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Guérilla Social Club de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Guérilla Social Club, Editions Préludes, Paris, 2017

Marc Fernandez signe ici son second roman et c’est à nouveau une sacrée claque que nous nous prenons dans la figure ! Il confirme tout son talent du polar, dans un style journalistique vif, direct et rythmé, à la construction étudiée et réussie. Après Mala Vida, nous retrouvons les mêmes personnages avec joie. Une belle réussite !

Après l’affaire des bébés volés sous Franco, Diego Martin continue son travail journalistique autour de grands faits criminels dans son émission sur une radio madrilène. Mais lorsqu’il se retrouve dans son bar favori avec ses amis Ana Duran, détective, amie de longue date réfugiée d’Argentine au temps des dictatures militaires, et David Ponce, ancien procureur, ils se rendent compte que le propriétaire du bar, un ami cher à leur cœur, lui aussi réfugié du Chili pour les mêmes raisons qu’Ana, est soucieux. Il ne veut pas leur dire pourquoi. Mais des disparitions inquiétantes d’anciens guérilleros, qui ont combattu les dictatures militaires dans toute l’Amérique du Sud, viennent semer le trouble dans l’esprit des trois amis. Quand Carlos leur apprend qu’il connaissait les disparus pour avoir combattu avec eux et leur parle des menaces de mort qu’il a reçu, il est à nouveau temps d’enquêter. Mais par où commencer ? Et quand cette affaire commence à se porter à l’international avec une autre disparition inquiétante à Buenos Aires, où vit désormais Isabel Ferrer, l’avocate qui a mis au jour l’affaire des bébés volés espagnols, les choses se corsent. Qui se venge aujourd’hui, bien des années plus tard et bien après la chute des dictateurs et le retour de la démocratie dans ces pays, de ces combattants pour la liberté ? Pourquoi ? Et pourquoi leur faire subir les mêmes tortures jusqu’à la mort que trente ans plus tôt ? Le travail est propre, c’est celui de professionnels. Les disparitions ne laissent aucun indice, les polices patinent. Diego, Isabel, Ana et David vont-ils réussir à démêler toute cette affaire ?

Quelle histoire ! Quel conteur ! On se laisse happer par les mots de l’auteur, au style direct, qui nous embarque dans cette enquête comme si elle était réelle. C’est d’ailleurs une des qualités principales de Marc Fernandez : lier le vrai et le faux de telle manière qu’il en vient difficile de faire la part des choses. Que ce soit par l’écriture, la construction, et l’histoire même, on est pris dans un suspens à toute épreuve et on est tenu en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle prouesse !

L’histoire est incroyable car elle nous confronte à une histoire qu’on ne connaît peut-être pas très bien – c’est mon cas – celle des dictatures militaires d’Amérique du Sud, Argentine et Chili au premier plan. Il m’a été difficile de concevoir que tous ces dictateurs se tenaient par la main pour mener leur terreur, abolissant les frontières pour mieux contraindre leurs peuples et mettre la main sur les guérilleros. Mais encore plus incroyable, c’est cette coalition entre guérilleros de différents pays (vrai ou faux ? Je ne saurais le dire, mais cela semble tellement possible…) prenant les armes ensemble contre un seul ennemi : la dictature. On navigue entre deux continents sur une affaire qui mêle passé et présent et un dénouement qui a de quoi faire peur. Et qui ne semble pourtant pas si impossible que cela… C’est en cela que Marc Fernandez est doué : il laisse entrevoir des situations possibles, nous met en garde contre un passé qui pourrait refaire surface et nous laisse songeur.

La construction du roman, comme pour Mala Vida, sert l’intrigue. Nous, lecteurs, apercevons des choses que les protagonistes n’ont pas encore découverts. Nous avos droit à un « flashback » en début de roman, puis à des excursions mexicaines, ou encore les instants précédents les enlèvements de deux guérilleros. Ce n’est pas un hasard, et c’est percutant. Nous entrevoyons des possibilités, nous doutons de quelques petites choses, et malgré cela, comme Diego, Ana, Isabel et David, nous sommes effarés devant les révélations finales. Tous ces chapitres permettent aussi à l’auteur de gagner du temps et d’éviter les longueurs lors des explications finales, et il gagne ainsi en efficacité. C’est pour cela que ce roman est percutant et nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Quelle joie de retrouver Diego, Ana, David et Isabel ! Les quatre protagonistes de Mala Vida sont à nouveau embringués dans une affaire aux ancrages historiques, et leurs caractères forts et complémentaires leur donnent beaucoup de réalisme. Ils sont attachants dans leurs frustrations et leur entêtement, dans leurs fêlures et leur détermination. Ils sont passionnés et nous entraînent avec fureur dans leur enquête de tous les dangers, où ils sont mis à nu par la disparition de leur ami. Le personnage d’Ana est particulièrement touchant dans Guérilla Social Club, puisqu’on touche directement à son passé, la forçant à affronter ses peurs et ses traumatismes, elle qui a été torturé au temps de la dictature argentine et qui a fui le pays pour l’Espagne. Son histoire, bien difficile même après son arrivée en Espagne, est confrontée à celle de Carlos, ancien guérilléros chilien, ce qui la fragilise.

Une intrigue palpitante, une écriture vive et acérée, une construction réussie, des personnages forts et attachants, un suspens à toute épreuve, que demander de plus ? Un vrai coup de cœur pour ce second roman de Marc Fernandez. Essai transformé après le génialissime Mala Vida, disponible au Livre de Poche ! Vous n’avez plus aucune excuse !

Ma note : 5/5

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Mala Vida de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Mala Vida, Editions Préludes, Paris, 2015.

mala vidaQuelle belle surprise que ce roman ! Décidément, les éditions Préludes ne parviennent pas à me décevoir et c’est tant mieux ! Roman sur l’Espagne d’aujourd’hui, touchée de plein fouet par la crise, et l’Espagne d’hier, pleine de secrets honteux qui resurgissent…
Espagne, donc, de nos jours. Après des années de pouvoir socialiste, la droite dure, proche du franquisme, revient au à la tête de l’Etat, dans un pays touchée durement par la crise financière et dont le taux de chômage est plus qu’inquiétant. Le soir des élections, un premier meurtre, d’un jeune homme politique proche du nouveau pouvoir, est perpétré, suivi par plusieurs autres dans toute l’Espagne, de Madrid à Barcelone, en passant par Valence, ciblant des personnes aux responsabilités très différentes, sans lien en apparence si ce n’est leurs rapports avec le franquisme. Très vite, un journaliste qui a réussi à garder son poste dans une radio publique malgré le nouveau gouvernement, Diego Martin, est intrigué par le premier meurtre perpétré. C’est un journaliste à l’ancienne : il aime aller lentement, remonter les pistes, et ne rien laisser de côté. Mais dans ce cas-là, le mystère est bien épais. Quand une mystérieuse association se révèle aux médias et à l’Espagne pour dénoncer un réseau de vol de bébés mis en place par Franco et qui lui aurait survécu, l’Espagne est choquée, révoltée, indignée, dans un sens comme dans l’autre. Et si tout était lié ? Diego se retrouve au milieu du séisme, à essayer de démêler le vrai du faux et à toujours tenter de rester au plus près de ses convictions, bien éloignées de celles des dirigeants…
C’est un roman sublime et extrêmement intéressant. Si je m’intéresse depuis quelques temps à l’histoire de l’Espagne, et notamment à la guerre civile qu’elle a connu, ce roman permet de s’y replonger d’une manière différente, plus actuelle. Il s’agit ici de mémoire collective, d’oubli et de réparation. La loi d’amnistie a permis aux partisans de Franco de continuer leurs vies normalement, le but étant d’enterrer rapidement le passé pour construire une Espagne nouvelle. Mais est-il si facile d’oublier ? Peut-on pardonner aussi aisément ? Ce récit nous montre une Espagne toujours hantée par ce qu’elle a vécu au siècle dernier. Certains la regrettent, d’autres la maudissent, et tous cohabitent. Ce qui est le plus frappant, c’est peut-être l’image de la religion catholique extrémiste révélée par Marc Fernandez, très proche du franquisme, et qui a permis au Caudillo d’arriver au pouvoir et d’y rester, qui a cautionné et cautionne toujours ses actes. Ce qui nous montre bien qu’une démocratie ne vaut que par la séparation de l’Eglise et de l’Etat…
Au-delà de la réflexion historique, politique et sociétale que la lecture de ce roman nous offre, l’auteur nous surprend par une intrigue bien ficelée, une enquête journalistique de bout en bout, où tout est loin d’être réglé la dernière page tournée. Mais peu importe, le principal est là : les personnages sont intéressants, Diego d’abord, ce solitaire au passé sombre, son amie détective Ana ensuite qui a vécu des horreurs en Argentine en tant que transsexuel, enfin David le magistrat qui essaye de garder sa liberté de juger sans mainmise de l’Etat, ce qui est de plus en plus dur par les temps qui courent. Et pour finir, Isabel, le personnage le plus complexe, mais peut-être aussi le plus humain du roman, avocate d’origine espagnole qui a grandi en France, et qui a tout plaqué pour s’installer à Madrid et défendre cette association, l’ANEV, Associations nationale des enfants volés. Personnage plus opaque qu’il n’y paraît…
Ce récit nous emporte dans cette Espagne prise entre présent et passé, entre oubli, pardon, justice et vengeance. Un récit captivant, donc, dans lequel la plume de l’auteur nous emporte sans difficulté. Un roman que je vous conseille de lire de toute urgence !
Ma note : 5/5

Une dernière danse de Victoria Hislop

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Victoria Hislop, Une dernière danse, Les Escales / Le Livrede Poche, Paris, 2014 / 2015

une dernière danseLes romans de Victoria Hislop m’ont longtemps fait les yeux doux et voilà qu’enfin, je m’y suis mise ! La petite histoire dans la Grande, constante de ses romans, est la grande force de cette auteur et je suis tout à fait conquise !

Sonia est une anglaise d’une trentaine d’années qui s’ennuie ferme dans son couple. Quand elle se décide à prendre des cours de salsa, elle ne s’imagine pas jusqu’où cela va la mener… Sa meilleure amie Maggie la convainc de partir quelques jours à Grenade pour prendre des cours sur place, s’exercer dans des bars et pourquoi pas, s’initier au flamenco. Au gré de ses pérégrinations dans la ville, elle s’installe dans un café, El Barril, et commence à discuter avec le patron : de l’histoire de Grenade, des photographies d’un torero et d’une danseuse de flamenco accrochées au mur. L’entente entre Miguel et Sonia est immédiate, et les confidences du vieil homme tout à fait fascinantes et terribles : il va lui conter l’histoire de la famille Ramirez, ancienne propriétaire du café, en plein coeur de la Guerre d’Espagne. La fille, Mercedes, est adorée de ces trois frères qui ne parviennent pas à s’entendre : Ignacio, le torrero aux idées franquistes ; Antonio, le républicain convaincu ; Emilio, le doux rêveur arrimé d’une guitare, qui partage les idées d’Antonio. Les événements de Grenade, l’arrivée en force des franquistes, les persécutions et arrestations aléatoires, vont se mêler aux destins des trois frères et de Mercedes, tombée amoureuse d’un joueur de guitare gitan pour qui elle danse le flamenco. Au coeur de cette guerre civile qui va déchirer l’Espagne, chacun va poursuivre sa destinée, au coeur de Grenade et plus loin, suivre ses idéaux et tenter de survivre coûte que coûte.

Je ne sais même pas par où commencer ma chronique, j’en perds les mots tant ce roman m’a touchée, tant je l’ai trouvé fort, beau et d’une richesse historique inouïe. Ce qui m’a attiré en premier lieu, ce sont les événements historiques que l’auteur nous conte au travers de la famille Ramirez, cette guerre civile dont on parle bien peu dans les programmes scolaires, alors même qu’elle est tellement liée à la Seconde Guerre mondiale et nous montre les ambitions d’Hitler qui a appuyé moralement et militairement Franco et son coup d’Etat. On en sait tellement peu, si ce n’est qu’il y a eu Guernica – merci Picasso – et les brigades internationales – ce qui nous montre tout de même la portée internationale de ces événements à cette époque, et puis aussi que les Républicains se sont opposés au franquisme. Mais ensuite… Pour moi qui ai grandi à la frontière catalane, avec de nombreuses familles aux noms espagnols, cette Histoire est peut-être encore plus importante – nous avons nous aussi une histoire peu fameuse de camps de réfugiés espagnols où ces derniers étaient loin d’être correctement traités et bien mal considérés… Lire ce roman, c’est un condensé de cours d’Histoire qui nous manque, alors même que l’Espagne est un pays prisé des touristes français. Rien que pour cela, je suis plus que ravie d’avoir lu ce merveilleux roman qui m’a permis, enfin, d’en savoir plus – bien que je m’y étais intéressée de moi-même par ailleurs.

Ensuite, les personnages sont extrêmement bien construits, même les secondaires. Il y a évidemment deux histoires, dont on devine le lien assez vite. Tout d’abord Sonia, dans laquelle toutes les trentenaires sans enfants et qui ne sont pas pleinement épanouies se reconnaîtront. Son mari ne supporte pas son attirance pour la danse, et encore moins ces fréquents voyages à Grenade. Elle ne supporte plus son mari alcoolique avec lequel elle n’est plus heureuse et avec lequel elle s’est construite une vie superficielle. Maggie, la voix de la raison, par ses emportements, ses choix de vie marqués au fer rouge des mots “Carpe Diem”, est la compagne idéale dont elle a besoin pour réinventer sa vie. Ensuite, bien entendu, tous les membres de la famille Ramirez, si différents les uns des autres, tous tellement entiers dans leurs opinions et leurs choix, mais se retrouvent toujours autour de leurs parents et notamment leur mère, qui est tellement minée par la mésentente de ses fils et inquiète de la fougue de sa fille. Leurs destins sont à l’image de leurs caractères, et si on sait l’étendue du massacre auquel ils vont faire face, on suit leurs destinées avec un grand empressement. Ce livre est un formidable page turner ! Même si on se doute un peu de la fin…

Comme va si bien le dire Miguel à Sonia, le destin de la famille Ramirez, aussi dramatique soit-il, n’était pas unique en Espagne en ses temps troublés. Mais on ne peut qu’avoir le cœur déchiré en lisant le roman de Victoria Hislop…

Un seul conseil : lisez-le vite !

Ma note : 5/5

J’ai eu la chance de rencontrer l’auteur lors d’une soirée organisée par le Livre de Poche et Les Escales pour la sortie d’Une dernière danse, et de sa nouveauté parue chez Les Escales, La ville orpheline. Et elle est à l’image de ses livres : généreuse, disponible, s’intéressant aux autres et prête à répondre à toutes les questions possibles. Un moment incroyable que j’ai passé entourée d’autres blogueurs partenaires du Livre de Poche, Emily et Oihana de Café Powell et Michèle de Book’inons, et de Marjorie du Livre de Poche. Encore de superbes rencontres autour des livres !

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