemps.

Ma note : 5/5

Nos adorables belles-filles d’Aurélie Valognes

Par défaut

Aurélie Valognes, Nos adorables belles-filles, Michel Lafon, Paris, 2016

Nos_adorables_belles-filles_hdRappelez-vous : il y a peu de temps, je vous parlais d’un roman qui se nommait Mémé dans les orties. J’en disais du bien, vous promettant de passer un moment agréable, à rire et à se sentir mieux après l’avoir refermé. Vous imaginez bien qu’à la sortie du nouveau roman d’Aurélie Valognes, il fallait que je lise ce livre. Et le pari est encore gagné ! C’est frais, plaisant, marrant, feel-good à souhait. Quoi de mieux pour l’été ?

Bienvenue dans une famille déjantée ! Jacques et Martine reçoivent leurs trois fils, compagnes et descendance pour Noël. Et ils savent déjà que l’ambiance va être électrique… Il faut dire qu’ils ne se font pas de cadeaux dans cette famille ! Jacques est despotique, franc du collier, et surtout très égoïste. S’il a quelque chose à dire, il le dit ! Et tant pis si ça froisse, et même les nouveaux venus dans la famille. Evidemment, le repas ne se passe pas comme prévu et Martine rentre en rébellion : pourquoi Jacques ne fait-il aucun effort pour ses fils et belles-filles ? Oui, ces dernières ont leurs caractères bien trempés, mais leurs fils ne sont pas mieux… Alexandre est effacée et mollasson, et il vit avec Laura, une végétarienne qui n’a pas peur de grand chose. Matthieu est un grand enfant, et compense avec sa femme Stéphanie, tyrannique maman de bientôt trois enfants. Enfin, Nicolas est un brillant chef cuisinier qui ne parvient pas à aimer comme il faudrait. Sa nouvelle compagne, Jeanne, gentille mais qui ne s’en laisse pas compter, débarque dans cette maison de fous. Tout ce beau monde va devoir se supporter, mais surtout accepter les remarques de Jacques… Que va-t-il advenir de leurs relations ? La famille restera en un seul morceau après une année de compromis, d’efforts et de frustrations après l’entrée en rébellion de Martine ?

Voici un roman rafraîchissant comme il fait bon en lire de temps en temps. Un concentré de bonne humeur et de situations plus loquaces les unes que les autres, qui nous font pouffer de rire. Un roman bien écrit qui se dévore d’une traite, comme on regarderait un film feel-good duquel on ressortirait apaisé et le sourire aux lèvres ! Aurélie Valognes réussit à nouveau à nous transporter auprès de personnages atypiques et à rendre notre rencontre avec eux savoureuse et drôle.

Parce que si elle nous avez régalé avec Ferdinand dans Mémé dans les orties, elle parvient à nouveau à nous enchanter avec Martine et Jacques ! Ce dernier, si je n’en voudrait pas dans ma famille – mais soyons honnête, ils sont peu nombreux dans cette famille que je voudrais dans la mienne… – nous régale par son égoïsme. Dans cette maison bretonne où se passe le plus clair de l’intrigue, on se prend à imaginer la manière dont nous réagirions à certaines situations, et je dois avouer que j’aurais fait mes valises depuis longtemps. Mais tous ces personnages loufoques sont éminemment attachants, et tout particulièrement Antoinette, la grand-mère, pétrie d’une bienveillance qui ne l’empêche pas d’être allumée également, à sa manière. Par contre, je comprends l’acharnement de Jacques contre Stéphanie et Laura, assez ingrates à leur manière. Parce que si c’est principalement contre leur beau-père que va leur rancœur, c’est bien souvent Martine qui en fait les frais… Ah, les familles !

Tout ce petit monde offre une bouffée d’air frais, et l’on se dit que finalement, notre famille est plutôt facile à vivre en comparaison. Offrir des cadeaux à thème, afin de rabaisser les autres, faire sonner le téléphone pour réveiller tout le monde, confondre un somnifère avec un antihistaminique, voici un échantillon des péripéties qui attendent les personnages. Si vous avez un coup de mou, le besoin urgent d’un petit remontant, l’envie de rire un bon coup, de prendre du bon temps et de passer une ou deux soirées dans une famille pas comme les autres, ce roman est fait pour vous !

Ma note : 5/5