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Les oubliés du dimanche de Valérie Perrin

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Valérie Perrin, Les oubliés du dimanche, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2017

les oubliés du dimancheVoici un roman qui fait bon lire, dont on garde de douces impressions longtemps après l’avoir refermé, un roman pourtant dense, plein de secrets de famille, sur la transmission et la mémoire. Une petite perle.

Justine a 21 ans et vit chez ses grands-parents avec son cousin Jules qu’elle présente à tout le monde comme son frère depuis le décès accidentel et soudain de ses parents et de ceux de Jules alors qu’ils n’étaient qu’enfants. Elle est très attachée à son travail d’aide-soignante dans une maison de retraite, ce que Jules a bien du mal à comprendre. Si on parle peu chez elle, si ses grands-parents ont toujours été distants, taciturnes et secrets, elle trouve du réconfort à écouter les histoires des pensionnaires de la maison de retraite pendant qu’elle leur prodigue leurs soins. Elle s’attache particulièrement à Hélène, centenaire, qui a toujours rêvé d’apprendre à lire. A travers son histoire, la rencontre de son mari avant la guerre, les dures heures du conflit pendant qu’ils géraient leur café et même encore après, Justine apprend à rêver. Quand un mystérieux corbeau officie à la maison de retraite et qu’elle rencontre un officier chargé de l’enquête, elle comprend qu’il réside des zones d’ombre dans l’accident de ses parents. Elle part alors à la recherche de l’histoire de sa famille et de réponses pour réussir à enfin se construire et parvenir à s’attacher et aimer.

Cette histoire est très belle car elle nous parle de plein de choses importantes qu’on a tendance à laisser de côté bien trop souvent. Justine est un personnage magnifique car désintéressée et altruiste. Elle se dévoue à la maison de retraite malgré son jeune âge, et si elle profite des histoires racontées, elle porte également une oreille attentive à des personnes qui reçoivent souvent peu de visite. Ce point, soulevé tout au long du roman, grâce à ce mystérieux corbeau, permet de s’interroger sur la place qu’on laisse dans nos vies à nos aînés. Pour autant, l’auteur n’est pas moralisatrice pour un sou, mais elle parvient à nous poser de bonnes questions.

Vous l’aurez compris, deux histoires s’entremêlent, celle de Justine et celle d’Hélène qui nous parvient par bribe, au gré des divagations de la vieille dame, que Justine retranscrit dans un cahier pour son petit-fils, marquant ainsi l’importance de la transmission. Avec cette histoire, c’est un pan d’Histoire qui est soulevé, celui de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’auteur ne s’y attarde pas, ne nous offrant pas par là un énième roman comme il en existe déjà tant, mêlant cette guerre à notre présent. Ici, c’est plus l’après qui la questionne, la reconstruction après avoir vécu un tel conflit, après avoir vécu les camps et les travaux forcés, ou même seulement l’Occupation. C’est peut-être les moments que j’ai préféré, mais je ne vous en révélerai pas plus. Ce pan du roman est fort, et nous fait comprendre le désir que peut ressentir Justine à comprendre sa propre histoire.

Les secrets de la famille de Justine sont ceux qui nous tiennent le plus sous « tension ». Comme elle, on cherche ce qui a pu amener à cet accident de voiture fatidique, au manque de communication et de gestes d’affection des grands-parents, qui semblent pourtant adorer leurs petits-enfants. Mais de loin. Le personnage de Justine se révèle lors de son enquête. Si elle a dédié sa vie aux autres, elle veut comprendre ce qui sous-tend sa propre vie. Elle est obstinée et diablement attachante dans ses fêlures. Parce que par-dessus tout, Justine est un personnage vrai, une jeune femme d’aujourd’hui, et Valérie Perrin n’enjolive pas sa vie quotidienne. Oui, Justine sort régulièrement en boîte de nuit pour se défouler et s’amuser un peu, oui elle a un plan-cul régulier depuis peu, enchaînant plutôt les coups d’un soir avant ça, et elle ne parvient pas à retenir son prénom. Si elle est altruiste dans son boulot et avec son frère, on ne peut pas dire qu’elle le soit tellement avec cet homme qui ne demande qu’à mieux la connaître. Justine est vraie, on pourrait la rencontrer dans la vie, elle se blesse, pleure et se relève, cherche des réponses mais se demande aussi ce qu’elle fera une fois les réponses en main. Et en effet, au moment de la révélation, la question se pose.

Ce roman est beau et sensible, son écriture est maîtrisée. On ressent de la mélancolie, de la joie et de la peine, une envie furieuse de vivre enfin notre vie. Ce roman nous parle d’eux, de nous, des amours, les impossibles, les passés, les futurs, les difficiles, les inavouables, les présents. A lire absolument.

Ma note : 5/5

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Le secret du mari de Liane Moriarty

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Liane Moriarty, Le secret du mari, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

le secret du mariEn ouvrant Le secret du mari, je ne sais pas bien à quoi je m’attendais, mais pas vraiment à cela. Si j’ai été assez déçue des premières pages, avec un personnage se référant beaucoup à la religion, je me suis finalement laissée happer par le récit. Un livre qui nous montre que tout le monde cache un secret, même tout petit, et que finalement ce sont ces secrets qui nous définissent, et les aléas de la vie qui nous font emprunter un chemin plutôt qu’un autre, entraînant toute une succession d’événements imprévisibles.

Cécilia est la mère parfaite de trois filles, aussi jolies que différentes. Elle tient sa maison de manière exemplaire, participe à la vie communautaire, est présidente de l’association des parents d’élèves, la meilleure représentante des Tupperwares, et a en prime un magnifique mari qui adore leurs filles. Alors qu’une de ses filles s’intéresse au mur de Berlin, dernière lubie en date, elle décide d’aller déterrer du grenier le fragment du mur ramené lors d’un voyage des années plus tôt. A cette occasion, elle tombe sur une lettre écrite par son mari, et qui lui est destiné, mais n’est à ouvrir qu’après sa mort. Que faire ? L’ouvrir ? Respecter le choix de son mari ? Lui en parler ? Le doute l’assaille, et cette lettre la hante… Que peut bien lui cacher son merveilleux et parfait mari ? Nous suivons également Tess, mariée à Will, avec qui elle a un petit garçon. Elle travaille dans une entreprise qu’elle a créé avec Will et sa cousine et meilleure amie, de qui elle est inséparable, Felicity. Or, en ce lundi fatidique, celui où Cécilia qu’elle ne connaît pas encore a trouvé cette lettre, Will et Felicity lui annoncent quelque chose qui contrarie sa vie et la pousse à rejoindre sa mère à Sidney, qui vie dans le communauté de Cécilia. Enfin, Rachel ne s’est jamais remise de l’assassinat de sa fille, près de trente ans auparavant. Alors que son fils lui annonce que sa femme, leur fils et lui déménagent à New-York pour au moins deux ans, son monde s’effondre, son petit-fils étant devenu sa raison de vivre. Et si les secrets de chacun pouvaient bouleverser l’histoire de tous ces hommes et femmes, épouses et maris, pour le meilleur et pour le pire ?

La force de ce roman est sans conteste de lier le destin de ces trois femmes, si différentes les unes des autres. Si Tess restera toujours une pièce rapportée du puzzle, l’auteur parvient à emmêler leurs destins et à une idée commune : un secret peut vite être dévastateur. Mais vaut-il mieux le garder secret, justement, ou le révéler ? C’est bien le dilemme qui va se poser à l’un de nos personnages…

Dans ce roman, le suspens insufflé par l’auteur se lie à un récit plus classique, avec ces trois femmes qui affrontent la vie et ses aléas, ses nouvelles rencontres, ses échecs, ses joies. Liane Moriarty parvient à nous tenir jusqu’à la dernière page, même si l’on comprend très vite les tenants et aboutissants de ce secret – l’auteur nous dévoile certains éléments cruciaux dès la moitié du roman. Mais c’est moins cela qui est important que ce que vont en faire les personnages. Comment vont-ils réagir ? On tourne les pages avec fébrilité pour comprendre, pour savoir ce qu’ils vont advenir, ce qu’ils vont décider : Tess va-t-elle rester à Sidney ? Cécilia va-t-elle ouvrir le lettre ? Et le cas échéant, que fera-t-elle de son contenu ? Le fils de Rachel va-t-il déménager ? Et trouvera-t-on enfin qui a assassiné sa fille ?

C’est un roman qui peut paraître lourd, à l’atmosphère plombante. Et bien, il n’en est rien. L’auteur, en mêlant émotions et quotidien, parvient à prendre un ton assez léger, qui fait la particularité du roman, et qui me rend la tâche compliquée pour en parler ! Ni un roman policier, ni un roman de littérature générale, mais un peu les deux, il tient le lecteur de bout en bout, de par ce secret, oui, ce secret qui nous intrigue, mais aussi par l’humour et les émotions que l’auteur distille dans son récit, bien ficellé et écrit.

Le petit plus, c’est cette ligne en filigrane qui suit le récit, celui de la chute du mur de Berlin qui intrigue tant la jeune Esther. Nous apprenons d’abord de nombreuses choses sur ce mur, mais l’auteur l’utilise de manière métaphorique pour tendre son récit et donner du poids à certains éléments.

Le petit moins, c’est cette religion très présente dans le récit, qui m’a légèrement dérangée. Mais elle ne contrarie pas le récit, j’en conviens tout à fait, et permet souvent de remettre en question cette communauté bien pensante et très moralisatrice, mais pleine de défauts, à commencer par l’égoïsme et la condescendance.

Bienvenue dans une petite communauté aux secrets bien enfouis, qui fait plus ou moins bon à révéler ! Plongez-vous dans un récit qui passionne, qui intrigue, qui surprend !

Ma note : 4/5

Trois mille chevaux-vapeur d’Antonin Varenne

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Antonin Varenne, Trois mille chevaux vapeur, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2015

trois mille chevaux-vapeursVoici un roman d’une puissance absolue, le genre de livre qu’on ne peut se sortir de la tête, une expérience forte, une histoire dont on se souvient longtemps après avoir refermé l’ouvrage. Une belle réussite !

Le sergent Arthur Bowman fait partie de la Compagnie des Indes. Il a l’habitude de respecter les ordres de sa hiérarchie sans poser de question, sauf quand il est question de sa survie. Lors de la deuxième guerre anglo-birmane en 1852, il se lance dans une mission secrète dont il sait peu de chose, sinon qu’il y a de fortes chances qu’il n’en revienne pas. Et en effet, elle tourne court quand il est fait prisonnier avec ses hommes et qu’il est enfermé et torturé dans la jungle pendant de longs mois. Seuls dix hommes en reviendront. En 1858, Bowman vit à Londres. Son passé le hante, il boit pour calmer ses cauchemars et se drogue à l’opium. Mais quand il découvre un cadavre dans les égouts qui présente les mêmes marques de torture que celles qu’il a ramené de Birmanie, il sait qu’un des neuf autres survivants a commis le meurtre. Il se lance alors à leur recherche pour arrêter le meurtrier. Une quête qui le mènera à la conquête de l’Ouest américain, juste avant la guerre de Sécession.

Une histoire d’une rare densité, voilà ce que nous propose Antonin Varenne. J’avoue que j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire. La partie où on suit le sergent en Birmanie ne m’a pas vraiment fascinée, n’étant pas friande de scènes de batailles. Mais j’ai été vite rassurée quand j’ai compris que l’auteur nous épargnait les épisodes de torture dans la jungle, tout l’aspect « gore ». A la place, on découvre petit à petit ce qu’ont pu vivre ces hommes, la volonté qu’ils ont du montrer pour survivre, les cicatrices psychologiques étant évidemment les plus prégnantes.

Bowman, cet homme blessé, n’est pas attachant pour un sous dans les premières pages du roman, et c’est sûrement ce qui m’a gênée. Mais très vite, on apprend à le connaître et à le comprendre. Une profonde mutation s’opère au fur et à mesure qu’il combat ses démons, qu’il fait face à ce qu’il a vécu, mais surtout à ses erreurs qui ont amené une trentaine d’hommes aux mains des birmans.

Mais si Bowman est en mutation, le monde dans lequel il vit également, et c’est là aussi ce qui fait l’intérêt de ce roman : cette conquête de l’Ouest qui appelle tous les espoirs des hommes du XIXe siècle, qui sont prêts à tout pour réussir. On se déplace avec Bowman sur son mustang, et on regarde d’un œil curieux et étonné ce pays en pleine mutation : l’élection de Lincoln et la sécession des états du sud, l’absence de police organisée, qui permet aux sociétés commerciales qui gèrent des provinces de juger des hommes, principalement des indiens et des noirs évidemment. Chaque homme peut se construire une vie, se reconstruire une identité, ce qui pourrait rendre le travail de Bowman difficile. Mais ce n’est pas le cas puisqu’il connaît le fonctionnement des hommes avec qui il était en campagne, et comprend ce qu’ils ont vécu, il sait donc ce qu’ils recherchent, et parvient à suivre la trace de ceux qui ont choisi de partir d’Angleterre pour tenter leur chance dans ces contrées aux mille possibilités.

Bowman vit mille aventures et autant de vies différentes dans ce roman : il est sergent, il est l’homme perdu de Londres, puis pêcheur sur la Tamise, il est le cavalier d’abord fortuné de l’Ouest américain, puis fugitif, justicier enfin. Antonin Varenne, avec une prose qui nous entraîne à la suite de son personnage principal, nous fait découvrir autrement le XIXe siècle et son histoire, nous fait entrevoir l’horreur des Hommes, leurs failles et leurs démons, la force de certains à survivre coûte que coûte, la cupidité, l’utopie, la beauté et la confiance également. C’est une histoire d’hommes dans un monde où aucune règle n’est établi, où la justice n’est pas souvent juste, où des hommes cupides décident du devenir d’autres.

C’est un roman qui m’a déconcertée, qui m’a fait réfléchir, qui m’a émue et m’a transportée. C’est un roman d’une force incroyable, une expérience singulière, c’est une découverte d’un monde qui m’était inconnu ou presque, celui de la Compagnie des Indes et de leurs conquêtes en Asie et celui de la conquête de l’Ouest américain. C’est un roman que je ne peux que vous conseiller si vous aimez l’Histoire et l’aventure. Foncez !

Ma note : 5/5

Le Bonheur National Brut de François Roux

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François Roux, Bonheur National Brut, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2014 / 2016

le bonheur national brutLe Bonheur National Brut, c’est une histoire d’amitiés, de destins, de désillusions, une histoire humaine sur une trentaine d’année, de ce jour de 1981 où François Mitterrand est élu Président de la République à celui de 2012 où un autre François amène à nouveau la gauche jusqu’à la présidence. Trente et une années, donc, qui voient les illusions, les espoirs et les attentes de quatre jeunes hommes de 18 ans se changer petit à petit en désillusions… Un roman fort, qui nous parle de la France, de notre vie, de la jeunesse, et de la recherche du bonheur.

C’est donc l’histoire de Paul, principalement, qui nous raconte son histoire, sa vie, sur près de trente ans. Il nous raconte également l’histoire de ses trois meilleurs amis, Rodolphe, la grande gueule qui rêve de faire l’ENA et de la politique, Tanguy, le prétentieux qui veut devenir chef d’entreprise et Benoît qui a très peu d’ambition, sauf peut-être celle d’être libre et de faire ce dont il a envie à chaque instant. Ce sont leurs rêves qu’on nous raconte, au début des années 80, et les entraves qui les empêchent de s’émanciper : le père de Paul qui le rabaisse à chaque instant, qui veut en faire un médecin, alors que Paul rêve de cinéma et n’ose avouer son homosexualité ; la famille communiste et prolétaire de Rodolphe dont il n’arrive pas à s’émanciper et qui le poursuivra toute sa vie ; le père décédé de Tanguy qui, par son absence, le pousse à se surpasser et l’oblige à une compétition de chaque instant. Et puis, à la fin des années 2000, on retrouve les quatre hommes et apprenons à les connaître à nouveau. Que sont-ils devenus ? Que sont devenus leurs rêves de gloire, leurs ébauches d’amour, leurs principes et leur morale ?

Ce roman est une magnifique chronique sur la société des trente dernières années, de ce qu’était la France et ce qu’elle est aujourd’hui – mais au fond, a-t-elle vraiment changée, ou est-ce nos personnages qui ont simplement vieillis ? Il nous donne un regard fort sur cette jeunesse qui pense pouvoir conquérir le monde et qui se bute à un monde dur, froid et sans pitié. C’est notre société qui nous est contée par François Roux, notre jeunesse et notre élite, les magouilles qui bouffent la politique, le fric qui régit tout. Il s’agit d’un portrait dur de cette société, un regard désenchanté porté par Paul. Et c’est peut-être ce qui fait que je n’ai pas eu la petite étincelle en lisant ce roman, qui en aurait fait un coup de cœur. Peut-être ne suis-je pas prête à jeter mes rêves aux orties ? Parce que, même quand on réussit, ce roman nous montre que le bonheur n’est pas atteint pour autant… Et pose la question dans ces dernières pages de ce qui constitue le bonheur. Et j’ai encore envie de croire que ce bonheur existe…

C’est donc un roman qui fait réfléchir, énormément. Un roman très bien construit, qui alterne le récit de Paul à la première personne du singulier, à ceux de ces trois compères à la troisième personne du singulier. On les retrouve une journée en particulier, une journée importante pour l’un d’entre eux, de mai 1981 à juin1984, puis de juillet 2009 à mai 2012. Cette ellipse de 25 ans est une excellente idée puisqu’elle entretient le mystère, elle nous pousse à tournée les pages fébrilement afin de voir si les rêves des quatre amis se sont réalisés ou non. Au-delà de ce suspens que l’auteur réussit à insuffler dans un roman qui n’est pas du genre thriller, il réalise avec ce livre un travail incroyable : les sujets et thèmes abordés sont infinis, et tout est extrêmement bien documenté, je n’ose imaginer la travail de recherche derrière ce roman de près de 800 pages…

Je ne peux terminer cette chronique sans aborder les personnages, au centre de l’intrigue. Les quatre jeunes hommes sont très différents les uns des autres et complémentaires à la fois. Si certains de leurs actes ou de leurs pensées m’ont parfois hérissés le poil, on s’aperçoit que derrière chaque individu, il y a du bon et du moins bon, que derrière le chef d’entreprise ou le politique, il y a des fêlures, et derrière le photographe ou le comédien, de l’égo et de la rancœur. Cela permet de relativiser sur la nature humaine, et ce n’est pas déplaisant ! Les personnages secondaires sont très bien construits, ils sont aussi fouillés que les principaux, ce qui leur donne une profondeur même si on ne les croise que sur quelques pages. Que ce soit le modèle de Benoît, la logeuse de Paul ou encore le collègue de Tanguy que l’on croise rapidement, ou Alice et Juliette, rares personnages féminins qui vont, malgré leur caractère de personnages secondaires, avoir une importance dans l’intrigue, chacun se révèle dans son entièreté, on sent leurs espoirs et leurs attentes sur quelques pages… C’est juste un magnifique travail que nous propose François Roux !

Pour conclure, je dirais que c’est un roman important, essentiel, extrêmement fort et réaliste. Et c’est ce côté réaliste uniquement, à un moment de l’année où j’ai peut-être besoin de romans plus légers, qui m’empêche d’en faire un coup de cœur. Mais il n’empêche que je vous le conseille très chaudement !

Ma note : 4/5

Swamplandia de Karen Russell

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Karen Russell, Swamplandia, Albin Michel / Le Livre de Poche, Paris, 2012 / 2014.

swamplandiaSwamplandia, c’est le nom d’une île dans les marécages de Floride. Mais c’est aussi le nom d’un parc d’attraction bien particulier appartenant à la famille Bigtree, tribu originale qui s’est inventée des origines indiennes.

L’originalité du parc prend source dans les caractéristiques mêmes des marécages : il est basé sur le thème des alligators, nommés Seth, et sur leur domptage. La reine du parc dont dépend toute sa renommée ? Hilola Bigtree, la maman de cette tribu constituée de Kiwi, Osceola et Ava. Des enfants aux drôles de prénoms, qui augurent bien de cette histoire.

Parc de renommée, les Bigtree, avec le Chef à la barre, père de nos enfants bien originaux, s’enfonce peu à peu et la fréquentation n’est plus ce qu’elle était. Cette perte de vitesse est liée à la mort d’Hilola, la maman fantasque et aimante et la dompteuse la plus célèbre d’alligators. Mais si cette perte de repères pour tous les membres Bigtree est déjà bien dure à vivre, et remonter la barre de Swamplandia bien difficile, un parc concurrent s’ouvre sur le continent. Le Monde de l’Obscur est près de l’autoroute, et peut s’offrir des spots publicitaires. Il est de plus bien plus moderne…

Le parc à alligators est de plus en plus désert… Mais Ava ne le supporte pas. Future dompteuse qui devait succéder à sa mère, elle veut coûte que coûte sauver le parc, et par là même sa famille qui part à la dérive : son père envisage des projets fous, qui ne peuvent que renforcer leurs dettes, et prétend que tout va pour le mieux, Osceola pense être habitée par des fantômes et Kiwi se rebelle face à cette famille qui refuse de voir la vérité en face.

Mais est-il question de sauver Swamplandia, ou bien de donner des repères à cette famille brisée depuis la mort de son membre fédérateur ?

Bien des aventures attendent cette famille. Tous ses membres vont passer violemment à l’âge adulte, même le Chef, après cet été aux multiples péripéties.

D’abord un roman sur l’enfance et l’adolescence, nous suivons dans un premier temps Ava, qui s’exprime à la première personne du singulier. Cette jeune fille atypique et attachante est animée d’un désir fou de sauver le parc, et par là même une part de sa mère. Ce monde hors du temps, hors des conventions dans lequel elle évolue marque le monde de l’enfance et des rêves, un monde poétique et onirique que Karen Russell fait vivre avec magie dans ces pages.

A partir d’un certain stade, un chapitre sur deux est consacré à Kiwi qui par sa confrontation au monde continental, à la vie normale, au monde sans pitié du travail, à la méchanceté, les railleries, mais aussi l’amitié, va se construire et grandir. Et comprendre aussi bien des choses sur lui que sur sa famille. Plein d’audaces et très intelligent malgré une éducation bien malmenée, il rêve de sauver Swamplandia, alors même qu’il était le premier à ne plus croire en son avenir.

Ce roman nous raconte la perte de repères après le décès d’un proche de manière très sensible. On y découvre un univers enfantin au travers des yeux d’Ava. Cet univers qui fait qu’on veut croire, toujours espérer et faire confiance, toujours confiance, jusqu’à faire preuve d’une grande naïveté que seul un adulte pourrait prévenir.

Cet univers particulier, cette île, ces marécages, ces alligators, cette manière de vivre loin des conventions où les enfants confrontent des alligators, sont peu scolarisés et peuvent rester seuls pendant des semaines sur leur île, paraissent farfelus, dans un monde où services sociaux et instances officielles ne pourraient laisser une telle situation s’installer. Mais dans un territoire aussi reculé que cette partie de la Floride, tout semble possible, surtout quand c’est Karen Russell qui nous conte l’histoire.

On comprend aisément à la lecture de ce roman surprenant que l’auteur a terminé finaliste au Prix Pulitzer. Ce roman est un bestseller, qui devrait être adapté en série télévisée par la chaîne américaine HBO.

Un seul petit bémol cependant. Je ne m’attendais pas à une telle histoire à la lecture de la quatrième de couverture. J’imaginais quelque chose de bien plus léger, de moins complexe, avec des événements bien moins dramatiques. Heureusement, une fois remise de premières impressions un peu désabusées à la lumière du décalage entre mes attentes et la réalité du roman, j’ai pu me plonger avec délectation au sein de ce monde foisonnant. On imagine ces marécages, les plantes décrites, ces alligators amorphes mais dont il faut toujours se méfier.

Tentez l’aventure, suivez Ava et sa tribu, vous n’en sortirez pas indemnes…

Ma note : 4/5

Retour à Brixton Beach de Roma Tearne

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Roma Tearne, Retour à Brixton Beach, Albin Michel / Le Livre de Poche, 2011 / 2013, Paris.

retour-brixton-beachRetour à Brixton Beach… quel roman ! C’est bien le genre de livre qui continue à nous hanter bien après qu’il ait été refermé.

En 1973, Alice est une enfant de 9 ans qui vit sur l’île de Ceylan, futur Sri Lanka. Fille d’une Cinghalaise, Sita, et d’un Tamoul, Stanley, elle représente à elle seule toutes les complications que vont connaître son pays. Car en effet, c’est à cette époque que s’exacerbent les tensions entre ces deux communautés, début d’une longue guerre civile entre ces deux peuples. Alice est entourée de ses grands-parents maternels, et surtout de son grand-père Bee, qu’elle adore, un artiste qui vit près de la mer, d’une grande générosité envers tous les opprimés, même si son beau-fils ne l’entend pas ainsi. Sea House, la maison de ses grands-parents, est un havre de paix et elle est synonyme de joie pour Alice. Elle y vit des aventures avec son ami Janake, elle y reçoit l’amour et toute la gentillesse de sa tante May, y apprend la bicyclette et passe des moments magiques à récupérer toutes sortes d’objets sur la plage pour en faire des objets merveilleux. Mais les malheurs vont commencés à pleuvoir sur ses parents, et un exil en Angleterre va être inéluctable. Mais la vie là-bas, si loin, loin de ses racines, sera bien loin d’être évidente, surtout quand l’horreur atteint Londres en juillet 2005.

Que dire de ce roman ? Il y a des milliers d’histoires dans l’histoire, de très nombreux personnages et autant de destins individuels. Si la moitié de l’ouvrage se déroule sur quelques mois, la seconde s’accélère, et se passent trente ans en 300 pages. Et loin d’être dérangeant, on est happé comme Alice dans ce flot insensé de la vie qui suit son cours, bon an, mal an, sans que rien ne puisse venir modifier le cours des événements. Loin d’être un roman léger, comme la couverture pourrait le suggérer, ce roman traite de thèmes très actuels et difficiles : l’exil, la séparation, l’intégration, la question des origines, la mort, l’acceptation, la cruauté, la guerre.

Les destins de Bee, Sita, Alice bien sûr, Kunal également, May, Sirath, tous ces personnages pris dans une histoire que nous connaissons peu en Europe, sont fascinants.

Roma Tearne nous offre un roman plein de subtilités, où l’écriture est fluide, enchaînant dans un même chapitre des passages à Colombo et à Sea House, ou encore à Londres et à Ceylan. Les analogies sont frappantes, ainsi que la distance entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, doublés de nombreuses incompréhensions entre ces protagonistes que la distance éloigne inexorablement.

L’auteur découpe son oeuvre en quatre parties, “Bel Canto”, “Inferno”, “Purgatorio”, et “Bel Canto” à nouveau. Les chapitres sont peu nombreux, et donc assez longs, mais quand on est pris dans la lecture, ce n’est absolument pas dérangeant. Et cette idée que l’histoire a toujours tendance à se répéter est très forte.

La lecture de ce roman est une vraie immersion dans un monde inconnu, et la richesse des histoires, de l’Histoire de Ceylan, de tous les événements du quotidien des personnages, de ses guerres qui nous entourent sans qu’on ne les remarque vraiment, font de ce livre un ouvrage dense et qu’il faut absolument lire. Car on se rend compte de bien des choses, de toutes les difficultés qui nous entourent. Ce livre nous fait ouvrir les yeux, sa lecture est donc tout à fait nécessaire.

Pour résumer, lisez-le !

Ma note : 4/5

Les règles du jeu de Amor Towles

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Amor Towles, Les règles du jeu, Albin Michel, Paris, 2012

Amor Towles signe avec ce premier roman une oeuvre magnifique qui nous entraîne à la fin des années 30 dans un New York encore marqué par la crise de 1929.

Katey Kontent se souvient de cette année 1938 où tant d’événements qui marqueront sa vie et influeront sur ses choix se sont produits… On se retrouve donc plongé avec notre héroïne dans ce New York de tout les possibles, évoluant avec elle dans ses cercles dorés auxquels elle aimerait bien se faire une place… Jeune femme très attachante, elle cherche à concilier ses amitiés et ses amours, parfois avec difficulté, ainsi que sa carrière. La première rencontre qu’elle fera dès le 1er janvier 1938 sera déterminante pour son avenir.

Amor Towles nous entraîne dans cette aventure du quotidien de cette époque très particulière d’entre deux guerres, dans un style fluide, non pompeux et extrêmement agréable. Les personnages sont surprenants, attachants, influant sur la vie de Katey de bien des manières : Eve, sa colocataire, surprenante dans ses choix et réactions, très déterminée et indépendante, Tinker, séduisant banquier bien énigmatique, Wallace, homme d’affaire d’une grande bonté, Anne, Hank, Dicky, Bitsy, Fran, Grubb, etc.

Les règles du jeu est un ouvrage à lire absolument pour tous les amoureux de Francis Scott Fitzgerald et de cette époque si particulière d’entre deux guerres où tout est encore possible…

Ma note : 5/5