Des nœuds d’acier de Sandrine Colette

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Sandrine Colette, Des noeuds d’acier, Denoël / Le Livre de Poche, Paris, 2013/2014

des noeuds d'acier

Attention, quelques spoilers dans cette chronique.

Drôle de thriller que ces nœuds d’acier de Sandrine Collette…

Quoique « drôle » ne soit véritablement pas le bon mot, car la lecture de cet ouvrage, toutefois assez court, m’a donné des sueurs froides. Des sueurs d’un genre nouveau pour moi. Des sueurs d’horreur, de désespoir, de haine du genre humain. Je vais m’expliquer.

On attend d’un bon polar qu’il nous captive jusqu’à la dernière page, qu’il nous embarque dans une intrigue noire, aux confins des détresses humaines, de celles qui font chavirer certains hommes normaux en assassins. On attend de tels ouvrages de partager une enquête, des doutes, des indices, avec le personnage principal, souvent flic ou enquêteur malgré lui. Mais ce dont je ne m’attendais pas, c’est assister, passive, à la descente inévitable d’un homme aux enfers, dans le néant, dans la négation de sa propre existence.

Le roman commence par un préambule écrit par une psychiatre qui nous apprend que sa région a été touchée par une affaire sordide en août 2002, affaire qui a fait les choux gras  de la presse, mais aussi les beaux jours d’un tourisme de voyeuristes et autres amateurs de sensations fortes par procuration. Cette « mise en bouche » met donc le lecteur en alerte : quel est donc ce fait divers qui aurait pu se dérouler dans n’importe quel coin reculé de France et qui a tant défrayé la chronique ? Un nom est lancé : Théo Béranger. La psychiatre nous apprend qu’elle a suivi cet individu en consultations, visiblement un peu contre son gré, et qu’elle s’est donnée pour mission de retravailler ses écrits afin de les offrir au lecteur.

Mais qui est Théo ? A ce stade de l’ouvrage, je m’interroge. Je me dis que nous allons découvrir les écrits d’un psychopathe patent, et que l’expérience en sera bouleversante : se mettre dans la tête d’un fou furieux, avec ses angoisses, ses névroses et ses perversions.

Oui, je m’attendais au pire… et j’ai vécu bien plus horrible.

Dans la première partie, Théo nous explique qu’il sort de 16 mois de prison ; il nous donne quelques détails sur la vie carcérale, le Grand Gilles dont il était le souffre douleur, et distille quelques informations sur les raisons de son enfermement. Nous le suivons ensuite aller visiter son frère Max qui réside en maison de repos. Nous comprenons donc très vite que Théo est allé en prison pour avoir littéralement massacré son grand frère. Il n’a pas tué son corps à proprement parler, mais l’a laissé dans un état végétatif presque inconscient.

A l’origine de cet affront, Max a réussi à attirer dans son lit la propre femme de Théo, Lil. Mais pas que, car au fil des pages, nous apprenons qu’outre le départ volontaire de la mère du foyer familial, les deux garçons ont été élevés par un père violent, et que Max a toujours dévalorisé voire violenté son petit frère. Voilà qui pose les bases solides d’une psychologie fragilisée. Impossible de ne pas s’imaginer le déferlement de violence et de haine dont a du faire preuve Théo pour rendre justice à la seule personne digne d’intérêt qu’il n’ait jamais aimé, mais aussi à son enfance brisée.

Oui, Théo a tout du psychopathe et du violent en latence qui va réveiller ses plus vils instincts dans quelques pages. Car non content d’être allé narguer son frère dans sa maison de repos et d’avoir pris la fuite de peur d’être renvoyé illico derrière les barreaux, il pose ses maigres bagages dans une maison d’hôte perdue dans une vallée, point de départ de circuits montagneux et de ballades au grand air. Le cadre est donc posé pour assister aux nouveaux accès de furie de notre « héro ».

Mais c’est sans compter le talent, à mon sens, de Sandrine Collette : transformer un être méprisable par bien des aspects et potentiellement dangereux, en victime soi-même de plus fou que lui. Ou comment les horreurs n’arrivent pas toujours à des êtres innocents, comme on a l’habitude de le lire ou de le voir au cinéma, mais à tous, sans distinction aucune.

Pour faire simple, Théo loge chez Mme Mignon depuis quelques jours quand il entreprend une découverte des hauteurs et de la région. L’accueil de la veille dame et de son mari l’incite, tout comme un potentiel avis de recherche depuis sa visite à son frère, de passer plus de temps « au vert ». Au bout de quelques jours de marche, il décide de pousser plus loin et de s’aventurer sur des chemins non tracés, incité par les conseils de la maîtresse de maison. Il tombe ainsi sur une maison avec potager, et la curiosité aidant, s’invite dans le jardin du propriétaire, étonné de trouver de la « vie » aussi loin de tout. Un vieux monsieur apparaît alors l’arme au poing, puis rassuré, l’invite à prendre un café. A ce point du livre, et parce que l’on sait aussi qu’on lit un polar et qu’il était temps qu’il se passe quelque chose, on se dit qu’il est bien stupide de ne pas suivre son instinct et de ne pas se carapater comme un chien.

Le guet-apens avait été pensé depuis la maison d’hôte, car on apprend par la suite que Mme Mignon est la sœur des deux vieux dégénérés de leur état, qui habitent là.

Toute l’horreur de ce captivity thriller réside dans l’empathie.

L’utilisation du présent dans le journal de Théo invite le lecteur à vivre crument les mêmes sévices, les mêmes humiliations, les mêmes horreurs. J’avais l’impression de vivre le froid, l’humidité, de sentir le moisi, la mousse humide des montagnes, de souffrir de crampes et courbatures dans tout mon corps.

Les trois-quarts du livre racontent, décrivent, ressassent, la longue et lente descente aux enfers de Théo. La perte de confiance aussi, et la transformation presque gênante à regarder de face, de la rage de vivre en simple besoin de survie, jusqu’à l’attente de la délivrance ultime.

Assister à ça, c’est aussi se poser la question : et si ça m’arrivait ? Comment je le vivrais ? En serais-je capable ? Et si je n’étais pas capable, est-ce que j’accepterais de prendre le risque d’être abattue? Et le suicide, est ce vraiment une option ? Des questions dérangeantes quand on ouvre un livre pour se délivrer quelques instants de notre quotidien et problèmes somme toute futiles au regard de cette histoire !

Et enfin, le grand thème, celui qui fait que ce livre, faute de se changer les idées positivement, marque profondément et ne peut laisser le lecteur indifférent : Le Mal et la déchéance de l’homme par l’homme.

Théo est un chien : c’est tout à la fois l’animal de compagnie utile et serviable, mais l’animal tout court qui ne mérite pas d’être estimé et n’a pas les mêmes besoins que l’homme. Son identité est bafouée, ses droits, n’en parlons même pas. Il perd toute dignité : pas de toilette, peu de vêtements, le froid, la soif, la faim. Les blessures ne sont pas soignées, les infections sont brûlées à l’huile chaude.  Même pour quelqu’un d’endurci, de plus un homme, qui a connu la prison, une enfance difficile, ces traitements fonctionnent à « merveille » dans le processus d’annihilation de l’être. On comprend mieux pourquoi les esclaves, en leur temps, ne cherchaient même plus à s’affranchir. C’est l’esprit lui-même qui se referme sur l’idée que l’on n’est plus humain, et que si on l’a été un jour, c’est juste une idée passagère ou des relents de vieux rêves.

Théo est déjà mort, il l’a été au moment où il a été rattrapé après ses six jours de cavale dans la montagne. La mort de son codétenu (ah oui, car les deux vieux n’en étaient pas à leur coup d’essai, car si cette captivité avait été uniquement opportuniste, elle aurait juste été ignoble ; avec la préméditation et la multiplication dans le temps, elle en devient abjecte et animale) a sonné le glas de tout espoir et a enterré ce qui restait d’humain chez lui : le désir de vivre, l’espoir. Là était la vie.

Sandrine Collette signe ici un polar singulier. Singulier, et remarquable par le thème abordé : l’esclavagisme et la mort de l’âme. Le style est pur, c’est celui d’un journal intime dans lequel on n’ose utiliser certains mots pour décrire l’horreur, où les choses suggérées frappent bien plus fort  que celles qui sont décrites avec force de détails.

Après, je peux comprendre que l’on puisse un peu s’ennuyer à la lecture des longs mois de captivité ; car l’auteur décrit certains quotidiens comme si quelque chose de remarquable allait s’y passer ; on attend, et pourtant, quelques pages plus loin, on se rend compte que c’est juste une journée de plus en enfer. C’est justement ces descriptions dans lesquelles on voit petit à petit Théo évoluer vers une perte totale d’amour propre et d’espoir. C’est justement le talent de l’auteur : au fil des saisons, elle instille un peu moins d’espoir, un peu plus d’horreur.

Bref un polar court, dur, bien écrit et qui mérite son Grand Prix de Littérature policière 2013.

Ma note : 4/5

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