Archives de Tag: deuil

Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris

Par défaut

Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard / Le Livre de Poche, Paris, 2016 / 2017

vous-naurez-pas-ma-haineVous avez forcément entendu parler d’Antoine Leiris. Oui oui, je vous le garantis. C’est le journaliste qui a perdu sa femme au Bataclan. Et qui a écrit une note magnifique sur Facebook après les attentats. LE message qui a ému la France entière. Le message fort. Indispensable. Qui mettait très loin derrière nous la haine qui a étreint beaucoup de Français après les événements parisiens de novembre 2015. Après ça, il a écrit un récit. Ce récit. Qui revient sur ce qu’il a vécu ces jours-là. Le moment où il a compris. Et les jours qui ont suivi. Et là encore, Wahou.

Il nous raconte, de manière brute et directe, les journées noires qu’il a vécu, envahi d’incompréhension et de chagrin. Le devoir de rester debout pour son fils. Il nous livre de magnifiques moments partagés avec son fils, des instants fragiles, terribles et plein de tristesse, mais surtout bourrés d’espoir et de compréhension envers son prochain.

Les mots d’Antoine Leiris font sens parce qu’il est humble. Il est vrai. Il est sensible. Il est triste. Mais pas en colère. Pas à ce moment-là en tout cas. Il sait que ça arrivera sûrement, et il utilise une magnifique métaphore en ce sens. Mais il souhaite qu’on lui laisse son chagrin, sans analyse, sans avoir besoin d’en parler à tort et à travers. Il veut rester debout.

Ce texte nous renvoie dans les événements terribles du 13 novembre. Il nous ramène à ce soir horrible et aux journées qui ont suivi, l’hébètement, la colère, la tristesse. S’il n’était pas question des ces attentats, on pourrait presque croire à un récit fictionnel, tant ce qui s’est passé dépasse l’entendement d’abord, mais aussi tant le texte est beau et bien écrit. Il parvient à ne jamais tomber dans le pathos, dans l’apitoiement. Et bien au contraire d’ailleurs ! Son texte est plein d’humanité, comme l’a été son texte publié sur Facebook, d’ailleurs retranscrit dans ce court récit.

Cet homme qui nous dit qu’il ne pense pas être spécial ni « héroïque » transmet un message plein d’humanité. En quelques pages, il nous touche et fait preuve d’une force immense. On ne peut qu’essayer de se mettre à sa place et en l’occurrence, je ne pense pas que je réussirais à réagir avec autant d’humanité. Ce texte est nécessaire car il nous montre bien que la haine n’est pas une solution, et qu’il y a d’abord des personnes qui ont été touchées, qui ont souffert, et d’autres qui souffriront encore si la haine se développe.

Parce que ce texte est inscrit dans le quotidien d’Antoine Leiris, il gagne en universalité. Parce que oui, il nous parle des attentats. Mais surtout, il nous parle du deuil et de la perte d’un être cher. De comment se relever. De comment vivre après. Continuer. Peut-être pas pour soi au départ mais pour son enfant. Evidemment, les événements ajoutent un caractère fort : tout le monde en parle, difficile de s’en défaire, et la perte de cette maman en est que plus mise en lumière. D’ailleurs, dans les actes quotidiens, le journaliste nous montre l’humanité des personnes qui nous entourent, ce qu’il est souvent facile d’oublier. Toutes les mamans de la crèche s’organisent pour que Melvil et son papa puissent repartir chaque soir avec un bol de soupe. Le voisin se propose de garder le petit au besoin. Et c’est cette Humanité lumineuse qui est mise en avant dans ce récit. Contre l’obscurantisme.

Ce récit est essentiel, fort, humaniste et nécessaire. Chacun devrait le lire, c’est une leçon d’amour et d’humilité. Une leçon d’espoir. Et dans ces heures sombres, un tel récit court et percutant, mais jamais démagogue, doit être lu. Et de toute urgence.

Ma note : 5/5

La maison de vacances d’Anna Fredriksson

Par défaut

Anna Fredriksson, La maison de vacances, Denoël, Paris, 2016

la maison de vacancesEn voyant la couverture de ce roman, je me suis dit que ce serait sans doute un roman frais, léger, parfait pour décompresser. Et bien pas tant que ça en définitive puisque l’auteur y traite de sujets délicats : la perte d’un être cher et la question épineuse de l’héritage. Malgré tout, elle parvient à y insuffler une note légère de part son écriture, même si de nombreuses situations m’ont fait crisser des dents.

Eva vient de perdre sa mère, dans des conditions difficiles. Elle s’en occupait depuis des années. Parce que si elle a un frère, Anders, et une sœur, Maja, elle a complètement coupé les ponts avec eux treize ans auparavant. Et il en allait de même pour sa mère. En plus d’être un moment difficile, les obsèques voient la famille réunie, et la question difficile de l’héritage posée : que faire de la maison de vacances de leur mère situé sur une île de l’archipel de Stockholm ? Pour Maja et Anders, il n’y a aucune question à se poser : elle doit être vendue afin que chacun récupère sa part. Eva ne voit pas les choses ainsi : s’étant occupé de sa mère et de la maison pendant des années, étant la seule à s’être rendue dans la maison, la maison doit lui revenir. Et puis, il s’agit quand même de la maison de sa mère : y envisager des inconnus y vivant et profitant des agréments qu’elle offre, c’est tout simplement inconcevable. Parce qu’elle est à bout de nerf, Eva décide de lâcher son boulot de professeur et de se réfugier dans la maison, oublier le reste et profiter des souvenirs qu’elle recèle. Mais Maja et Anders, avec enfants et conjoints, débarquent sur l’île. Eva y voir une intrusion. Maja et Anders leur droit légitime et la nécessité d’arranger la maison avant la vente, qu’Eva n’accepte toujours pas. Les relations sont de plus en plus tendues. Mais si ces quelques semaines au milieu des souvenirs et des non-dits pouvaient finalement panser les blessures et faire avancer cette famille sur le chemin de la réconciliation ?

Ah, les relations familiales ! C’est bien connu, le décès d’un aïeul et les questions d’héritage cristallisent les tensions dans une famille. Et sont sources de conflits. Mais Anna Fredriksson ne traite pas le sujet de cette manière, facile et prévisible. Elle nous dépeint une situation qui, au lieu de diviser une famille qui l’est déjà, ne peut que s’arranger au vu des circonstances. Mais c’est bien loin d’être évident, chacun des protagonistes ayant son lot de défauts et de rancoeurs : Eva est taciturne, solitaire et assez fade, ne voulant pas de compromis et très marquée par la disparition de sa mère ; Maja est assez imbue d’elle-même, n’accepte pas les reproches et veut tout diligenter, et elle en veut beaucoup à sa sœur et à sa mère pour une vieille histoire sans trop d’importance ; Anders est à la botte de Maja, ne veut pas de conflit et vit une vie en apparence rêvée mais qui ne l’est peut-être pas tant que cela. Et à la lecture de leurs tribulations, on a l’impression qu’ils sont tous un peu dans leur bon droit, mais ils font finalement tous preuve de maladresses.

Eva est assez mollassonne et on a parfois envie de lui dire de se bouger un peu, de dire les choses et de faire évoluer la situation. Et on a très souvent envie d’envoyer balader Maja, un peu trop sûre d’elle-même, énervante à souhait. Et c’est cela qui est très chouette dans cette histoire, on a une distance due à notre position de lecteur qui nous permet d’évaluer la situation et de se rendre compte des avis et actions légitimes des uns et des autres. C’est une histoire universelle, qu’on sera pour la plupart amener à vivre ou qu’on a déjà vécu, de manière directe ou indirecte. Et le constat est notable : la perte de l’être cher et les rancunes accumulées exacerbent les tensions et les émotions et rend ce genre de situation intenable. L’auteur parvient à rendre son récit assez léger de part son écriture, ce qui enlève de la tension à une histoire qui en a déjà assez.

En somme, un roman au thème délicat mais traité de manière sensible par l’auteur, une histoire de famille dont se délecteront tous les amateurs de fresques et tableaux familiaux.

Ma note : 4/5

Traduit du suédois par Lucas Messmer. Paru le 17 mars 2016

J’étais là de Gayle Forman

Par défaut

Gayle Forman, J’étais là, Le Livre de Poche, Paris, 2015

j'étais làJ’ai déjà lu quelques ouvrages de Gayle Forman, dont certains m’ont beaucoup touchés, et d’autres un peu déçus. J’ai du mal à évaluer J’étais là, il est un peu de ces deux sensations : s’il m’a touché, il m’a aussi un peu déçue, peut-être parce que je ne suis pas parvenue à m’attacher au personnage de Cody.

Cody, dix-huit ans, vit un véritable enfer depuis que Meg, sa meilleure amie de toujours, s’est suicidée. Elle ne comprend pas pourquoi elle a bien pu faire cela. A sa connaissance, elle n’était pas dépressive. Alors Cody déraille un peu. Elle ne va plus suivre ses cours à l’université locale, sur laquelle elle s’est rabattue après que ses projets d’étudier à Seattle non loin de Meg sont tombés à l’eau. Elle vit donc auprès de sa mère, qu’elle n’a jamais eu le doit d’appeler maman, sans son père qui a mis les voiles depuis bien longtemps, à essayer de remplir son devoir lors des cérémonies à la mémoire de Meg. Mais c’est difficile, elle est emplie de colère et d’incompréhension. Si Meg allait si mal, pourquoi ne s’est-elle pas tournée vers elle ? Elle sait qu’elle a sa part de responsabilité et elle est dévorée par la culpabilité, surtout auprès des parents de la disparue. Quand ces derniers lui demandent de se rendre dans la ville où étudiait Meg afin de récupérer ses affaires, elle ne peut leur dire non. Et peut-être comprendra-t-elle qui a pu faire souffrir son amie au point de la pousser au suicide.

Gayle Forman s’attaque avec ce livre à un sujet difficile, celui du suicide, et des sentiments auxquels doivent faire face ceux qui restent : colère, culpabilité, impuissance, remords. Et elle ne le fait pas mal du tout, en suivant cette jeune femme, plein de fêlures avant même la disparition de son amie, qui peine à se (re)construire. Sa poursuite d’une vérité pousserait presque à croire qu’elle ne s’est pas suicidée, mais on comprend vite que l’auteur cherche plutôt à aborder la nébuleuse qui entoure l’acte de suicide, une espèce de communauté qui est encourage à passer à l’acte, ce réseau de sites internet qui donnent encouragements, moyens et manières de passer à l’acte. Elle amène une réelle réflexion dans son roman, et même après grâce à un petit texte où elle explique les motivations qui l’ont amenée à écrire sur un tel sujet.

Cependant, trouver un coupable aide-t-il réellement à se remettre d’une disparition ? Peut-être que le plus important dans ce roman, c’est l’acceptation d’un décès, la déculpabilisation, qui amène les proches à accepter de continuer à vivre et à être heureux. Le message est assez fort, mené par une écriture fluide et assez prenante qui embarque très facilement le lecteur.

Malgré tout cela, j’ai été un peu déçue par cette lecture. Si le personnage de Cody se doit de tergiverser,  je trouve que c’est parfois un peu trop appuyée, amenant par là un certain nombre de répétitions : mais pourquoi ne lui a-t-elle rien dit ? Pourquoi Meg a-t-elle effacée certains mails de sa boîte ? etc. Des interrogations légitimes mais un peu trop répétées. Et qui amènent donc quelques longueurs. Il faut peut-être du temps à Cody pour se décider à passer à l’action, mais la suivre faire des ménages pendant des semaines est un peu longuet. J’ai parfois trouvé qu’on tombait dans le misérabilisme : était-il nécessaire que Cody n’ait pas de père, ait une mère absente et frivole, qu’elle n’ait pas pu quitter sa ville et soit obligée de faire des ménages chez des camarades d’école ? Il fallait rendre son personnage un peu plus profond qu’une gamine qui aurait tout eu dans la vie, mais je trouve que c’était un peu trop. Mais peut-être est-ce juste que je n’ai pas réussi à m’attacher à ce personnage, et c’est parfois difficile d’en trouver les raisons.

Pour résumer, le thème difficile du suicide chez les jeunes est bien traité par l’auteur, et rien que pour cela, le roman vaut la peine d’être lu. Pour le reste, il faut faire abstraction des quelques longueurs qui émaillent le livre.

Ma note : 3/5