La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan

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— Sélectionné pour le Prix Relay des Voyageurs-lecteurs 2016 —

Richard Flanagan, La route étroite vers le nord lointain, Actes Sud, Arles, 2016

la route étroite vers le nord lointainVoici un roman dont on ne ressort pas indemne. Quelle histoire ! Quel roman ! On y découvre une histoire d’amour, des histoires de famille, l’histoire de la seconde guerre mondiale du côté de l’Asie, des camps de prisonniers en Thaïlande et des soldats australiens. On assiste à une histoire incroyable, pleine de douleur et de puissance, de non-sens et d’idéologies différentes. Une histoire humaine.

Dorrigo Evans est un jeune médecin, officier dans l’armée australienne. Il se promet à une jeune femme de Melbourne quand il rencontre Amy, la femme de son oncle par alliance. Et c’est l’amour fou. Mais la guerre éclate et Dorrigo part. De l’enfer des combats, on ne saura rien, mais des camps de prisonniers dans le Siam, oui. Parce que Dorrigo est fait prisonnier, et avec des milliers d’hommes, il devient esclave et il est entraîné dans un projet fou : construire une voie ferrée pour rallier la Birmanie, où de nouveaux combats font rage. Le projet est très ambitieux, voire impossible, mais les japonais sont prêts à tout pour y parvenir, pour leur Empereur. Sans soin, sans nourriture, sans hygiène, ils sont maltraités par leurs geôliers, exploités. Seule l’amitié, l’espoir d’un retour au pays, les souvenirs les font tenir. Pour Dorrigo, c’est l’espoir d’Amy qui le maintient en vie et l’espoir de sauver un maximum de ses camarades. C’est donc l’histoire de ces hommes, leur passé et leur avenir, leur détermination et leur spiritualité, tout ce qui les anime pour survivre, que nous découvrons dans cette histoire formidable, essentielle et nécessaire.

C’est donc un roman fascinant que nous propose Richard Flanagan, où nous est proposé toute une galerie de personnages pleins de fêlures et de force vitale. Chacun d’entre eux, que ce soit le coréen gardien qui suit les ordres des japonais et mène une vie d’enfer aux prisonniers, le chef du camp japonais, Amy, Ella, la femme de Dorrigo, Dorrigo ou ses compagnons d’infortune, ont une philosophie de vie et des croyances qui justifient leurs gestes. Le plus beau du roman, c’est peut-être d’avoir le ressenti de ces japonais après guerre, qui ont cru et croient encore en leur Empereur, et qui ne parviennent pas à trouver leurs actes répréhensibles. Et ils n’en sont pas pour autant des êtres détestables : ils ont été élevé ainsi, il s’agit de leur philosophie de vie, et ne comprennent pas les décisions des américains. Ce roman, c’est le choc de deux cultures. On sort grandi de cette lecture qui nous permet de relativiser toute guerre, dont les soldats impliqués agissent selon leurs croyances. Cela reste difficile, difficile d’imaginer que des prisonniers n’ayant pas eu le courage de se suicider comme un japonais l’aurait fait – sur le principe – peuvent être considérés comme des esclaves, des sous-hommes dont on peut se servir à sa guise, maltraiter au besoin et faire vivre dans des conditions déplorables.

Il n’y a aucun pathos, ce qui aurait pu être le travers d’un tel roman. Certaines scènes sont très difficiles à lire, très crues parfois, mais sans exagération. L’auteur ne tombe jamais dans le trash et le sensationnel. Il parvient à garder la mesure. Si une partie de l’histoire se fonde sur les amours de Dorrigo, ici non plus il n’y a aucune exagération, aucune emphase, on reste dans un roman de vie, où le grand romanesque est exclu. Et cela rend le roman encore plus fort et plus beau. J’ai été emporté auprès de Dorrigo, j’ai souffert auprès de lui, mais aussi auprès des deux femmes de sa vie, Amy et Ella, si différentes l’une de l’autre, si fragiles et attachantes. Deux scènes restent gravées dans mon esprit, celle d’abord où Dorrigo croise Amy bien après la guerre à Sydney (je n’en dis pas plus), celle ensuite du grand incendie. Mettent chacune à l’honneur ces deux femmes, elles montrent la complexité des relations, des vies qui filent, des choix et des hasards qui décident de nos vies.

Pour finir, la construction du roman est très intéressante, puisqu’il ne s’agit pas d’une construction linéaire. Elle est complètement explosée, un passage nous parle du passé, un autre nous montre Dorrigo en fin de carrière, puis on revient sur les camps de prisonniers. Finalement, on sait à peu près vers quoi se tourne le destin des personnages, mais c’est le cheminement qui est mis à l’honneur. Et c’est extrêmement prenant. On cherche à comprendre comment se sont construits nos personnages, ce qui s’est passé dans les camps pour que certains des prisonniers hantent encore la mémoire de Dorrigo. On comprend par ailleurs que Dorrigo va s’en sortir, mais le tout est de comprendre comment. On sait qu’il va se marier avec Ella, mais comment se fait-il qu’Amy ne soit plus dans le paysage ? L’auteur respecte tout de même une certaine structure : la première partie est dédiée à l’avant guerre, la seconde aux camps de prisonniers, et la dernière à l’après-guerre, avec toujours des digressions, surtout dans la première et la dernière partie, où des passages mènent dans le passé, dans le futur, dans les camps. On pourrait croire à un joyeux fouilli, mais non, c’est bien pensé, les informations sont distillées adroitement, et on est pris dans ce roman comme dans une tornade, emporté par la vie de ces protagonistes que je n’oublierai pas de si tôt.

Un roman fort qui hante longtemps son lecteur après l’avoir refermé. Je conseille !

Ma note : 5/5

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