La Mémoire des embruns de Karen Viggers

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Karen Viggers, La Mémoire des embruns, Les Escales / Le Livre de Poche, Paris, 2015 / 2016

la mémoire des embrunsLa Mémoire des embruns est un roman saisissant, marquant, fort et puissant qui s’attache principalement à deux personnages, une femme âgée qui se remémore son passé, ses erreurs et ses espoirs, et son fils dans la quarantaine, traumatisé par un expérience passée, qui tente de se reconstruire. C’est admirablement bien écrit et construit, une belle découverte !

Mary est âgée et a de grave problème de santé, notamment cardiaques. Alors que sa fille Jan tente par tous les moyens de la mettre en maison de retraite, elle décide de passer ses dernières semaines à vivre sur l’île de Bruny, île de la Tasmanie où elle a vécu la plupart de sa vie auprès de son époux Jack, gardien du phare. C’est une lettre qui l’a poussée à s’y rendre, une lettre qu’elle est censée remettre à une personne. Cependant, elle ne peut s’y résoudre. Elle décide donc d’invoquer le souvenir de son mari défunt sur cette île battue par les vents et de se faire pardonner à sa manière, en invoquant le passé, entre bons et mauvais souvenirs. Si Jan n’accepte pas sa retraite sur l’île, ses deux fils décident de s’y résoudre, et notamment Tom, le plus jeune, qui comprend le désir de sa mère de passer ses derniers moments de vie comme elle l’entend. Et ce n’est pas évident pour lui, qui n’a pu être présent à la mort de son père, alors qu’il était en Antarctique comme diéséliste avec des équipes de scientifiques. Cette expérience l’a autant fasciné que traumatisé : la solitude, l’éloignement, les problèmes qu’on ne peut régler de si loin, les journées d’hiver sans voir la lumière du jour, la magnificence de la nature, la compagnie restreinte. Alors qu’il peine encore à se remettre de cette expérience, sa mère tente de garder ses secrets et de faire la paix avec le passé. Tous ces destins entremêlés, ces vies fragiles, les histoires d’amour et de non-dits, prennent vie dans une nature luxuriante, battue par les vents ou recouverte de glace, dans une Tasmanie magique et envoûtante.

Karen Viggers nous offre un roman de vies, des histoires de couples et de famille, de destins. Elle y mêle un secret, que l’on devine assez rapidement même si on en a la confirmation que dans les dernières pages, et ce n’est pas vraiment cela qui importe. Ce qui nous intéresse, c’est bien de savoir comment ces personnages complexes, fragiles, entiers vont le vivre, et l’auteur instille émotions et informations progressivement, amenant le lecteur à se plonger de plus en plus dans ce roman afin de savoir comment tous ces souvenirs vont s’imbriquer les uns dans les autres, comment tout a pu se produire, et comment le vivront nos héros. Je me suis particulièrement attachée au personnage de Tom, si solitaire, si fragile, qui mène sa petite vie effacée sans faire de vague, plein d’incertitudes et de doutes, qui va peu à peu revenir à la vie. Quant à Jan, elle est assez insupportable, voulant à chaque instant avoir raison, faisant culpabiliser ses proches, et souhaitant à tout prix contraindre sa mère et lui imposer ses choix, comme celle-ci l’a fait dans son enfance, en l’élevant sur une île peu habitée et loin de tout. Et malgré tout, on apprend à la comprendre. Les personnages qui prennent place dans ce roman, même les secondaires, sont tous magnifiquement construits.

L’auteur manie les mots avec brio et nous offre des descriptions à couper le souffle. On découvre cette île de Bruny battue par les vents, au climat rude, mais d’une beauté exceptionnelle qui nous donne envie de nous rendre en Tasmanie le découvrir de nos yeux. Karen Viggers est une conteuse hors pair, nous invitant au voyage et à l’inconnu. Par le personnage de Tom, elle nous initie aussi à la faune, puisqu’il est passionné par les oiseaux. Et bien plus que cela, on est entraîné grâce à ses souvenirs en Antarctique. Et là, c’est la révélation : on se laisse happer par les descriptions de ce paysage d’une blancheur immaculée, par sa faune et ses manchots, par la beauté de ces terres qui n’ont pu être apprivoisées par l’homme. On est fasciné, et la magie de l’auteur opère. Je suis en général peu attirée par les romans trop descriptifs, trop focalisés sur la nature, et j’ai d’ailleurs eu un peu de mal à entrer dans le roman. Mais il a été clair très rapidement que ce roman serait différent, car il mêle narration et descriptions de manière étroite, l’un de pouvant se soustraire à l’autre, les deux étant complémentaires. En effet, la vie de Mary est intrinsèquement liée à l’île de Bruny où elle a rencontré son mari et où ils sont retournés vivre pour s’occuper du phare. Quant à Tom, sa vie, ses amours et ses faiblesses sont inextricables de son expérience en Antarctique, de son amour des oiseaux et de la nature. La nature est un personnage à par entière du roman, un personnage fort, vibrant, imposant et miraculeux.

La construction du roman est très maîtrisée et l’auteur délimite passé, par le personnage de Mary, et présent/futur par le personnage de Tom grâce à un procédé très ingénieux – du moins, c’est comme cela que je l’interprète. Quand il s’agit de suivre Mary, son retour sur l’île, sa rencontre avec le garde-chasse, les visites de ses enfants et de sa petite-fille, et les souvenirs lointains, l’auteur utilise la troisième personne du singulier. Par contre, lorsque nous sommes avec Tom, son passé et son présent, elle utilise la première personne du singulier, ce qui nous permet d’abord de nous attacher plus particulièrement à ce personnage, ensuite de le mettre au centre du récit, enfin, et cela découle du précédent point, de mettre l’accent sur ce personnage et son futur en création, plein d’espoir et d’apaisement. C’est bien pensé et cela fonctionne parfaitement.

La Mémoire des embruns est donc un roman sublime, fascinant et envoûtant, mêlant intrinsèquement souvenirs, narration et paysage de façon incroyable et magnifique. Une expérience sensorielle exaltante que je vous recommande vivement !

Ma note : 5/5

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