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Guérilla Social Club de Marc Fernandez

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Marc Fernandez, Guérilla Social Club, Editions Préludes, Paris, 2017

Marc Fernandez signe ici son second roman et c’est à nouveau une sacrée claque que nous nous prenons dans la figure ! Il confirme tout son talent du polar, dans un style journalistique vif, direct et rythmé, à la construction étudiée et réussie. Après Mala Vida, nous retrouvons les mêmes personnages avec joie. Une belle réussite !

Après l’affaire des bébés volés sous Franco, Diego Martin continue son travail journalistique autour de grands faits criminels dans son émission sur une radio madrilène. Mais lorsqu’il se retrouve dans son bar favori avec ses amis Ana Duran, détective, amie de longue date réfugiée d’Argentine au temps des dictatures militaires, et David Ponce, ancien procureur, ils se rendent compte que le propriétaire du bar, un ami cher à leur cœur, lui aussi réfugié du Chili pour les mêmes raisons qu’Ana, est soucieux. Il ne veut pas leur dire pourquoi. Mais des disparitions inquiétantes d’anciens guérilleros, qui ont combattu les dictatures militaires dans toute l’Amérique du Sud, viennent semer le trouble dans l’esprit des trois amis. Quand Carlos leur apprend qu’il connaissait les disparus pour avoir combattu avec eux et leur parle des menaces de mort qu’il a reçu, il est à nouveau temps d’enquêter. Mais par où commencer ? Et quand cette affaire commence à se porter à l’international avec une autre disparition inquiétante à Buenos Aires, où vit désormais Isabel Ferrer, l’avocate qui a mis au jour l’affaire des bébés volés espagnols, les choses se corsent. Qui se venge aujourd’hui, bien des années plus tard et bien après la chute des dictateurs et le retour de la démocratie dans ces pays, de ces combattants pour la liberté ? Pourquoi ? Et pourquoi leur faire subir les mêmes tortures jusqu’à la mort que trente ans plus tôt ? Le travail est propre, c’est celui de professionnels. Les disparitions ne laissent aucun indice, les polices patinent. Diego, Isabel, Ana et David vont-ils réussir à démêler toute cette affaire ?

Quelle histoire ! Quel conteur ! On se laisse happer par les mots de l’auteur, au style direct, qui nous embarque dans cette enquête comme si elle était réelle. C’est d’ailleurs une des qualités principales de Marc Fernandez : lier le vrai et le faux de telle manière qu’il en vient difficile de faire la part des choses. Que ce soit par l’écriture, la construction, et l’histoire même, on est pris dans un suspens à toute épreuve et on est tenu en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle prouesse !

L’histoire est incroyable car elle nous confronte à une histoire qu’on ne connaît peut-être pas très bien – c’est mon cas – celle des dictatures militaires d’Amérique du Sud, Argentine et Chili au premier plan. Il m’a été difficile de concevoir que tous ces dictateurs se tenaient par la main pour mener leur terreur, abolissant les frontières pour mieux contraindre leurs peuples et mettre la main sur les guérilleros. Mais encore plus incroyable, c’est cette coalition entre guérilleros de différents pays (vrai ou faux ? Je ne saurais le dire, mais cela semble tellement possible…) prenant les armes ensemble contre un seul ennemi : la dictature. On navigue entre deux continents sur une affaire qui mêle passé et présent et un dénouement qui a de quoi faire peur. Et qui ne semble pourtant pas si impossible que cela… C’est en cela que Marc Fernandez est doué : il laisse entrevoir des situations possibles, nous met en garde contre un passé qui pourrait refaire surface et nous laisse songeur.

La construction du roman, comme pour Mala Vida, sert l’intrigue. Nous, lecteurs, apercevons des choses que les protagonistes n’ont pas encore découverts. Nous avos droit à un « flashback » en début de roman, puis à des excursions mexicaines, ou encore les instants précédents les enlèvements de deux guérilleros. Ce n’est pas un hasard, et c’est percutant. Nous entrevoyons des possibilités, nous doutons de quelques petites choses, et malgré cela, comme Diego, Ana, Isabel et David, nous sommes effarés devant les révélations finales. Tous ces chapitres permettent aussi à l’auteur de gagner du temps et d’éviter les longueurs lors des explications finales, et il gagne ainsi en efficacité. C’est pour cela que ce roman est percutant et nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Quelle joie de retrouver Diego, Ana, David et Isabel ! Les quatre protagonistes de Mala Vida sont à nouveau embringués dans une affaire aux ancrages historiques, et leurs caractères forts et complémentaires leur donnent beaucoup de réalisme. Ils sont attachants dans leurs frustrations et leur entêtement, dans leurs fêlures et leur détermination. Ils sont passionnés et nous entraînent avec fureur dans leur enquête de tous les dangers, où ils sont mis à nu par la disparition de leur ami. Le personnage d’Ana est particulièrement touchant dans Guérilla Social Club, puisqu’on touche directement à son passé, la forçant à affronter ses peurs et ses traumatismes, elle qui a été torturé au temps de la dictature argentine et qui a fui le pays pour l’Espagne. Son histoire, bien difficile même après son arrivée en Espagne, est confrontée à celle de Carlos, ancien guérilléros chilien, ce qui la fragilise.

Une intrigue palpitante, une écriture vive et acérée, une construction réussie, des personnages forts et attachants, un suspens à toute épreuve, que demander de plus ? Un vrai coup de cœur pour ce second roman de Marc Fernandez. Essai transformé après le génialissime Mala Vida, disponible au Livre de Poche ! Vous n’avez plus aucune excuse !

Ma note : 5/5

La sonate oubliée de Christiana Moreau

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Christiana Moreau, La sonate oubliée, Editions Préludes, Paris, 2017

la-sonate-oublieeEncore un très bon roman publié par les éditions Préludes qui confirme de publication en publication ses bons choix éditoriaux. Ici, une histoire qui fait un échos à une des précédentes publications de la maison d’édition, contant la rencontre d’un personnage historique célèbre avec une jeune fille de peu de condition mais très intelligente. Grosse différence ici : l’histoire est intrinsèquement mêlée au destin d’une jeune fille du XXIe siècle qui partage sa passion de la musique et du violoncelle avec sa mystérieuse comparse du XVIIIe siècle. Une très belle histoire !

Lionella vit à Seraing, une ville très grise de Belgique, dans un quartier pauvre en pleine mutation. Sa famille, immigrée italienne, a une passion pour la musique, qui lui a été très naturellement transmise. Délaissant le violon familial, elle se tourne vers le violoncelle, où elle excelle. Son professeur décide de l’inscrire au concours Arpèges, où sont confrontés tous les meilleurs musiciens du monde. Si elle paraît peu motivée, c’est surtout parce qu’elle veut marquer les esprits et ne trouve donc aucune partition à son goût. Jusqu’au jour où son meilleur ami, amoureux d’elle secrètement, chine une étrange boîte sur une brocante, boîte remplie d’une étrange partition, d’un médaillon coupée en deux et d’un carnet avec un texte manuscrit en italien. Lionella découvre avec surprise une sonate pour violoncelle qui semble écrite par Vivaldi… Ce que semble confirmer l’histoire écrite dans le carnet. En effet, Lionella se plonge avec passion dans le récit de la vie d’Ada, jeune orpheline du XVIIIe siècle, pensionnaire de l’Ospedale della Pietà de Venise, où le très célèbre Antonio Vivaldi enseignait la musique à ces jeunes filles très doués. Dès lors, le destin des deux jeunes filles semble imbriqué, entre musique, passion, amour.

L’auteur nous propose un récit tout en nuances et poésie. Ces deux héroïnes, de deux époques différentes mais à la passion de la musique et du violoncelle commune, sont étrangement semblables, dans leur caractère et leur manière d’envisager la vie. Inoubliable chacune à sa manière, elles se font une place dans le cœur du lecteur qui espère de page en page un dénouement heureux pour chacune d’elle, tout en sachant que le destin d’une orpheline dans la Venise du XVIIIe siècle sera loin d’être aisé.

Les chapitres concernant Lionella nous plongent dans une ville belge assez triste, et dont la jeunesse semble désoeuvrée, à l’instar du frère de Kevin, le meilleur ami de Lionella. Pour ce quartier anciennement industriel, cependant, une nouvelle page se tourne, et si Kevin recherche avant tout l’indépendance, sa droiture et sa générosité lui viennent de Lionella, et de sa musique. Elle a su le sortir de sa relation délétère avec sa mère et son frère, et l’ouvrir à une autre forme de beauté, sans qu’elle ne s’en soit même aperçue, trop concentrée qu’elle est sur sa musique. Parce que Lionella ne pense que bien peu à lui, c’est même parfois à se demander si elle connaît la situation familiale difficile de son ami. Parce que la musique peut enfermer, comme a pu l’être Ada des siècles auparavant au sein de l’Ospedale. C’est quand un jeune homme va commencer à la séduire qu’elle parviendra à mettre tout son cœur dans sa musique. Et c’est aussi après s’être ouverte au destin d’Ada que Lionella excellera dans sa maîtrise de son instrument.

Si cette ville belge nous paraît grise et terne, Venise nous semble pleine de magie et d’euphorie, une fois sorti de l’Ospedale della Pietà. Ada va découvrir une ville qu’elle ne pouvait qu’imaginer derrière ses murs épais, une ville faite de carnavals, de mystères, de beauté , de douceurs à l’instar du chocolat chaud q’elle découvrira, mais aussi de désillusions, de trahisons et de dureté. Entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle, entre Seraing et Venise, finalement peu de différence de ces points de vue là…

L’entrelacement de ces deux histoires, la force d’Ada, la détermination de Lionella à jouer cette sonate oubliée, et à faire découvrir Ada, cette jeune fille forte à laquelle elle s’attache de plus en plus à chaque page tournée, fait toute la beauté de ce roman à double voix.

Nous découvrons dans ce roman bien plus que ces deux jeunes femmes, leur musique et leurs destins. En effet, nous découvrons aussi Antonio Vivaldi, ce grand compositeur qui fut oublié et redécouvert au milieu du XXe siècle, dont tout un chacun a déjà entendu une sonate. Reconnu en son temps, il travaillait d’arrache pied, composait tout le temps, donnait de nombreux concerts dans de nombreux pays. Mais surtout, il a éduqué musicalement ces jeunes orphelines de l’Ospedale, les a guidé, a écrit pour chacune d’elle, a révélé leur talent et a été un guide pour elles. Ce roman nous révèle également le destin de ces jeunes femmes, réelles virtuoses que tout le monde venait écouter alors qu’elles étaient protégées derrière une grille, enfermées à tout jamais dans l’anonymat.

Ce roman est une vraie ode à la musique classique. L’auteur écrit son roman comme elle écrirait une sonate : ses mots nous portent de page en page, et nous font comprendre comment est composée une sonate, quels en sont les moments forts, la rythmique, et nous initie à cette musique classique moins écoutée de nos jours.

Une histoire mêlant les époques, les personnages historiques avérés et de fiction passionnants, la musique, romanesque et réalité contemporaine, nous faisant voyager à travers les siècles et les pays. Un très beau roman, plein de finesse et de beauté. A découvrir.

Ma note : 5/5

Aux petits mots les grands remèdes de Michaël Uras

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Michaël Uras, Aux petits mots les grands remèdes, Préudes Editions, Paris, 2016

aux petits mots les grands remèdesVous aimez les livres ? Plus que cela, vous faites des analogies entre votre vie et certains livres lus ? Vous analysez votre quotidien, vos choix et vos ambitions selon de grands classiques de la littérature ? Alors vous ne pouvez qu’accrocher avec Alex, notre bibliothérapeute. Et si le charme du héros a su opérer sur moi, je ressors de cette lecture un chouïa mitigée…

Alex adore lire. Il a toujours aimé ça. Faut dire qu’il doit son prénom à l’un des plus grands auteurs français, Alexandre Dumas. Parce que sa mère, en plus de les aimer, a érigé cet auteur au rang de demi-dieu et a consacré sa vie à l’étude de la littérature et de la langue française en tant qu’universitaire, et cela au détriment de son fils. Alex, lui, a décidé que pour lui aussi, les livres seraient au centre de sa vie professionnelle. Mais hors de question de devenir universitaire ou éditeur. Il soignera par les livres, parce que les livres l’ont aidé dans sa jeunesse. Il sera bibliothérapeute. Sauf que cette discipline n’est pas reconnue en France, peu considérée, en aucun cas associé à de la médecine. Alors pour s’en sortir, il prend tous les patients qui se présentent. Surtout depuis que Mélanie qu’il aime par dessus tout l’a laissé un beau soir dans leur appartement pour retourner chez ses parents, le laissant se débrouiller seul avec le loyer et leur propriétaire richissime, pingre et bien peu compréhensive. Alors il accepte d’aider Yann, jeune adolescent au passif compliqué, aux relations familiales difficiles, handicapé de la parole depuis un accident. Et Anthony, également, qui voudrait s’entretenir avec lui uniquement par téléphone, pris comme il est en tant que professionnel du football qui fait la une de tous les journaux depuis que la rumeur court qu’il souhaiterait quitter le fameux club parisien. Enfin, Chapman, mysogine, homophobe, qui n’a plus une minute à lui et est au bord du burn out, prêt à tout pour passer plus de temps avec sa femme et lui faire plaisir, même si cela implique d’avoir de petits gestes inattendus comme celui d’acheter de l’électroménager, le comble du romantisme… Une belle brochette de personnages vont se dévoiler dans ces pages, avec la question sous-jacente de savoir si ce n’est pas plutôt eux qui aideront Alex et non l’inverse… Parce que le principal patient d’Alex est finalement Alex lui-même.

Ce roman est très particulier parce qu’il nous parle de romans d’une manière nouvelle, prenant des ouvrages classiques et intemporels comme références à notre vie quotidienne, comme guides et questionnements sur nous-mêmes, nos actes et nos problèmes. Et c’est fou de voir le nombre d’interprétations possibles, et de constater qu’à défaut de guérir, ils peuvent nous amener sur la voie d’une meilleure compréhension de nous-même… Avec les écueils que ceci peut avoir, parce qu’il faut être un peu sensible, très ouvert à cette méthode qu’il est nécessaire d’accepter au départ, et ne pas y voir une simple échappatoire ou la solution rapide à tous ses problèmes… Michaël Uras met en avant une manière peu commune d’envisager les livres, et c’est une bonne chose. De quoi avoir envie de changer de voie professionnelle… !

Alex est attachant parce que malgré son souhait d’aider les autres, il reste un grand enfant qui a bien du mal à voir la réalité du quotidien en face : l’appartement trop grand et trop cher, le nombre trop peu conséquent de patients, le départ de Mélanie. C’est un incorrigible optimiste, qui espère que tout rentrera dans l’ordre, tout simplement. Sa manie de laisser le monde derrière lui pour s’isoler sur les toits parisiens et lire son livre du moment en dit long sur lui. Par sa manière d’être, il redonne un peu espoir, parce que les mots des autres, de ses auteurs qui nous bercent de toutes sortes de sonorités, seront toujours là, quoi qu’il arrive.

Quant aux patients, ils sont tellement différents les uns des autres qu’on sent que l’auteur s’est amusé à convoquer des personnages hauts en couleurs, inoubliables. Yann est touchant, même si bizarre, et dérangeant dans ses réactions et sa relation à sa mère qui, si elle n’est pour rien dans ce qui lui est arrivé, l’exaspère au plus haut point en prenant toutes les décisions pour lui, en le gardant à l’abri du monde et dans son souhait de le soigner coûte que coûte. Les problèmes d’Anthony paraissent dérisoire mais nous montre aussi qu’être célèbre et riche n’a pas que des avantages et que ses décisions professionnelles, si elles n’engagent que lui directement, ont beaucoup trop d’impacts sur le monde qui l’entourent, supporters, clubs, mais surtout sa famille. Quand à Chapman, c’est l’anti-héro même. Condescendant, qui veut se faire bien voir à tout prix, qui se vante de choses triviales mais qui cache bien ses engagements, il est celui qui pose le problème du jugement de la part du thérapeute : comment garder un certain recul face à des actes qui nous révulsent ?

Michaël Uras nous dévoile une époque troublée, au moment des affrontements entre partisans et opposants au mariage pour tous, et inscrit ainsi son roman dans un temps et un lieu où les livres ont toute leur importance. Il élève la littérature au rang de remède du quotidien, de point d’appui pour mieux comprendre sa propre vie et ses choix. Il nous donne envie de plonger ou replonger dans des classiques, comme l’Odyssée d’Homère, ou encore L’Attrape-Cœur de Salinger.

Peut-être est-ce parce que j’ai entamé cette lecture juste après un roman que j’avais adoré mais je n’ai pas été prise comme je l’aurais aimé l’être par les mots de Michaël Uras, dont la plume n’a pas démérité. Mais j’ai malgré tout passé un agréable moment à la lecture de ce roman !

Ma note : 3/5

Les mots entre mes mains de Guinevere Glasfurd

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Guinevere Glasfurd, Les mots entre ses mains, Editions Préludes, Paris, 2016

les mots entre mes mainsVoilà un roman comme je les aime, qui mêle petite histoire dans la grande Histoire, personnages historiques, faits avérés et inventés, histoires d’amour et de vies. Une très belle surprise de la rentrée littéraire, qui confirme la qualité des publications des éditions Préludes !

Helena travaille comme servante chez un libraire anglais vivant à Amsterdam, M. Sergeant. Contrairement à ses semblables, elle a appris les rudiments de la lecture et de l’écriture : avec une volonté de fer, elle veut comprendre le monde qui l’entoure. Le jour où un illustre invité vient prendre ses quartiers chez son employeur, sa vie change du tout au tout. Cet homme n’est autre que René Descartes, qui, jour après jour, décide de prendre Helena sous son aile, et l’élève intellectuellement toujours un peu plus. Rapidement, l’élévation des sens s’ajoute au reste. Mais leur liaison peut-elle rester secrète ? Dans un siècle rigide et obscur, où on a bien peu de considération pour les femmes et où elles-mêmes se considèrent bien mal, où la religion est une affaire très sérieuse qui dicte les mœurs de la société, Helena va devoir faire preuve de force et de détermination pour mener la vie qu’elle entend.

Par où commencer ? Peut-être par Helena, ce personnage fort, d’une détermination à toute épreuve, en avance sur son temps, éprise de liberté et de savoirs. Savoir qu’elle a vraiment existé ne la rend que plus envoûtante, car vivre comme elle a vécu dans ce siècle d’or est stupéfiant. Elle est féministe avant l’heure, et si elle ne s’exprime pas toujours à haute voix, elle n’en pense pas moins. Si elle est attachée aux personnes qui l’entourent, que ce soit son employeur ou Descartes et ses amis, elle sait analyser leurs comportements et faire la part des choses. C’est le destin d’une femme stupéfiante qui nous est conté là, une femme qu’on aimerait être, même aujourd’hui. Elle est indépendante, lucide, assume chacun de ses actes. Si dans les premiers temps, elle est encore un peu innocente, rapidement l’influence du « monsieur » comme elle le nomme et ses propres efforts dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, puis du dessin, la rendent de plus en plus avertie. Nous comprenons aisément pourquoi une personne telle que Descartes, si érudit, ait pu s’éprendre d’une telle femme.

Parlons maintenant de Descartes. Si on sait tous quelque chose sur ce philosophe notamment la controverse qu’ont suscitée ses écrits en plein XVIIe siècle, l’homme que nous présente Guinevere Glasfurd est tout autre. On le perçoit comme tendre et romantique, avide d’instruire les autres, prêt à croire que tout le monde peut apprendre, même une femme, servante de surcroît. Un peu obsessionnel, travailleur acharné, expérimentant tout et son contraire, certes, mais profondément humain. Si on n’adhère pas toujours à ses actions et réactions, si son valet Limousin nous insupporte la plupart du temps, on s’attache à cet être hors du commun et vrai.

Amsterdam, puis les villes où séjournent Helena, Deventer, Leyde, Santpoort ou encore Amersfoort, sont au centre du récit et participent à l’ambiance de ce siècle d’or qui nous est admirablement conté par l’auteur. Comme l’héroïne, on déambule dans le rue, sur le port, sur les marchés ou sur les chemins, on touche du doigt des lieux à des époques reculées, on prend le pouls d’un monde qui nous est inconnu et on s’en délecte. Sans description à n’en plus finir, Guinevere Glasfurd nous dessine une fresque saisissante d’un pays en plein bouleversement intellectuel, au sommet de sa puissance et de son influence.

Pour finir, parlons de la plume de l’auteur. Justes, fins, sensibles, les mots de l’auteur nous font passer par mille émotions. Et quoi de plus remarquable pour un roman qui parle de mots, de livres et d’écrits, de leur importance, de l’apprentissage nécessaire de la lecture pour appréhender le monde environnant ? Et tout est parfaitement dosé, on ne tombe jamais dans l’excès, en adéquation complète avec le caractère d’Helena tel qu’il nous est dépeint.

En somme, un livre envoûtant, à l’héroïne inoubliable, qui nous parle de liberté, de passion et de féminisme, au beau milieu du siècle d’or. Un roman qui reste longtemps après l’avoir refermé. Un tour de force, un vrai coup de cœur.

Ma note : 5/5

89 mois de Caroline Michel

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Caroline Michel, 89 mois, Editions Préludes, Paris, 2016

89 moisAvec ce premier roman, Caroline Michel nous offre une histoire très actuelle dans laquelle toutes les femmes dans la trentaine, ou l’approchant, et encore plus les célibataires, se reconnaîtront. Une vraie réussite, un roman qui se dévore. Préludes Editions est décidemment gage de qualité !

Jeanne vient de fêter ses 33 ans. « L’âge du Christ ! » comme lui ont fait remarqué ses amis. Sauf qu’à 33 ans, elle est célibataire et se rend compte que dans 7 ans, soit à peu près 89 mois, il lui sera bien difficile d’avoir un enfant. Or, elle en veut un. Et maintenant. Pourquoi attendre ? Un papa est-il si nécessaire pour éduquer un enfant ? Oui, elle a besoin d’un géniteur. Mais à part ça ? Elle a un boulot stable, contrôleuse SNCF sur la ligne Paris-Auxerre, un nouvel appartement dans le quartier du Père-Lachaise, et de supers amis, bien que certains soient très moralisateurs. Alors oui, elle veut cet enfant, auquel elle parle déjà. Malgré – ou justement à cause de – sa rupture un an auparavant, malgré Alice qui est persuadée qu’elle ne peut pas faire ça seule, sans papa, malgré sa mère, malgré la société et ses diktats. Alors elle se lance : elle rencontre des hommes, ment sur sa prise de pilule, lève les jambes après les rapports, achète des dizaines de tests de grossesse. Car sa petite Augustine, comme elle se plaît à l’appeler et à l’imaginer, ne doit pas être bien loin…

Ce roman, c’est une bouffée d’air frais pour toutes les célibataires dans la petite trentaine qui veulent des enfants et qui se demandent si elles en auront un jour. Que ça fait du bien de voir qu’on n’est pas seule ! Et qu’il n’y a aucune honte à ressentir pareille envie. Caroline Michel met bien en avant que les filles sont bloquées à ce niveau car viendra un jour où elles ne pourront plus avoir d’enfant. Quant aux hommes, ils n’ont pas à s’en soucier ! L’héroïne du roman est très touchante dans son désir et son initiative, l’auteur parvient à rester dans la juste mesure, ni trop larmoyant, ni trop fantasque. Jeanne est une fille que j’aimerais connaître, elle est pleine d’humour, de recul sur elle-même, et surtout elle sait ce qu’elle veut et elle est décidée, malgré les obstacles et les copines réticentes. Mais il n’y a pas qu’elle : j’aimerais connaître également Eléonore, fantasque et pleine de vie, Nico, si attachant, Félix, si sympathique, et même Arnaud et Alice, malgré leurs idées très arrêtées sur la maternité et la famille.

On passe vraiment un super moment à la lecture de ce roman. Il est bien écrit et plein de drôlerie et de réparties. On se laisse happer par les mots de Caroline Michel, qui nous offre un roman sans fioriture, simple et vrai, sans faux semblant. La construction sert le roman, divisé en parties « mensuelles », selon les mois restants à l’héroïne avant qu’il lui soit très difficile d’être mère. Et à l’intérieur de ces parties, le roman est divisé à nouveau en passages assez courts, ce qui incite le lecteur à se dire : « encore un petit passage et j’arrête. » Autant vous dire que j’ai enchaîné comme cela de nombreux passages, puis chapitres, et que le roman a été dévoré en 24 heures.

Malgré le sujet qui est assez sérieux et spécifique, je recommande vivement ce roman à tous ceux qui veulent se vider la tête. Ce n’est pas lourd, bien au contraire. On suit les tribulations de Jeanne qui ne cherche plus une relation sur le long terme, trop de risque que ça ne fonctionne pas et de perdre encore quelques mois dans son projet forcément limité dans le temps. Des moments très émouvants étayent le récit, lorsqu’elle s’adresse à son futur bébé, mais aussi lorsqu’elle se rend compte des risques qu’elle prend pour sa santé, et lorsqu’elle est confrontée aux tests de grossesse négatifs. On passe par beaucoup d’émotions à la lecture de ce roman, c’est une pilule d’humanité qu’on avale d’un trait, qui nous montre qu’il n’est pas évident d’être célibataire à 30 ans, mais sans rentrer dans le larmoyant ou la chick lit déjantée.

Un beau roman, drôle et touchant, bien écrit et agréable à lire, que je conseille vivement ! Un vrai coup de cœur !

Ma note : 5/5

Elles sont parties pour le nord de Patrick Lecomte

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Patrick Lecomte, Elles sont parties pour le nord, Préludes, Paris, 2016

elles sont parties pour le nordVoici un roman pas comme les autres, le genre de livre que je ne lis pas habituellement et que je suis ravie d’avoir ouvert ! La belle histoire d’une jeune fille, de la nature et des grues blanches, entre Canada profond et Texas, dans la première partie du XXe siècle. Voilà qui donne le ton !

Nous sommes en 1917 et Wilma a onze ans. Elle vit avec son père trappeur dans le Grand Nord canadien et passe beaucoup de temps seule, à attendre son père dans la cabane qu’ils ont construite. Il lui tarde que l’hiver laisse sa place au printemps pour observer le renouveau de la nature et les animaux. Un soir, son père lui ramène un livre qui va changer sa vie : Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Elle y découvre un animal qui la fascine, la grue blanche. Des années plus tard, alors qu’elle étudie au Texas et qu’elle commence à s’intéresser à la sauvegarde des animaux, elle décide d’en faire le combat de toute une vie : sauver la grue blanche de l’extinction et plus particulièrement de Akka, la grue qu’elle a observé dans son enfance et qu’elle a nommé comme une oie du livre qui a tout changé.

L’histoire de cette jeune fille est fascinante, et si j’ai eu peur d’un rythme lent, peut-être cliché quand j’imagine un livre qui a pour grand thème la nature, j’ai été rapidement rassurée : on est emporté dès les premières pages, d’abord par l’histoire elle-même qui nous entraîne à la suite de Wilma, jeune fille puis femme au caractère fort et qui réussit à en imposer aux hommes à une époque où ce n’était pas une évidence ; ensuite par la plume de l’auteur qui, s’il décrit les phénomènes naturels, les paysages et les animaux, réussit à ne pas nous ennuyer. Aucun répit, aucune longueur, on est emporté et on vit une aventure incroyable.

C’est donc l’histoire d’un combat, une des premières fois où on s’intéresse à la survie d’espèces animales, à une époque où la crise de 1929 était plus que fraîche et où il était difficile aux hommes de survivre… Alors les animaux ! Mais la persévérance de cette femme et son audace vaincront tous les obstacles. Si Wilma n’a pas vraiment existé, ce combat si, et c’est formidable de le découvrir d’une manière si enlevée.

Et c’est également le combat des femmes, peu considérées à cette époque, que nous conte l’auteur. Wilma nous prouve que quand on veut, on peut vaincre toutes les barrières, et ça fait du bien de le rappeler ! J’ai particulièrement apprécié sa rencontre forcée avec le président des Etats-Unis, Roosevelt à l’époque, moment drôle, absurde et montrant à lui tout seul la force de ce personnage inventée par l’auteur. Mais on ne peut que se dire que si de telles personnes n’existaient pas réellement, aucun combat ne pourrait être mené…

Si de nombreux personnages peuplent le roman de Patrick Lecomte, l’accent est mis sans contexte sur Wilma et sur la grue blanche, permettant un parallèle fort de leurs deux caractères : elles sont toutes deux indépendantes, battantes, survivantes et prêtes à tout afin de vivre libre. Le personnage du père de Wilma est impressionnant également, du moins dans la première partie du roman puisqu’il se fait moins présent par la suite. On ne peut qu’admirer le courage de cet homme qui vit en fusion avec la nature, qui va être obligé de prendre des décisions peu faciles, et qui va devoir se reconstruire après la perte de sa femme, devant dès lors assumer les décisions seuls concernant sa fille, lui cet homme solitaire et devenu taciturne après ce drame. Le caractère de Wilma s’explique aisément à partir de là, et c’est en cela que les personnages sont très bien construits.

Une magnifique histoire bien menée, sur un sujet original que je n’aurais pas pensé qu’il m’intéresserait autant. Une belle découverte, encore une belle réussite des éditions Préludes qui ont su découvrir ce beau premier roman et lui laisser sa chance.

Ma note : 5/5

Le Goût du large de Nicolas Delesalle

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Nicolas Delesalle, Le Goût du large, Editions Préludes, Paris, 2016

le gout du largeQu’il est difficile d’écrire une chronique sur un tel livre ! L’exercice est ardu, comme il l’a été pour le premier roman de cet auteur formidable, Nicolas Delesalle. Dans Un parfum d’herbe coupée, il nous faisait voyager dans ses souvenirs, et ce faisant dans les nôtres. Mais j’en retiens une impression de voyage et de découverte de soi. Ici, il continue sur sa lancée en nous faisant voyager, à nouveau dans ses souvenirs, mais de manière plus classique. Parce qu’avec ce livre, nous découvrons le monde comme il est bon de le voir : vrai, effrayant, beau, plein d’espoir et de désespoir. Humain, en somme.

Nicolas Delesalle embarque sur un cargo pour neuf jours, cargo qui doit relier Anvers à Istanbul. Et en neuf jours, il écrit certains souvenirs qui ressortent des tréfonds de sa mémoire. Comme le cargo qui transporte des conteneurs, il va ouvrir certains de ces propres conteneurs intérieurs et se livrer au lecteur. Chaque journée est l’occasion de nous faire voyager. Parce l’auteur est grand reporter pour Telerama, il en a vu des pays, en a rencontré des personnes. S’il n’est pas journaliste de guerre, comme il nous l’a confié lors de la soirée de lancement de ce livre, il s’est parfois retrouvé dans ces pays où il est plus question de survivre que de vivre, dans ces pays où la misère crève les rues mais semble si banale à ceux qui la voie tous les jours.

L’auteur nous emporte donc en Afghanistan, à Tombouctou, au Niger, à Moscou, à Kobané, en Egypte, depuis le MSC Cordoba. Il nous conte des vies, des rencontres, des situations souvent pittoresques, des drames et un espoir fou, celui qui devrait encore éclater dans nos cœurs et prendre la place de cette résignation qui nous fait détourner le regard de la misère que nous côtoyons. Il nous conte ces anecdotes de journalistes, mais aussi celles de son cargo, l’équipage philippin, l’autre voyageuse, les conteneurs et leur contenu complètement fou – acheminer des citrons depuis Anvers jusqu’à Istanbul en plein de juillet, quelle contradiction ! – son goût pour ce voyage de solitude, sa magnifique rencontre avec le cargo lui-même et la houle qui le berce.

Si au départ, on m’avait dit que ce livre parlerait de Syrie et d’Afghanistan, de guerre et de souffrance, je ne l’aurais pas ouvert. Quelle erreur cela aurait été ! Parce que ce n’est définitivement pas que cela. Et c’est pourquoi le travail de Nicolas Delesalle est essentiel. Parce qu’avec sa plume juste, son humour et sa retenue, il parvient à nous donner envie d’aller voir tout cela par nous –même. Il nous permet de mieux comprendre ceux qui vivent ces situations intolérables quotidiennement. Il nous donne un regard juste sur ces migrants qui risquent tout pour venir en Europe, que certains renverraient bien chez eux, montrant un manque de compassion à des personnes bien plus humaines qu’eux. L’humain, voilà ce que nous conte Nicolas Delesalle. Comme il a pu nous le dire, nous sommes tous humains, et chacun d’entre nous, chaque être humain, ressent peur, détresse, joie, horreur, impatience, envie.

Voilà ce qu’est Le Goût du large : un livre sur l’humain. Un livre important et essentiel. Un livre qui nous donne envie de voyager, et de partir sur un cargo tenter l’aventure. Il est important de le découvrir le plus vite possible. Vous en sortirez grandi.

Ma note : 5/5